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20 août 2021 5 20 /08 /août /2021 05:09
Ainsi donc les Etasuniens ont quitté l'Afghanistan par la petite porte. Ci-dessous un des meilleurs articles expliquant ce "retrait", publié par Le Grand Soir.

 

 

Plutôt dérisoires, ces commentaires journalistiques qui reprochent à Joe Biden de se comporter comme Donald Trump, qui accusent Washington de renoncer à son hégémonie planétaire, et se livrent à une narration suggérant que les USA n’en ont pas fait assez, un peu comme ces bellicistes qui, durant la guerre du Vietnam, ne comprenant rien à rien, réclamaient davantage de troupes au sol et davantage de bombes sur le Nord-Vietnam.

 

Comme si un surcroît d’impérialisme pouvait sauver l’impérialisme, et comme si vingt ans d’occupation militaire en Afghanistan, des dizaines de milliers de morts et des centaines de milliards partis en fumée n’étaient qu’un acompte, et qu’il fallait verser le solde !

 

Tout aussi dérisoire, pour la même raison, est la thèse de "l’erreur stratégique" commise par Washington, soutenue par certains experts occidentaux qui trouvent que cette invasion était une bonne idée, au motif qu’il fallait punir les méchants talibans complices d’Al-Qaida, mais que, malheureusement, elle a été mal exécutée. Si c’était vraiment le cas, pourquoi les USA, constatant leur erreur, n’ont-ils pas plié bagages comme ils l’ont fait en Somalie en 1992 ? Constamment ressassée après chaque échec, cette thèse de "l’incompétence" ou de "l’amateurisme" de Washington évacue la question des véritables motivations de l’intervention étrangère : argumentation qui sert d’écran de fumée, elle fait comme si la légitimité de cette intervention allait de soi, et comme si le problème, en définitive, était un problème de forme, et non un problème de fond.

 

On s’autorise ainsi à passer sous silence les véritables ressorts de ce conflit majeur. On oublie que ce vaste pays montagneux est un pays-charnière qui fait la jonction entre les mondes iranien, turc et indien, et qu’en plaçant son territoire sous contrôle direct ou indirect, Washington entendait obtenir de cette opération, à la suite du reflux soviétique, de copieux dividendes stratégiques. On oublie alors que la principale motivation de l’invasion étrangère perpétrée en 2001, masquée derrière le noble motif de la soi-disant lutte contre le terrorisme, était de prendre pied à proximité de la Russie et de la Chine. Elle se contentait de prolonger, à cet égard, l’implantation de la CIA auprès des factions islamistes, inaugurée avant même l’intervention soviétique de 1979 au profit d’un État afghan légitime et dirigé par des forces laïques.

 

En jetant une tête de pont en Afghanistan, Washington se donnait ainsi les moyens, à terme, d’endiguer l’influence de Moscou et de Pékin, voire de déstabiliser sur leur flanc sud ces puissances continentales, rivales systémiques de la thalassocratie étasunienne. Quitte à transformer ce pays en pouponnière à extrémistes dont la manipulation, sous le règne de Zbigniew Brzezinski, a été élevée au rang d’axiome de la politique des États-Unis dans le Grand Moyen-Orient. Quitte à prendre le risque, aussi, de subir le syndrome de Frankenstein, la créature terroriste finissant par se retourner contre son créateur et adoptant son propre agenda, en attendant l’ultime renversement d’alliance qui transformera à nouveau l’ennemi supposé en allié objectif, voire en allié tout court, au prix d’une amnésie volontaire des contentieux passés.

 

En résumé, il est évident que les États-Unis n’ont pas abandonné l’Afghanistan le 16 août 2021 parce qu’ils se sont rendu compte, vingt ans plus tard, qu’ils avaient "commis une erreur stratégique" (Hubert Védrine). S’ils ont plié casaque, ce n’est pas non plus parce qu’ils ont "accompli leur mission" (Joe Biden), sauf si l’on admet, bien entendu, que la mission était de perpétuer le chaos, ce qui est exact. Quand Joe Biden dit que les États-Unis n’avaient pas vocation à "construire une nation" en Afghanistan, il faut le prendre au mot : cette longue occupation était en réalité une entreprise de démolition. Évidemment, ce n’est pas ce que Joe Biden a voulu dire : il veut faire croire que cette débandade finale est justifiée par la victoire sur Al-Qaida, alors que les métastases de cette organisation parrainée par la CIA au début des années 80 n’ont cessé de se répandre depuis 20 ans !

