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12 septembre 2021 7 12 /09 /septembre /2021 05:07
 

Par David Cayla

Interview pour Marianne à Hadrien Mathoux dans le cadre de la préparation d’une enquête sur les rémunérations du secteur public

Nos chiffres montrent que les revenus de toute une série de fonctionnaires (profs, magistrats, cadres, ingénieurs) s’effondrent depuis les années 1980. Y a-t-il une paupérisation de la fonction publique ?

Le mot « paupérisation » me semble excessif si l’on parle de la fonction publique en général. Le salaire moyen y est proche de celui du privé (2276 euros net par mois contre 2238 euros en 2017). Il faut cependant tenir compte du fait que les personnes qui travaillent pour le secteur public sont en moyenne plus qualifiées que celles du privé. Le problème est moins un risque de paupérisation qu’un sentiment d’injustice que ressentent les fonctionnaires lorsqu’ils constatent qu’à compétence et niveau de responsabilité équivalents ils sont moins bien moins payés qu’un salarié du privé.

Dans le détail, il existe pourtant un risque de paupérisation pour certains contractuels ou fonctionnaires de catégorie C dont la rémunération est très proche du SMIC. L’un des facteurs de paupérisation les plus importants est le coût du logement, car les grilles de rémunération sont nationales. La fonction publique doit être présente sur l’ensemble du territoire, mais le coût de la vie n’a rien à voir à Paris et dans une ville moyenne ou à la campagne. Une indemnité de résidence est certes prévue, mais elle se limite à 3% du traitement au maximum, ce qui est très insuffisant. Les contractuels aussi peuvent être touchés par la pauvreté. Ils sont nombreux dans l’enseignement, et de plus en plus à l’hôpital. Notons au passage que pour les enseignants le tarif de la vacation n’a pratiquement pas été revalorisé depuis 1989.

Quelles en sont les conséquences sur le fonctionnement des services publics ? 

On constate que l’épuisement et le découragement se généralise. En plus de nuire moralement en donnant l’impression que le travail n’est pas reconnu à sa juste valeur, la faiblesse des rémunérations pousse les agents à faire des heures supplémentaires. C’est un cercle vicieux. Pour faire des économies on supprime des postes et on gèle les rémunérations. En retour, les fonctionnaires sont tentés de faire des heures supplémentaires pour palier la faiblesse de leur traitement. Cette logique peut conduire au burnout, à la dépression, voire à la démission, ce qui accroit la charge de travail de ceux qui restent.

Cet épuisement structurel se retrouve dans presque toute la fonction publique. La police, la justice, les hôpitaux, l’enseignement et la recherche sont particulièrement touchés. Il est clair que cela ne favorise pas la qualité du service rendu. Mettre au contact du public des fonctionnaires disposant d’importantes responsabilités qui sont par ailleurs stressés et surchargés de travail n’est jamais une très bonne idée.

De quand date ce choix d’appauvrir les fonctionnaires ?

Du « tournant de la rigueur » de 1982-83. À cette époque, la stratégie était d’accrocher le franc au mark et de mener une politique fondée sur la « désinflation compétitive ». En gros, il fallait que les prix augmentent moins vite en France que dans les autres pays européens pour gagner en compétitivité externe. On a donc organisé une contraction salariale généralisée en comptant sur le fait que l’inflation allait progressivement rogner les rémunérations. Dans ce contexte, la fonction publique a servi à montrer l’exemple et donc à pousser à la baisse les salaires du privé. Une stratégie similaire est menée depuis 2010 avec le gel du point d’indice dans un contexte de déflation salariale en Europe.

Ce changement touche-t-il tous les fonctionnaires de la même manière ? Qui s’en sort le mieux ? Le moins bien ? 

