Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
21 octobre 2020 3 21 /10 /octobre /2020 05:08

 

 

Les lecteurs de ce blog savent que je ne suis pas du genre conservateur. Sauf lorsqu’il s’agit de conserver ce qui est bon. Non à l’obsolescence programmée, non à la transformation du château de Versailles en style art-déco !

 

George Orwell est donc entré dans La Pléiade. Sous l’autorité de Philippe Jaworski, un grand traducteur, apprécié et respecté dans l’anglistique française. Mais en cette occasion, peut-être parce qu’il a voulu trop bien faire, celui-ci s’est parfois fourvoyé.

 

1984 a été traduit une première fois en français en 1950 par une institutrice et traductrice martiniquaise, Amélie Audiberti, l’épouse du dramaturge Jacques Audiberti. Elle forgea plusieurs néologismes qui, de par son intuition, sont passés dans la langue française. Le plus connu étant “ novlangue ” (newspeak) qu’elle utilisera logiquement au féminin contre d’autres utilisateurs qui masculiniseront le mot langue. Le terme de novlangue est largement sorti du petit monde des spécialistes d’Orwell. Chacun a une idée de ce qu’il recouvre, donne un sens à ce terme, même sans avoir lu 1984. Dans l’actualité récente, l’utilisation de ce vocable a reçu de vrais coups de fouet. Grâce, en particulier, à Donald Trump, ou au président de la République française, à sa manière un peu perverse. Ainsi les conseillers de Trump, qui voient des foules devant leur héros alors qu’il y a trois pelés et un tondus, ont admis l’existence de “ faits alternatifs ” lorsqu’ils décrivent un monde parallèle. Quant au banquier éborgneur,  son mensonge est consubstantiel à, nourri par, sa structuration du “ en même temps ”. Je doute que le “ néoparle ” de Jaworski, ou encore le “néoparler ” de la traduction de Josée Kamoun de 1918 (que je n’ai pas lue mais qui est très critiquée) s’imposent face à la trouvaille originale.

 

 

Le coup de génie d’Audiberti sera de garder “ Big Brother ” sans, surtout, le traduire en “ Grand Frère ”, ce que feront – ce qui était leur droit le plus strict – les traducteurs allemands ou espagnols. Jaworski a adopté une position rigide : « Je suis traducteur, donc je traduit ». Fort bien, mais on ne traduit pas toujours. Ou alors on traduit “ UNESCO ” ou “ Pravda ”. Il ne sert à rien de tenter de forger “ Grand Frère” alors que des dizaines de millions de francophones comprennent et utilisent “ Big Brother ”. Et j’ajouterai que le monde de 1984 étant un monde décalé où les horloges sonnent 13 heures, il est bien plus terrifiant – pour ne pas dire terrorisant – pour un francophone d’utiliser “ Big Brother ” que “ Grand Frère” qui fait sympa et protecteur.

 

 

Deux linguistes toulousaines, Anne Le Draoulec et Marie-Paule Perry-Woodley, ont repéré, dans le droit fil du point Godwin, un point Orwell, qu’elles ont défini ainsi : « Plus une discussion sur la langue dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant la novlangue ou George Orwell s’approche de 1 ».

 

Quant à Amélie Audibert, elle mourra à 89 ans, dans la plus grande discrétion, après avoir traduit Asimov, Elizabeth Bowen, John Wyndham et de nombreux autres. Elle n’aura reçu aucune reconnaissance de son très bon travail autour de Nineteen Eighty-Four.

 

Retraduire 1984

Partager cet article

Repost0

commentaires

L 22/10/2020 17:54

Le néologisme novlangue est un trait de génie. Si ça avait été traduit par "Le Grand Frère", ce serait passé comme une expression en français, avec ce sens orwellien, j'en suis certaine, mais on ne peut pas préjuger de ce qui aurait été si cette oeuvre marquante avait intégré le français d'une autre façon, (on ne peut pas que ce soit dans un sens ou dans l'autre). Il n'y a pas de rapport entre une expression orwellienne comme "Big Brother"/"Grand Frère" et la Pravda!

