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1 novembre 2020 7 01 /11 /novembre /2020 06:06

 

 

Loïc Rochard. Sous la moustache, le rire. L’humour de Georges Brassens. Paris : Cherche Midi, 2020.

 

J’aime la manière dont Georges Brassens explique pourquoi il est devenu un créateur, qui n’est pas sans rappeler l’Orwell en pleine possession de ses moyens reconnaissant qu’il avait bâti une œuvre parce qu’enfant il aimait se raconter des histoires : « Mes chansons font partie d’une espèce de monde factice que j’ai dans le crâne depuis l’adolescence. Comme rien ne me plaisait, je me suis fait un guignol à moi. […] Si on trouve dans mes chansons l’ironie, la cocasserie, la dérision de soi-même, c’est pour atténuer un peu la rigueur d’une philosophie que d’aucuns trouvent certainement un peu sommaire, mais qui n’en est pas moins impitoyable pour notre temps. » Dire le monde avec ironie et bienveillance, colère et générosité.

 

Trouver un équilibre entre la conscience qu’on a, à juste titre, de sa personne et de son œuvre et, dans le même temps, être capable de déboulonner sa propre statue par l’humour et l’autodérision, en particulier dans ses propres textes, voire – ce qui n’est pas l’objet de cette étude – dans ses musiques. Ainsi, pour écrire celle du “ Bricoleur ” (où la femme pense caresser au lit le doux membre de son mari alors qu’elle tombe sur son vilebrequin), il fallait être capable de dire au public : « Écoutez-moi bien, car cette musique, je n’en écrirai plus jamais une identique. »

 

Alfonse Bonaffé, son professeur de français au collège, fut le premier à analyser la grandeur et la singularité de Brassens (dans la collection “ Poètes d’aujourd’hui, Seghers) : « Tous les défis et les sarcasmes et les gauloiseries de Brassens recouvrent un fond d’angoisse et de désarroi. Il s’évertue à mettre les salles en joie afin de mieux masquer qu’il est une âme en peine. […] Il a choisit de réagir à son angoisse par le rire ». L’important est que le monde du music hall, puis le grand public, l’acceptèrent tel qu’il était.

 

Comment être profond et vrai sans verser, selon ses mots, dans le « trivialisme systématique », comment recréer le merveilleux de l’enfance avec ses images « qui cachent des valeurs de contrebande » en idolâtrant la moquerie ?

 

D’abord en se moquant de soi-même, comme il l’a fait de manière sublime dans “ Marinette ” :

 

Quand j’ai couru chanter ma p’tite chanson pour Marinette,

La belle, la traîtresse était allée à l’Opéra.

 

La première fois que j’entendis cette chanson “ dans le poste ”, j’avais 8 ans. Jamais je n’aurais pu concevoir que le chanteur préféré de ma mère, institutrice de l’école laïque, ait pu écrire : 

 

Avec mon pot d’moutarde j’avais l’air d’un con, ma mère,

Avec mon pot d’moutarde j’avais l’air d’un con !

 

C’était l’époque de “ Cerisiers roses et pommiers blancs ”…

 

Qui, avant Brassens, avait su, avait osé opposer deux mondes culturels aussi étrangers l’un à l’autre que celui des « p’tites chansons » et celui de l’Opéra aux mains des belles et des traîtresses ? Dans son célèbre traité, Bergson avait expliqué qu’à la source du rire il y avait toujours un décalage. Brassens serait ce décalage à lui tout seul. Comme quand il se narre en amant pitoyable en renversant le cliché à deux sous du théâtre de boulevard :

 

J’ai beau demander grâce, invoquer la migraine,

Sur l’autel conjugal, implacable elle me traîne.

 

Ou quand il propose ces trouvailles stylistiques qui ont déjà franchi plusieurs générations : 

 

Chez l’épicer pas d’argent pas d’épices

Chez la belle Suzon, pas d’argent pas de cuisse

 

Á tous ces empêcheurs d’enterrer en rond

 

Le marchand nous reçut à bras fermés.

 

Brassens misogyne ? Ça lui est arrivé. Mais comme Brel, c’est bien souvent en amoureux qui « s’est fait tout p’tit » qu’il s’est offert sans armes à nos yeux :

 

Ne jetez pas la pierre à la femme adultère,

Je suis derrière…

 

Pour Brassens, la femme n’est pas l’avenir de l’homme mais sa consolatrice éternelle et amusée jusque dans les situations les plus extrêmes :

 

Gloire à la bonne sœur qui par temps pas très chaud,

Dégela dans sa main le pénis du manchot !

 

Une de ses chansons les plus drôles restera “ Les funérailles d’antan ”. Brassens sut tenir à distance la mort grâce à d’innombrables trouvailles de forme et de fond : les morts bouffis d’orgueil, mourir plus haut que son cul, y’a un mort à la maison si le cœur vous en dit, on s’aperçut que le mort avait fait des petits.

 

Dors en paix, Georges, mais en clignant d’un œil. Tu donneras raison à Pagnol pour qui le rire est dans le Rieur.

 

 

 

 

 

 

 

 

Note de lecture n° 192
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commentaires

A
Des rapprochements que j’ai trouvés drôles il y en a un que j’ai aimé dès que je l’ai entendu la première fois, celui de Pénélope avec salopes ( les trompettes de la renommée ). Outre que la rime est riche, l’idée n’en est pas moins, surtout que les salopes en question en sont de fieffées <br /> J’ose pas employer à ce sujet le mot génial tant il est devenu aujourd’hui un qualificatif qu’on colle couramment et à tout propos à tout et à rien mais l’idée de coller le modèle ultime de la fidélité, une statue quoi ! , à un mot trivial et à des occupations bien humaines reste une trouvaille remarquable. En plus d’être drôle c’est une façon subtile de démythifier tous ces grands exemples qu’on nous a appris à vénérer par à priori.
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