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20 mai 2021 4 20 /05 /mai /2021 05:22

Je reprends ici une chronique du blog de Maurice Rouleau La langue française et ses caprices où je me ressource régulièrement.

 

Par les temps qui courent, il serait très mal vu de prétendre que le mot nègre ne véhicule aucune charge émotive; qu’il est neutre. Il suffirait, pour en convaincre les plus récalcitrants, d’appeler à la barre les dictionnaires courants. En chœur, ils en condamnent l’emploi. Non pas tant par l’ajout d’une marque d’usage, comme péj., mais plutôt par la description qu’ils en font. Ils sont unanimes : c’est un terme raciste.   

Le Petit Robert définit nègre de la façon suivante :  

Vieilli ou péj. Noir, Noire. Rem. Terme raciste sauf s’il est employé par les Noirs eux-mêmes (➙ négritude).

Et le Larousse en ligne :

Vieilli. Terme injurieux et raciste pour désigner une personne de couleur noire.

Alors… quiconque oserait aujourd’hui utiliser ce mot serait à coup sûr conspué. Je ne vous conseille d’ailleurs pas d’en faire l’essai, surtout pas si vous enseignez à l’université. Vous pourriez peut-être être suspendu temporairement. Qui sait? 

D’où vient donc ce mot qu’il ne faudrait plus utiliser?

Pour répondre à cette question, un détour s’impose, un détour qui vous fera voir le problème sous un éclairage différent. Du moins je l’espère. J’appelle donc à la barre le linguiste français Arsène Darmesteter, auteur de La vie des mots étudiée dans leurs significations (Libraire Delagrave, Paris, 1887), ouvrage que tous ceux qui s’intéressent aux mots devraient avoir lu ou devraient impérativement lire. (4)

 

Voyons ce qu’il en est de la vie d’un mot, quel qu’il soit. Et aussi des changements de sens dont il peut faire l’objet. Soit dit en passant, ces changements touchent les diverses parties du discours. Certaines plus que d’autres toutefois. Ce n’est donc pas la nature grammaticale du mot qui importe, mais bien la démarche de l’esprit qui sous-tend ce changement. Cette démarche, Darmesteter nous la présente en ces termes :  

  • « Tout substantif désigne à l’origine un objet par une qualité particulière qui le détermine. […]  Cette qualité particulière qui sert à dénommer l’objet est le déterminant, ainsi dit parce qu’il le détermine et le fait connaître par un caractère spécial. » 
  • « Dans toute langue, tout nom dont on trouve l’étymologie se ramène invariablement à un qualificatif, et la recherche étymologique […] consiste précisément à reconnaître les qualificatifs qui se cachent derrière les noms. »
  • « Le choix du déterminant, tel est le premier acte de l’esprit dénommant un objet : il y saisit une qualité et en prend le nom pour en faire le nom de l’objet. »

C’est ainsi que, par exemple, le mot fleuve tire son origine d’une « qualité qui détermine » la chose ainsi désignée, à savoir le fait que l’eau n’est pas stagnante, mais qu’elle coule (de fluvius, du verbe latin fluo, ere : couler). Ou encore que le mot rivière tire son origine d’une autre qualité de la même chose, à savoir le fait que l’eau coule « entre deux rives ».

Autrement dit, le nom n’a pas pour fonction de définir la chose. Seulement d’en éveiller l’image. Voilà une caractéristique sur laquelle on devrait insister davantage.  

Il arrive aussi qu’un déterminant (i.e. un adjectif) en vienne à désigner le déterminéauquel il était généralement associé. Dans un tel cas, il change de catégorie grammaticale; il devient nom.

Vous n’êtes pas sans savoir qu’Ottawa est la capitale du Canada; Bruxelles, celle de la Belgique; Paris, celle de la France. Mais sauriez-vous dire pourquoi on donne à ces villes le nom de capitale?… Peut-être que non. Voici donc comment Darmesteter l’explique. Au départ, ce mot est un adjectif (latin capitalis, de caput « tête ») qui, accolé au mot villeconfère à ce dernier une « qualité qui le détermine ». Dire d’une chose qu’elle est capitale, c’est reconnaître son importance. La ville capitale, c’est donc la ville qui est à la tête du pays, celle qui est la plus importante, celle en fait où siège le gouvernement. L’ajout de ce déterminant permet ainsi de distinguer cette ville de toutes les autres villes du pays. Puis, les usagers ont pris l’habitude de faire l’économie du mot ville. Ils ont fait dire à capitale, converti en nom, ce que ville capitale voulait dire. Ils ont pris l’habitude d’utiliser le déterminant pour désigner le déterminé, qui, lui, est disparu du décor. N’allez surtout pas prétendre que je vous apprends quelque chose… Que faites-vous chaque fois que vous dites « Cette nouvelle a fait la une. »? Qu’était une avant de désigner la première page de votre journal sinon un adjectif?…

