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8 février 2022 2 08 /02 /février /2022 06:00

Extrait du livre Les Fossoyeurs de Victor Castanet (Fayard) :

 

"Chaque soir, Jean Piat, aussi faible et âgé qu’il était, venait rendre visite à son grand amour, à « la Dorin ». Un taxi le déposait devant la résidence des Bords de Seine. Un déambulateur l’attendait derrière l’accueil pour prendre le relais de cette canne qui ne le portait plus. Il se rendait à pas lents à la chambre de sa bien-aimée et y restait des heures durant, jusqu’après la fermeture de l’accueil et l’arrivée de l’équipe de nuit. Il lui prenait la main et écoutait sa respiration, à défaut d’autre chose ; ses mots, après s’être désarticulés, étaient devenus des borborygmes. Le Grand Piat veillait sur elle, ne se plaignant jamais de rien, ayant un mot pour tous, un sourire pour chacun. (…)

(…) Françoise Dorin a été admise aux Bords de Seine le 24 octobre 2017. Si elle souffrait de troubles cognitifs importants, elle se portait bien physiquement, affichant même un léger embonpoint. Le 12 janvier 2018, soit deux mois et demi plus tard, elle décédera des suites d’un choc septique causé par la dégénérescence d’une escarre. (...)

 

Une aide-soignante qui passe chaque jour faire la toilette de Françoise Dorin remarque, deux semaines après son admission, l’apparition de rougeurs sur la peau fragile de la résidente et le signale à Amandine [un pseudonyme, à sa demande], la maîtresse de maison [membre du personnel], qui préconise alors l’installation d’un matelas « anti-escarre ». Nous sommes aux alentours du 14 novembre 2017. (…)

 

[La résidence n’ayant pas de matelas de ce type en stock, il faut attendre quarante-huit heures de plus pour en obtenir un et l’installer.]

 

Le lendemain de sa mise en place, l’équipe du week-end du deuxième étage, composée d’une maîtresse de maison et d’un infirmier, entre dans la chambre de Mme Dorin et se rend compte que le matelas livré est défectueux. C’est Amandine elle-même (…) qui me fera cette révélation (…) : « Ça bipait dans tous les sens ! Le matelas n’avait pas gonflé. La pauvre Mme Dorin était allongée sur de la ferraille. »

 

(…) En parallèle, l’état de son escarre, qui se situe au niveau du sacrum, se détériore d’heure en heure ; la plaie devient de plus en plus profonde. Pourtant, durant plus de dix jours, personne aux Bords de Seine ne prendra la peine d’en informer la famille. C’est pourtant une procédure des plus élémentaires. (…)

 

Vis-à-vis de la famille, c’est le black-out le plus total. Personne ne les tient au courant de l’évolution de l’escarre. Alors même que, chaque jour, l’un d’entre eux est présent à la résidence, que ce soit Thomas et sa compagne, son frère Julien, ou l’ancienne aide à domicile de Françoise Dorin. Sans parler de Jean Piat, qui continue de se rendre tous les jours à la résidence, entre 17 heures et 21 heures, qu’il vente ou qu’il pleuve.

(...)

Les jours passent, et le mal devient de plus en plus profond. Le 27 décembre, Françoise Dorin est envoyée par l’équipe médicale des Bords de Seine à l’hôpital Beaujon pour valider la pose d’un pansement VAC, un dispositif qui aspire les impuretés d’une plaie pendant plus d’une heure et nécessite l’intervention d’une infirmière extérieure à l’Ehpad. Sa fille, Sylvie Mitsinkidès, assiste au rendez-vous médical.

 

Ce qu’elle découvre, ce matin-là, la marquera à vie : « L’infirmière de l’hôpital Beaujon soulève le drap, et là, je vois un trou béant, au niveau du sacrum, plus gros que mon poing. C’était terrible. » (…) Même l’infirmière aura un mouvement de recul. (...)

 

A son retour aux Bords de Seine, il ne reste plus que deux semaines à vivre à Françoise Dorin. (…) Le 12 janvier, elle décède, après des semaines de souffrances indicibles, à l’âge de 89 ans. Sans un bruit.

 
 
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commentaires

A
Le lecture est éprouvante. On glisse sur les mots par manque de courage sans doute. Certains mots ont un pouvoir évocateur si brutal que j'avoue, qu'étant ainsi fait, il me manque la force de m'y arrêter.<br /> On suppose - on suppose car l'imagination ne rejoindra jamais la réalité - alors le calvaire de la personne et l'immense désespoir de la soignante.<br /> Cependant la compassion c'est comme l'aumône, elle n'a aucune conséquence sur les causes, tout juste et provisoirement sur les conséquences.<br /> Et les mots qui suivent ne sont nullement la justification de ce martyr mais faut-il rappeler que Dorian et Piat ont été les soutiens d'un parti politique qui défend le système qui produit ce genre d'établissements et sa logique financière ?<br /> Faut-il rappeler l'intervention admirable au début de cette législature de Mme Caroline Fiat ( LFI ) sur le fonctionnement déplorable de ces établissements et qui a interrompu son exposé pour exprimer sa colère contre des députés LREM qui ricanaient ?<br /> Faut-il souligner qu'il a fallu le cas de cette victime célèbre pour "émouvoir" nos médias, émotion qui sera par ailleurs enterrée par un autre sujet d'actualité ?<br /> Faut-il rappeler que l'utilisation des mots " or gris " est ancienne, que tout le monde sait très bien la logique qu'ils sous-entendent, que nos grands sensibles n'ont pas été très émus jusqu'ici et qu'après ce qui ne sera qu'un entr'acte ils reviendront très vite à leur logique inébranlable ?<br /> Et puis enfin il y a ce genre de réaction entendue : " moi, je ne mettrai jamais mes parents dans un EPHAD " . Ce qui ajoute de la bêtise à l'injustice et la violence car ce choix personnel, en admettant qu'il soit respecté, ne règle en rien le problème collectif. Ça me fait penser à cette personne avec qui je discutais du coût des autoroutes et qui me disait que pour cette raison ne jamais les prendre. Sauf que si tout le monde faisait comme elle, elle et les autres auraient de sérieuses difficultés pour se déplacer.
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