Les hauts fonctionnaires s’en sortent mieux. La France a toujours eu une politique visant à très bien rémunérer ses grands serviteurs pour garder leurs compétences et limiter la corruption. Notons toutefois que ces fortes rémunérations n’empêchent pas la pratique largement répandue du « pantouflage ». Il faudrait que ces très hauts salaires soient versés en contrepartie de réelles obligations en matière de va et vient avec le secteur privé.

Ceux qui s’en sortent le moins bien sont incontestablement les enseignants. Ce sont les seuls agents de la fonction publique à ne pas avoir bénéficié de la réduction du temps de travail qui a entrainé une hausse des rémunérations horaires. C’est aussi ceux dont l’écart de rémunération avec les autres pays est le plus important. Il faut dire que c’est de loin la catégorie de fonctionnaires la plus nombreuse.

Le discours néolibéral consiste à dire que la baisse de revenus des fonctionnaires est largement compensée par les primes, et qu’ils ne s’en sortent pas si mal comparativement au privé. Ou que beaucoup s’en sortent bien car on fait monter leur grade. Est-ce vrai ? 

Les primes sont loin d’être généralisées. Beaucoup de fonctionnaires n’en touchent pas ou très peu. Pour prendre un exemple que je connais bien, celui des enseignants-chercheurs, nous touchons une prime de recherche annuelle d’environ 1200 euros (avant impôt) créée à la fin des années 1990. Cette prime n’a jamais été revalorisée et aucune autre n’a été créée. Dans les établissements privés d’enseignement supérieur, en revanche, il est courant que les publications de recherche donnent lieu à des primes de plusieurs milliers d’euros.

Les revalorisations liées aux changements d’échelons et à la progression de carrière permettent de faire en sorte que la plupart des rémunérations individuelles augmentent en moyenne un peu plus vite que les prix à la consommation. Mais cela n’améliore pas l’attractivité des emplois en début de carrière. De plus, beaucoup de fonctionnaires atteignent assez rapidement l’échelon maximal dans leur grade. Et les promotions ne sont pas automatiques. Ainsi, il n’est pas rare que des fonctionnaires arrivent au maximum de leur grille au milieu de la quarantaine, soit au moment où ils ont à charge des enfants adolescents. On bricole, parfois, pour créer des revalorisations ponctuelles à destination de ces publics.

Quid de l’argument qui consiste à dire que les revenus sont faibles en début de carrière mais qu’ils progressent ensuite ? 

C’est de moins en moins vrai. Pour améliorer l’attractivité de la fonction publique on cherche depuis quelques années à revaloriser les débuts de carrière, ce qui entraine un aplatissement de la courbe des salaires dans le temps et diminue donc le potentiel des hausses futures.

L’absence de précarité compense-t-elle la faiblesse des salaires ? 

C’est l’argument avancé. Mais si c’était vrai on trouverait de très nombreux candidats aux concours de la fonction publique. Or, c’est loin d’être le cas, en particulier pour les postes d’enseignant. Il faut dire que les candidats titulaires d’un master valorisent de moins en moins la sécurité de l’emploi, car le marché du travail leur reste globalement favorable.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la précarité s’est largement répandue dans la fonction publique avec la multiplication des contractuels et des vacations. Il n’est en pratique pas possible d’obtenir un poste de titulaire dans la recherche publique sans avoir passé au préalable de nombreuses années dans la précarité (contrats postdoctoraux, vacations, enseignants contractuels, etc.) Beaucoup de fonctionnaires sont ainsi d’anciens précaires de la fonction publique.

Pourquoi les dépenses publiques augmentent-elles malgré cette stagnation des revenus des fonctionnaires ? 

Parce que la rémunération des fonctionnaires est loin d’être le principal poste de dépense ! Ce qui pèse majoritairement dans les dépenses publiques ce sont les dépenses sociales, c’est-à-dire les prestations en espèces reçues par les ménages, au premier rang desquelles se trouvent les retraites et les remboursements de l’assurance maladie. Au passage, les médecins généralistes n’ont pas été touchés par l’austérité qui frappent les fonctionnaires. Le prix de la consultation de médecine générale a été augmenté de 43% entre 2000 et 2020.