Une fois devenu nom, le déterminant, qui sert dorénavant à désigner la chose, n’a pas pour fonction, nous l’avons déjà dit, de la définir, mais seulement d’en évoquer l’image. C’est dire qu’un mot n’a, à son apparition dans la langue, aucune connotation. Il ne naît pas « taré » ni « bonifié ». Il le devient avec les années. Selon le bon vouloir de ses utilisateurs ou celui des lexicographes qui se disent les témoins de l’USAGE.   

Histoire du mot nègre

Compte tenu de ce qui vient d’être dit, voyons ce qu’il en est du mot commençant par N, ce mot qu’il ne faudrait plus dire ni écrire.

Le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectesdu IXe au XVesiècle en fait foi, ce mot naît adjectif et signifie noir (5). En latin, noir se dit niger, nigra, nigrumHomo niger (homme nègre) désigne donc un homme dont l’une des caractéristiques (ou qualité) est d’avoir la peau noire. Ce qui permet de le distinguer de celui qui a la peau blanche, ou homme blanc. Il n’y a là, vous en conviendrez, absolument rien d’injurieux. On dit un état de fait.  

Ce n’est que bien plus tard que ce déterminant servira à désigner le déterminé. Que nègre, d’adjectif qu’il était à ses débuts, deviendra nom. Ce qui s’est peut-être produit à la toute fin du XVIIIe siècle.

En 1797, dans son Dictionaire critique de la langue française (1787-1788), Féraud écrit :

« On apèle Mores [Maures] les Peuples de l’Afrique du côté de la Méditerranée: et Nègres,ceux qui sont du côté de l’Océan, et sur-tout, ceux qu’on transporte dans les Colonies Européennes, et qui y servent comme esclâves.» (source) 

 

Ce que, près d’un siècle plus tard, Littré reprendra à son tour :

« Quand les Portugais découvrirent la côte occidentale de l’Afrique, ils donnèrent aux peuples noirs qui l’habitent le nom de negro, qui signifie noir. De là vient notre mot nègre. L’usage a gardé quelque chose de cette origine. Tandis que noir se rapporte à la couleur, nègre se rapporte aussi au pays ; et l’on dit plutôt les nègres, en parlant des habitants de la côte occidentale d’Afrique, que les noirs. »

Que l’on se serve du mot nègre pour désigner, comme le fait Féraud, les habitants de l’Afrique de l’Ouest ou encore ceux d’entre eux qui sont arrachés à leur pays pour être vendus comme esclaves n’a, encore là, rien d’injurieux, rien de péjoratif. Le mot ne sert qu’à désigner, de façon concise, une réalité particulière. Le mot sert à décrire un état de fait. Pas à exprimer un jugement de valeur. C’est d’ailleurs ce que fait Chateaubriand, dans Le génie du christianisme. Il utilise, indifféremment et sans connotation péjorative, à quelques lignes d’intervalle, femme nègre et négresse. (source)  

Ceux qui liraient ce texte avec des verres déformants [très à la mode par les temps qui courent] y verraient certainement du racisme. Ils exigeraient sans doute que cet ouvrage soit exclu de tout cours de littérature, qu’il soit mis à l’index, comme on disait autrefois. Même si ce faisant, ils prêtent à Chateaubriand des intentions qu’il n’a jamais eues.

Quand a-t-on commencé à attribuer à nègre une valeur péjorative?

Voilà une question fort pertinente, à laquelle il est toutefois extrêmement difficile de répondre.

On pourrait penser, sans pour autant en être sûr, que c’est au tournant du XIXe siècle.

Dans le DAF (5e éd., 1798), les Académiciens font dire à l’expression familière Traiter quelqu’un comme un nègre : « Le traiter avec beaucoup de dureté et de mépris », contrairement à Féraud pour qui l’expression voulait dire : « Le traiter fort mal, le traiter comme un esclâve ». Esclave est devenu mépris, sous la plume des Immortels. Ces derniers n’ignorent certainement le sens de mépris. Pourquoi alors y recourir?  

Est-ce qu’un esclave (mot qui dit un état) ne mérite que du mépris (mot qui dit un sentiment)? Quelqu’un ne peut-il pas être esclave et être quand même bien traité par son maître?… La question ne se pose même pas, selon moi. Être la personne qui dirige le service de table chez un riche planteur — fonction réservée à un « nègre » dans les colonies —, n’est pas en soi plus méprisable qu’être, de nos jours, maître d’hôtel chez un riche particulier. Serait-ce donc aux Immortels que l’on devrait l’ajout de cette connotation péjorative, véhiculée par le mot mépris?… Je ne fais que spéculer, vous l’aurez compris.

