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29 janvier 2022 6 29 /01 /janvier /2022 06:01

Palem CandilierThe Beatles. The Beatles. Paris : Éditions Densité, collection Discogonie 2021.

 

Pas de coquille de ma part : ce livre de Palem Candilier est consacré aux Beatles certes, mais spécifiquement à leur double album The Beatles que, depuis 53 ans, tout le monde appelle “ Le disque blanc ”.

 

Je saluerai tout d’abord la maison d’édition Densité qui publie des livres très spécialisés, très pointus et de grande qualité, sur des chanteurs et des œuvres musicales, principalement anglo-saxonnes (notons l’exception de Serge Gainsbourg).

 

On ne s’en étonnera pas, mais la couverture de livre, ainsi que le quatrième de couverture, sont immaculément blancs, contagion oblige. L’auteur, quant à lui, est un musicien autodidacte, présent sur la scène pop depuis 2007. Avant son Beatles, Candilier avait publié Nirvana – In Utero en 2019.

 

« Les Beatles ne jouent pas de la pop, ils la possèdent », a écrit un spécialiste étasunien, cité par Palem Candilier. Avec ce double album, ils embrassent tous les genres et créent des possibles pour tous les pratiquants. Ce qui distingue, entre autres choses, les “ Fab Four ” (ils furent effectivement fabuleux) de toutes les figures marquantes de la pop, c’est qu’ils se sont renouvelés à chaque disque, jusque dans le choix des pochettes. Dans le cas présent – l’auteur développe ce point à maintes reprises – on a affaire à un disque (deux en fait) dont  le moteur, la thématique principale sont l’enregistrement et ses techniques, la création en studio. De leur séjour en Inde, les Beatles sont revenus avec des petites pépites, multiples et extrêmement variées. Ces petits bouts, sont devenues, à deux ou trois exceptions près (sur 30 chansons), des morceaux d’excellente facture qui ont inspiré – et inspirent encore un demi-siècle après – des dizaines de chanteurs et musiciens de par le monde. D’aucuns auraient préféré un tri beaucoup plus sélectif avec, en fin de compte, un seul disque blanc, puis un disque « plus blanc », comme avait plaisanté Ringo. Mais, justement, l’une des forces de cette création est qu’elle est constituée de deux disques, ce qui était rare à l’époque.

 

Cela ne fonctionna pas toujours comme sur des roulettes. Candilier cite le témoignage de leur ingénieur du son, Geoffrey Emerick (auteur d’un passionnant Here, There and Everywhere, My Life Recording The Music of The Beatles) : « John ou Paul arrivaient et jouaient une chanson à la guitare ou au piano […] et puis nous la voyions évoluer avec le temps. Parfois elle devenait meilleure à force d’être retravaillée sans cesse. D’autres fois, elle n’allait nulle part. Cela pouvait devenir incroyablement ennuyeux et déprimant de les entendre jouer la même chanson pendant neuf ou dix heures de suite, particulièrement quand elle devenait de plus en plus mauvaise à mesure qu’ils se défonçaient et partaient dans tous les sens. » Il leur faudrait 137 jours pour enregistrer de double album, contre dix heures pour leur premier 33 tours. Beaucoup dirent en effet comme Emerick que les quatre créateurs étaient partis dans tous les sens. Mais, justement, c’était ça le miracle ! « Partir » en oubliant tous les albums qui avaient précédé, et « dans tous les sens » en explorant tout ce qu’il leur était possible et loisir d’explorer. La chanson (“ chanson ” ?) “Revolution N°9 ”, il fallait tout de même l’oser !

 

Humainement parlant, The Beatles est assurément l’album de la dislocation. Le groupe est en train d’exploser. Irrémédiablement. Plus tard, Paul parlera de « tensions » alors que John, Paul et George, sont en train de se haïr. Ringo, qui veut à tout prix rester ami avec les trois autres (il réussira), les plaque et part en vacances à l’étranger en plein milieu d’une session de travail. Les quatre musiciens ne joueront ensemble que dans seize des trente morceaux de l’album. Ils réussiront à faire déprimer George Martin, leur producteur et arrangeur historique, qui déplorera le « manque de discipline » – doux euphémisme – de cette bande en désagrégation.