Les prestations achetées au secteur privé sont les autres éléments de dépenses qui ne cessent d’augmenter. Ainsi, à mesure que l’État réduit le nombre de ses agents, il doit faire de plus en plus appel au privé pour remplir ses fonctions. L’exemple récent le plus emblématique est le contrat noué avec le cabinet McKinsey pour élaborer la stratégie sanitaire du gouvernement en réponse au Covid. Au total, on estime que plus de 11 millions d’euros ont été dépensés auprès d’officines diverses pour mener une politique sanitaire de crise que des agents publics sont censés être capables d’élaborer… si on leur en laissait le temps et les moyens.

Au fond, cela coûte-t-il trop cher d’augmenter les fonctionnaires ?

Ce qui est sûr, c’est que cela coûte également très cher de ne pas augmenter les fonctionnaires. Les coûts en sont la dégradation de la qualité des services publics, le recours très onéreux au privé pour accomplir des missions qui relèvent de l’État et le mécontentement de plus de 5 millions d’agents et de leurs familles. Le choix entre ces deux coûts relève de la responsabilité politique.

Cela coûte très cher de ne pas augmenter les fonctionnaires !

En prime : étudiantes afghanes en 1962 et 2021 :

Cela coûte très cher de ne pas augmenter les fonctionnaires !
Cela coûte très cher de ne pas augmenter les fonctionnaires !

Et en surprime, le dernier entrepôt d'Amazon au Mexique. Tout un symbole !

Cela coûte très cher de ne pas augmenter les fonctionnaires !

 

Et en sursurprime, Mikis Theodorakis chante Zorba :

 

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commentaires

A
La réduction du nombre d'agents en statut fonction publique est particulièrement visible dans la fonction publique territoriale. C'est le résultat d'une stratégie qui s'apparente au Cheval de Troie. Depuis plusieurs années le recrutement se fait non dans le cadre du statut mais sous forme de contrat. Ainsi le nombre de personnel sous statut va diminuant tandis que celui des contractuels suit la logique inverse. Par conséquent on vide de l'intérieur la fonction publique.<br /> On devine par ailleurs les avantages qu'en tirent les élus locaux et particulièrement pour les postes d'encadrement. Outre que se développe tranquillement l'électoralisme, le niveau du salaire et son maintien au poste en question dépendent du bon vouloir de l'édile.<br /> Quant aux primes, il y a d'abord un problème philosophique, celui de la perception qu'on a de la nature humaine. À savoir que l' Homme serait réduit à un être strictement vénal. Non que le salaire soit un sujet annexe bien au contraire mais la prime ajoute une dimension mesquine et servile.<br /> Ensuite la prime est un élément supplémentaire dans ce qu'on nomme la subordination du salarié dans le contrat de travail puisque en plus des autres décisions qui relèvent du choix du patron ( répartition du temps de travail, lieu de l'activité ) elle laisse à son bon vouloir son montant et son versement.<br /> On assiste également à un rattrapage par degré du salaire par la prime. J'ai en tête une exemple de cet effet : ayant décidé, il y a quelques années, de changer de véhicule, la proposition de reprise de l'ancien et le rabais sur le nouveau ne nous convenait pas. Nous nous sommes adressés à un autre garage de la même marque et l' affaire a été conclue. Le sachant le vendeur de la première négociation m'a appelé pour me le reprocher en me rappelant que ça représentait, pour lui,une perte d'argent.<br /> S'y ajoute également un sujet de discorde entre les salariés puisque selon le montant certains se sentiront lésés par rapport à tel autre qui occupe la même fonction.<br /> Enfin et non des moindres la prime n'entre pas dans le calcul des pensions de retraite dans la FP et en partie - je crois parce que je n'ai pas vérifié - dans le privé.
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