Qu’en disent formellement les Immortels, ces protecteurs patentés de la langue?

Presque 150 ans plus tard, plus précisément dans la 8e édition (1935) de leur dictionnaire, les Académiciens ne font toujours pas mention d’une quelconque connotation. Elle apparaîtra dans l’édition suivante. Dans le 9e éd., (1985-…), ils ajoutent une précision : « ce terme [est] souvent jugé dépréciatif ». Souvent, mais pas toujours! Donc son emploi ainsi connoté est, lui aussi, limité. — Ce qui n’est pas sans vous rappeler ce qui a été dit de l’emploi des mots individu et collaborateur. — Aucun bannissement formel. Être dépréciatif serait-il moins grave qu’être péjoratif?… Chose certaine, cette connotation est moins incisive que celle que leur attribue les dictionnaires courants, pour qui il s’agit d’un terme raciste.

Au fait, depuis quand ce terme est-il qualifié de raciste

Il semblerait que ce changement ait été apporté au tournant du siècle. Du moins si l’on en croit le Larousse. Dans Le Petit Larousse 2000, le mot nègre est défini de la façon suivante : « personne de couleur noire » [c’est sa dénotation]. Suit immédiatement, entre parenthèses, la remarque suivante :

Le Petit Robert 2001, lui, le dit péjoratif. Sans plus. Et ce, depuis 1967. Ce ne sera qu’en 2010, ou un peu avant, qu’on verra apparaître le qualificatif raciste. Non pas en tant que marque d’usage — une telle marque n’a jamais existé — mais de la façon suivante : « Rem. Terme raciste sauf s’il est employé par les Noirs eux-mêmes. »

 

Le mot “ nègre ” et ses avatars

Comme cela est le cas pour les mots individu et collaborateur, cette acception connotée est d’un emploi limitée. Ce n’est pas l’emploi de fréquemment au lieu de souvent qui change la donne. Mais cette fois-ci, la limitation est beaucoup plus précise. On identifie clairement ceux qui peuvent l’utiliser sans se le faire reprocher. Ce sont les Noirs et eux seuls.

Ne devrait-on pas, selon la même logique, considérer Nègre blanc comme un « Terme racistesauf s’il est employé par les Blancs eux-mêmes. »? Il me semble que oui, mais tous ne le voient pas du même œil, comme en fait foi cet extrait :

 

« La Commission scolaire Lester-B.-Pearson (CSLBP) a retiré cette semaine des salles de classe de 4e secondaire le livre Journeys Through the History of Quebec and Canada, parce que l’ouvrage fait référence à l’essai Nègres blancs d’Amérique, de Pierre Vallières. 

En entrevue au quotidien The Gazette, le président de la CSLBP, Noel Burke [il n’a rien d’un Noir], a fait valoir que la mention du livre de Vallières n’a pas sa place dans un manuel scolaire. Pour lui, il n’y a pas que le titre qui est inapproprié : le contenu même de l’essai de Vallières est offensant, estime Noel Burke. »  (source  

Mais au fait, peut-on vraiment considérer Nègre blanc comme un terme raciste? Ceux qui le pensent ne confondent-ils pas dénotation et connotation? Ce n’est pas le sens du mot nègre (ou dénotation, image générale) qui est raciste, mais bien le sens que certains lui attribuent (ou connotation, images secondaires). (Relisez la note (1) en vous disant que le mot dont il est question est nègre.) Ceux-là mêmes qui bannissent cet ouvrage sont-ils seulement conscients que les nègres blancs  — deux mots de sens contradictoires; un bel exemple d’oxymoron?  — dont parle Pierre Vallière ne sont pas des nègres albinos, mais bien des Québécois, des Blancs, qui en avaient marre de ne pas être maîtres chez eux, d’être considérés comme des citoyens de seconde zone? Alors… Ces censeurs ne se seraient-ils pas rendus, sans trop mesurer la portée de leur geste, aux décisions de l’imprévisible « tribunal populaire des réseaux sociaux »?…   

Clairement, il y aurait encore beaucoup à dire. Mais ce sera pour plus tard.