 

Ce double album est également un œuvre largement “ méta ” (contrairement à Sgt Pepper qui l’avait précédé) au sens où les Beatles y écrivent l’histoire de la pop music – eux inclus, bien entendu – en détournant, en rendant hommage, en pastichant, en y installant un chaos auquel s’opposent la douceur, des mélodies inoubliables, des odes à la pastoralité, des introspections troublantes et courageuses. Comme exemple d’hommage, on citera naturellement “ Back in the USSR ” (écoutons l’étonnante reprise – cum balalaïkas – par Sigourney Weaver de ce qui restera comme l’un des rocks les plus réussis de l’histoire), affectueuse accolade aux Beach Boys et à Ray Charles. Alors que l’écoute de leurs disques avait été interdite pendant des années en URSS, Paul McCartney, d’abord reçu par Poutine dans ses salons privés du Kremlin, donnera, trente-cinq ans plus tard, un récital historique sur la Place Rouge devant des dizaines de milliers de spectateurs, dont Poutine. “ Back in the USSR ”, déchaîna le public.

 

L’auteur fournit une analyse très fouillée de toutes les chansons du double album. On en retiendra simplement et arbitrairement quelques-unes.

 

L’hommage de Candilier à “ Dear Prudence ” est bienvenu. Prudence, la sœur de Mia Farrow, en stage chez le Maharashi avec la joyeuse bande, recluse dans sa chambre, en pleine méditation transcendantale. Candilier repère « l’orfèvrerie » des « micro-interventions instrumentales qui participent à la réussite de la chanson », comme un ostinato aigu de piano, la montée en puissance de la guitare de George, « l’explosion bouleversante des dernières mesures ». Et puis il y a la magie de la poésie simple et efficace de John : si tu sors de ta chambre, dit-il, « The birds will sing that you are part of everything ».

 

Dans la très déroutante “ Glass Onion ” de John, jamais, peut-être, des créateurs de la scène pop n’étaient allés aussi loin dans la citation et l’auto-dérision,  dans l’optique non pas d’éclairer mais d’obscurcir la compréhension de certaines de leurs chansons passées. Le chanteur se moque de ses “ strawberry fields ”, du “ walrus ” de Paul, du “ fool on the hill ” et de la pauvre “ lady Madonna ” du même Paul qui n’a pas fini de « combler son trou » de Sgt Pepper.

 

La structure de “ Happiness is a Warm Gun ” (étrangement la chanson préférée de Paul qui nécessita 95 prises, plus que sa propre “ I Will ” qui en nécessita soixante-sept) est particulièrement complexe : elle commence comme une folk song en mineur (« She’s not a girl who misses much […] »), se poursuit sur le mode d’un blues éthéré (« I need a fix ’cause I’m going down »), puisse passe à un rythme de rock lent («Mother Superior jump the gun »), avant de s’achever en majeur, John chantant « Happiness is a warm gun», accompagné par ses deux camarades qui, tels les Platters dans les années cinquante, le soutiennent avec des « Bang bang, shoot, shoot ». Le style Platters s’accommode de paroles surréalistes (« She’s well acquainted with the touch of the velvet hand like a lizard on a window pane » et d’une prise de position très nette sur la prolifération des armes à feu aux États-Unis (« Happiness is a warm gun »). Et on sait tous que John mourra d’un “ warm gun ” manipulé par un type dérangé qui se prenait pour lui.

 

Avec “ Blackbird ”, le merle, mais aussi la militante noire, nous rappelle que Paul qui, comme les trois autres, avait toujours refusé de jouer pour des publics ségrégués, était tout aussi conscientisé que John, mais à sa manière :

 

Blackbird toi qui chante au cœur de la nuit

Prend ces ailes brisées et apprend à voler

Toute ta vie

Tu attendais que ce moment advienne

 

La chanson fut enregistrée en plein air, avec de vrais pépiements d’oiseaux en conclusion.

 

Dans “ Piggies ”, George Harrison rompt avec trois années d’inspiration extrême-orientale  et propose un échantillon de sa critique sociale. On pense forcément à Animal Farm d’Orwell, avec, sous la plume de George, des cochons capitalistes « dans leurs chemises blanches amidonnées », « remuant la fange ». Ils sortent le soir avec leurs femmes cochonnes et, en anthropophages qui se respectent, ils mangent leur bacon. Ils ne s’intéressent pas au monde ; il faudrait « leur flanquer une bonne fessée ». On ne reconnaît pas notre Harrison.

 

Reste le problème de “ Revolution 1 ”. Nous sommes en 1968, que diantre ! Même les Rolling Stones viennent de s’y mettre dans “ Street Fighting Man ” avec ce questionnement désabusé : « que peut faire un pauvre gars, sinon chanter dans un groupe de rock'n'roll, car dans les rues endormies de Londres, il n'y a aucune place pour un émeutier », d’autant que, du lieu où il parle, « le jeu à jouer est la solution de compromis ». Avec John, dans cette première chanson franchement politique du groupe, il n’y aura pas non plus d’avancée réelle. Partant du point de vue que les gens dont « l’esprit est plein de haine » sont les manifestants et non les possédants, il laisse le monde sur sa faim – surtout les militants maoïstes et trotskistes qui le pressent de s’exprimer clairement – en chantant dans un même mouvement qu’on peut compter « avec lui » et « sans lui ». Et puis comment prendre au sérieux un discours sur la révolution parsemés de « choubidou wa » digne des chanteurs étasuniens blancs singeant les Platters ? 