 

La vérité est donc à des années-lumière de cette justification dérisoire, même si, formellement, ce que dit Joe Biden est exact : les États-Unis n’ont rien construit en Afghanistan, se contentant d’y exercer une capacité de nuisance qui a été finalement mise en échec par des adversaires plus forts qu’eux, et qui tirent leur force d’un avantage moral considérable : ils sont dans leur pays et ils se battent pour y exercer leur souveraineté. Si les derniers représentants de la tutelle impériale ont déguerpi d’Afghanistan, c’est tout simplement parce qu’ils ont perdu la guerre. Et ce sont les talibans, ces ex-alliés transformés en résistants par l’occupation étrangère, qui les ont mis dehors après avoir dispersé l’armée en carton-pâte d’un régime fantoche. Comme au Vietnam, en 1975.

 

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commentaires

A
Sur ce sujet aujourd'hui un article intéressant sur le site Arrêt sur images avec de nombreux commentaires qui le sont encore plus et très pertinents.<br /> Dans ce texte il y a plusieurs fois le mot " dérisoire " et c'est vrai que souvent dans ce genre de situation le dérisoire côtoie le drame extrême. <br /> On reste effondré devant le spectacle d'aujourd'hui qui n'est que la continuation la plus brutalement visible de ce qui se passe depuis des années.<br /> On oublie parfois de comparer les événements historiques pourtant cela est utile. Ainsi de 40 à 45 la France a subi une guerre qui a duré 5 ans. 5 ans qui au moment même ont dû, je suppose, paraître interminable. Le souvenir que nous en avons aujourd'hui à travers les films, les livres, les documentaires etc.. nous donnent également, de ce temps, l'impression d'une durée beaucoup plus longue. Pourtant c'est la durée d'un mandat présidentiel. Alors on imagine, autant que cela se peut, 20 ans d'un traitement pareil. D'autant qu'il y avait déjà un avant.<br /> Les américains et le occidentaux en général mais surtout les américains restent un mystère pour la raison. Enfin il faudrait dire les classes dominantes. Nous comprenons bien que leur priorité prioritaire est leur intérêt mais aveuglés par les gains à court terme ils sacrifient ceux qu'ils pourraient en tirer en misant sur une plus longue durée. Dans les 2 cas c'est tout aussi condamnable mais placé de leur point de vue le bénéfice serait plus grand pour eux. Que n'ont-ils pendant ces 20 ans créé<br /> des infrastructures, développé des services publics, etc...? <br /> Mais sans doute cela leur est-il impossible compte tenu de leur histoire, de leur idéologie. Le libéralisme a le tropisme du scorpion de la fable qui veut traverser la rivière sur la grenouille, il ne peut s'empêcher de viser le gain le plus grand au plus court terme quel qu'en soit le coût.<br /> Concernant les talibans, il me semble entendre mezza voce ( placer une expression latine c'est toujours valorisant ) des commentaires nuancés sur ce qu'ils seraient devenus. Par exemple récemment l'interview d'un responsable taliban par une femme ( voilée quand même )<br /> Il faut donc le redire : ce sont des illuminés, des violents et des tyrans collectivement ou individuellement.<br /> Malgré l'affirmation de Claude Lévi-Strauss selon laquelle " Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie" il faut oser dire que ce sont des barbares. Ils sont les maîtres d'œuvre d'une société rétrograde, à l'autorité implacable. Et même si l'expression peu paraître emphatique il faut considérer que le peuple afghan entre dans la nuit. Nos politiques, nos journalistes, nos " philosophies " en portent une grande responsabilité.
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