Maurice Rouleau

(1)   ArsèneDarmesteter, dans La vie des mots étudiée dans leurs significations, décrit admirablement bien ce qu’est la connotation. Sans jamais l’appeler par son nom… Fort heureusement, car cela nous permet, pour parler comme Rabelais, de mieux en « suçer la substantifique moelle ». Voici ce qu’il en dit :  

« Ainsi, dans toute langue il y a des mots qui n’expriment pas exactement pour tous la même idée, n’éveillent pas en tous la même image, fait notable qui explique bien des mésintelligences et bien des erreurs. Nous touchons ici à un point capital de la vie du langage, les rapports des mots avec les images qu’ils évoquent. Le plus ordinairement, chez chacun de nous, les mots, désignant des faits sensibles, rappellent à côté de l’image générale de l’objet [dénotation] un ensemble d’images secondaires plus ou moins effacées, qui colorent l’image principale de couleurs propres, variables suivant les individus [connotation]. Le hasard des circonstances, de l’éducation, des lectures, des voyages, des mille impressions qui forment le tissu de notre existence morale, a fait associer tels mots, tels ensembles d’expressions à telles images, à tels ensembles de sensations. De là tout un monde d’impressions vagues, de sensations sourdes, qui vit dans les profondeurs inconscientes de notre pensée, sorte de rêve obscur que chacun porte en soi. Or, les mots, interprètes grossiers de ce monde intime, n’en laissent paraître au-dehors qu’une partie infiniment petite, la plus apparente, la plus saisissable : et chacun de nous la reçoit à sa façon et lui donne à son tour les aspects variés, fugitifs, mobiles, que lui fournit le fonds même de son imagination. » [Chap. 1, Vue générale de la question, # 35]

En bon pédagogue qu’il est, Darmesteter poursuit :

« Donnons un exemple pour éclairer les idées. Supposons qu’on demande en même temps à un groupe de personnes de représenter instantanément et naturellement, sans effort d’imagination, le tableau qu’indiquent ces simples mots : un rocher surplombant au bord de la mer. Si ces personnes comparaient les uns aux autres les tableaux qu’aurait évoqués chez elles cette ligne, il est à peu près sûr qu’aucun de ces tableaux ne ressemblerait aux autres; la forme du rocher, l’aspect de la grève et des vagues varieraient avec les individus, et cela parce que les impressions antérieures auraient déterminé chez chacun d’eux des façons différentes de se les représenter.

C’est là que paraît l’imperfection de cet instrument par lequel les hommes échangent entre eux leurs pensées, de cet instrument si merveilleux à tant d’autres égards, le langage. »

(2)   Ceux qui seraient tentés de mettre venues au lieu de venus parce que le sujet [certaines gens] est féminin feraient mieux d’y penser avant d’agir. Ils devraient savoir que leur logique, celle qui les ferait intervenir, n’est pas toujours bonne conseillère. Comme cela est souvent le cas en langue. On a certes tous appris que l’accord d’un verbe au passif est commandé par le genre et le nombre du sujet (ex. ceux qui sont tentéscellequi est tentée), mais cela n’est pas toujours vrai. Surtout pas quand le sujet du verbe est gens. Il faut absolument écrire « Certaines gens sont venus ». C’est une aberration de la langue française, que tout francophone, ou francophile, se doit de mémoriser bêtement. (V. ICI)   Ce n’est d’ailleurs pas la seule. Je pense, par exemple, à la locution quelque chose, que d’instinct on fait féminine. Ne dit-on pas une chose, une bonne chose? Oui, mais, par l’opération de je ne sais qui, cette locution indéfinie est dite masc.

 

(3)   Dans son Dictionnaire des cooccurrences (Guérin, éditeur ltée, 2001, 394 pp.), Jacques Beauchesne énumère 31 adjectifs utilisés pour qualifier le mot individu. De ce nombre, un seul a un sens mélioratif, à savoir exceptionnel. Les 30 autres ont un sens péjoratif, par ex. abjectcyniquedangereux.  

(4)   Cet ouvrage peut être consulté en ligne à l’adresse suivante : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k993536p.image ou, si vous faites partie de ceux qui aiment bien avoir leur propre exemplaire pour le simple plaisir de le tenir ou pour pouvoir l’annoter, vous pouvez vous le procurer sans difficulté. Il vient tout juste d’être réimprimé.  

(5)   Il arrive, rarement toutefois, que nègre soit encore utilisé de nos jours comme adjectif. Mais, le cas échéant, il n’a plus vraiment son sens originel. On lui fait dire plus que la couleur. Il est utilisé pour dire : « qui est relatif aux Noirs ». Comme dans art, musique, masque nègre.  Et en tant que tel, il n’a rien de péjoratif. Il n’est qu’un déterminant de la réalité dont on parle. Il dit un état de fait. Rien de plus.

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