 

On le sait, le “ disque blanc ”, les chansons “ Helter Skelter ” et “ Revolution 9 ” en particulier, vont déclencher la folie barbare de Charles Manson, piètre musicien pour ce qui le concernait. Le 25 juillet 1969, il torture et assassine un musicien. Le 8 août, quatre de ses affidés abattent une petite dizaine de personnes parmi lesquelles Sharon Tate, la femme de Roman Polanski dont elle porte l’enfant. Le 10 août, Manson tue un couple d’entrepreneurs. Les assassins sont condamnés à mort en 1970, peine commuée en prison à perpétuité.

 

Ayant à peine cinq ans de moins que George Harrisonj’ai la chance d’appartenir à la génération de ceux qui ont vécu la carrière des Beatles en direct, du début jusqu’à la séparation. Et, pour l’anecdote, le bonheur d’avoir assisté à un de leurs concerts. Le jour où j’ai vu sur huit colonnes en page une d’un quotidien britannique « THE BEATLES BREAK-UP », j’ai su qu’une page de ma vie se tournait, que le miracle était terminé, un miracle que, par sa précision, son érudition et son empathie l’auteur a contribué à élucider. Il faut être de ma génération pour comprendre que chaque nouveau disque (45 tours ou 33 tours) était attendu comme une bombe qui nous explosait en pleins sens car quelque chose de complètement nouveau allait advenir. Nous n’avons jamais été déçus, surtout pas moi qui ai pu écouter Sgt Pepper quinze jours avant sa sortie en me demandant, au milieu de la quinzaine d’autres privilégiés qui m’entouraient, sur quelle planète je vivais. Sans parler de l’apothéose d’Abbey Road avec, pour n’évoquer que cela, sa couverture mille fois plagiées.

 

Mais en refermant ce livre indispensable et innovant, j’ai une petite déception : en 2006, j’ai publié un article dans une revue universitaire en ligne intitulé “ Pourquoi le disque blanc des Beatles était-il blanc ? ”. (lorsque l’on tape sur Google « le disque blanc des Beatles », cet article est référencé en cinquième position). J’y évoquais le post-modernisme, le kitsch, le fragment, la déception du sens, les tensions. Cet article n’a pas pu échapper à Candilier qui ne le cite ni le mentionne.

 

Note de lecture (202)
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commentaires

A
Pour ma part j'ai raté une marche ou plusieurs. Au fait je n'étais pas dans le coup. C'est souvent comme ça. À la même époque j'entendais plus que j' écoutai. En fait le seul disque des Beatles que j'ai acheté c'est après 70, le double 33 tours bleu. C'est dire que le train était non seulement passé mais il avait déjà disparu derrière le premier virage. <br /> Quand on parle de leur notoriété internationale, plusieurs interrogations mêlées de certitude. Cette notoriété tient au talent sans doute bien que je ne sois pas du tout expert dans ce domaine mais aussi pour une bonne part à la domination de la culture anglo-saxonne. <br /> La même interrogation se pose également à propos du succès international de la musique de Mozart par exemple et de l'apprentissage de cette musique par des millions d'enfants chinois, japonais ou autres orientaux ainsi que sur la présence des dizaines de concertistes de mêmes origines. À contrario la musique traditionnelle japonaise ou khmère pourquoi n'ont-elles pas eu le même sort ? Nous finirions par croire à la supériorité de "notre " musique alors que cette situation est simplement dû au XIXème siècle qui est passé par là avec l'expansion mondiale de l'Occident et sa domination technique, économique et donc culturelle.<br /> Du coup on reste nuancé sur le critère de la reconnaissance internationale comme une preuve de valeur d' une création culturelle. Cela ne veut pas dire qu'on aime à moitié ou qu'il est impossible d'aimer totalement. <br /> Par ailleurs la musique à cet avantage pour elle sur les autres formes de création culturelle qu'elle laisse croire qu'elle atteint directement notre sensibilité sans passer par le cerveau comme c'est le cas lorsqu'on se place devant un tableau. Pourtant ici aussi notre émotion est façonnée d'abord par un apprentissage directe, nécessairement, mais aussi et pour une part déterminante par l' immersion.<br /> Les khmères auraient eu le même destin que les occidentaux leur musique aurait eu le même sort que la nôtre et inversement les Beatles n'auraient eu, peut-être du succès qu'à Liverpool et dans son voisinage.<br /> Signé un lecteur d'uchronies.
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