Adario 21/10/2020 11:10

"Maintenant de 1984 et de la ferme des animaux, ce qu'on peut noter depuis quelques années et particulièrement depuis les dernières est l'utilisation massive par les penseurs et les hommes politiques de droite des concepts orwellien."

Oh oui ! Orwell est comme tout humain un être ambigu et ce n'est pas hasard si son "socialisme démocratique" (qui n'a rien de révolutionnaire tout au plus "réformiste" et encore) est surtout cité par la droite ! Il n'y a qu'à lire Le Figaro ! Et avec notre Président qui se gargarise volontiers dans ses discours de citations, nous sommes entrés et nous y enfonçons de plus en plus, grâce au "progrès", dans le cycle de "Big Brother" celui qui surveille tout.

A nous, d'essayer de ne pas être dupes mais... l'Histoire démontre, hélas, que le pire qui heureusement peut contribuer à engendrer le meilleur, est certainement devant nous.

http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/34806

AF30 21/10/2020 09:54

Ce matin j'ai donc lu 2 articles sur les traductions de 1984. En fait 3, celui-ci et 2 sur le site arrêt sur images. J'ai trouvé très intéressant arrêt sur images et comme souvent les commentaires qui donnent la tonalité du ressenti populaire car parfois on y trouve parfois une remarque judicieuse.
Extrait de l'article et d'un commentaire :
Phrase d'Orwell : instantly his face turned scarlet and the water ran out of his eyes. The stuff was like nitric acid, and moreover, in swallowing it one had the sensation of being hit on the back of the head with a rubber club."
Audibert 1949 : Instantanément son visage devint écarlate et des larmes lui sortirent des yeux. Le ­breuvage était comme de l’acide nitrique et on avait l’impression d’être frappé à la ­nuque par une trique en caoutchouc. »
L'amour 2018 : Aussitôt son visage s’empourpre et ses yeux larmoient. De la ­nitroglycérine, cette gnôle, un coup de trique sur la nuque.»
Izoard 2021 : Instantanément, son visage devint écarlate et ses yeux se remplirent de larmes. Le breuvage ressemblait à de l’acide nitrique, et on avait l’impression, quand on l’avalait, d’avoir été frappé à la nuque par une matraque en caoutchouc.»
Bien que n'ayant que des connaissances très basiques en langue anglaise, je remarque que la deuxième semble une réécriture du texte donc peu fidèle et dans la forme ( le texte est plus concis que l'original ) et dans l'idée, par exemple le caoutchouc de la matraque disparaît mais aussi et c'est plus important on n'y pas trouve Le ressenti général. Du moins il me semble.
Si je devais choisir je prendrai celui de 2021. Il pense qu'on y trouve mieux la musique du texte original même si " ses yeux se remplirent de larmes " donne moins l'idée de jaillissement que je crois lire dans " ran out of his eyes ".
Maintenant de 1984 et de la ferme des animaux, ce qu'on peut noter depuis quelques années et particulièrement depuis les dernières est l'utilisation massive par les penseurs et les hommes politiques de droite des concepts orwellien. On peut penser qu'il s'agit d'un détournement. Il n'empêche que leur affirmations dans le contexte qu'ils choisissent présentent un aspect globalement logique.
Alors on en vient à se dire que si la chose est possible c'est qu'il y a une faille, j'ose pas dire une ambiguïté, dans cette pensée. A contrario on ne verra pas une œuvre de Sartre récupérée par les mêmes. L'œuvre de Camus d'ailleurs subit le même traitement que celle d' Orwell et sans doute pour des raisons identiques. L' humanisme ne peut pas être un concept apolitique il devient alors ce que la charité est à la justice sociale.
La cible étant le stalinisme il est logique que par un détournement stratégique la droite utilise cette ouverture pour fonder sa critique du socialisme. La chose ne serait-elle pas différente si Orwell avait ciblé le Nazisme ?

Gensane 21/10/2020 09:57

Globalement bien d'accord avec vous !