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26 mars 2021 5 26 /03 /mars /2021 06:15
 
Après avoir passé des vacances en Corse, certains de mes amis sont revenus choqués, en me racontant plus ou moins toujours une scène ressemblant à celle-ci : "Je suis entré dans un bar, j'ai lancé un sonore "bonjour". Eh bien, tout le monde a continué à parler en corse, pour bien me faire sentir que je suis un Continental."
Je comprends parfaitement à quel point ce type de comportements peut mettre mal à l'aise. En revanche, il me paraît important d'en expliquer l'origine et je vais pour cela m'appuyer sur un livre tout à fait remarquable de l'écrivain franco-libanais - et académicien - Amin Maalouf, Les identités meurtrières, que je résume ici à grands traits.
1. Chaque individu possède plusieurs appartenances. Prenons l'exemple de Charles De Gaulle. Certes, il était français - ô combien - mais il était aussi catholique, général, intelligent, doté d'un caractère fort, père d'un fils et de deux filles, dont l'une gravement handicapée, avait grandi à Paris en conservant des attaches dans le Nord et résidant en Haute-Marne, etc. Charles de Gaulle avait donc plusieurs appartenances. En revanche, il avait une identité unique, qui résultait précisément de la combinaison de ses différentes appartenances. 
2. Cette règle vaut pour tous les individus qui peuplent cette planète, des plus humbles aux plus puissants.
3. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si chacune de nos appartenances pouvait s'épanouir librement. Malheureusement, il arrive parfois que l'une d'entre elles soit blessée, et cela suffit à ce que notre identité tout entière soit atteinte. "On a souvent tendance à se reconnaître dans son appartenance la plus attaquée", écrit justement Amin Maalouf. Quelle que soit l'appartenance en question - la langue, la religion, la couleur de peau, la classe sociale, l'orientation sexuelle, etc - c'est elle que nous aurons tendance à mettre en avant, au point dans certains cas de la voir envahir l'identité tout entière. 
4. C'est ainsi que s'explique la saynète du bar corse. Parmi les habitants de l'île, beaucoup savent leur culture menacée. Blessés dans l'une de leurs appartenances, certains expriment cette souffrance de manière ostensible, et parfois en effet de manière agressive. 
5. Ils ont sans doute tort de réagir ainsi, mais il me semble juste de remonter le fil des événements. Culturellement, l'histoire de France s'est accompagnée de la lente imposition du français dans des territoires où elle était auparavant inconnue. Plus grave : on n'a pas seulement cherché à faire du français la langue commune de notre pays, ce qui aurait pu s'entendre, mais sa langue unique.
6. Les réactions que cette entreprise a pu et peut encore susciter - en Corse comme ailleurs - en résultent. "Si celui dont j'étudie la langue ne respecte pas la mienne, parler sa langue cesse d'être un geste d'ouverture, il devient un acte d'allégeance et de soumission", souligne Amin Maalouf, qui poursuit : "Lorsqu'on sent sa langue méprisée, sa religion bafouée, sa culture dévalorisée, on réagit en affichant avec ostentation les signes de sa différence. Lorsqu'on se sent, au contraire, respecté, lorsqu'on sent sa langue respectée, alors on réagit autrement."
7. Notons d'ailleurs qu'il en va de même chez de nombreux amoureux du français. Pourquoi certains d'entre eux, interroge Amin Maalouf, réagissent-ils avec vigueur contre les anglicismes ? "C'est que la mondialisation apparaît aujourd'hui à leurs yeux synonyme d'américanisation, répond-il. Ils se demandent quelle place aura demain la France dans ce monde en voie d'uniformisation accélérée, que vont devenir sa langue, sa culture, son rayonnement, son mode de vie." C'est exactement cela : en entendant les tubes anglo-saxons envahir les ondes, les anglicismes se multiplier dans les médias, les Mc Donald's et autres Burger's King gagner nos rues, ils se sentent blessés dans l'une de leurs appartenances, donc dans leur identité tout entière. 
La solution n'est pas simple à mettre en place, mais elle peut s'énoncer clairement : personne ne devrait avoir à renoncer à sa culture d'origine. Cela n'a rien d'impossible : c'est même exactement la démarche suivie par l'Union européenne. Sur le Vieux Continent, les Allemands peuvent continuer à parler l'allemand, les Italiens l'italien, les Suédois le suédois, etc. Il est même probable que l'Union éclaterait si l'un de ses membres prétendait imposer son idiome à tous les autres.
Pourquoi, dès lors, voudrait-on qu'en France il faille renoncer à être Corse (ou Basque ou Breton ou Alsacien) pour être un "bon" Français ? Pourquoi l'appartenance nationale devrait-elle écraser l'appartenance régionale ? C'est cette uniformisation qui provoque les réactions excessives qui peuvent surgir ici et là. Et c'est de mon point de vue retourner les choses que de reprocher aux victimes de cette situation de se comporter parfois avec maladresse.
 
 
PS : je m'absente trois jours mais le blog continue.
Faut-il renoncer à sa culture régionale pour être français ?
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commentaires

A
‘’ Pourquoi, dès lors, voudrait-on qu'en France il faille renoncer à être Corse (ou....? ‘’
Mais en France il me semble que personne demande à renoncer à être corse ou ...etc..
Et sans doute existe-t-il-il entre la situation française et une autre à l’autre extrémité, dans le monde, bien des situations intermédiaires.
Il n’empêche que lorsqu’on est résident nouveau et même à la deuxième génération dans le moindre village français le rappel des traditions locales ou des souvenirs villageois nous en exclue implicitement.
Ainsi on ne peut pas se sortir de la contradiction que portent en elles les traditions : elles maintiennent le lien avec ceux qui nous ont précédés et sont excluantes pour les nouveaux arrivés.
Regardant du côté des nouveaux arrivés je ne peux m’empêcher d’y voir une situation blessante pour eux d’autant que ceux-ci sous prétexte de devoir faire preuve d’un esprit ouvert sont mis en position de faire ‘bonne figure ‘ face à une forme d’ostracisme. La fameuse blague raciste prétendument du second degré à laquelle le racisé est invité à en rire 
C’est pour cette raison que je préfère les villes. Les grandes surtout parce que pour prendre l’exemple de la ville intermédiaire d’un chanteur qui ne voulait pas faire parti des imbéciles heureux qui sont nés quelque part, où on constate l’effet incluant/excluant des familles les plus anciennes et rattachées à l’activité de la pèche.
Après nous comprenons très bien que dans des situations d’agression relativement à un groupe ( je n’arrive pas à utiliser le mot communauté ) quelqu’un qui en fait parti par naissance puisse s’en réclamer par fidélité pour les siens. Je ne sais plus qui a dit : ‘’ je n’ai rien à faire d’être juif mais si on agresse les juifs, je suis plus juif que le plus juif des rabbins ‘’.
Au final il me semble que l’effet excluant est plus délétère.
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