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18 mars 2022 5 18 /03 /mars /2022 06:01

La réponse de Michel Feltin-Palas

 

The Voice, Cash investigation... Pourquoi la télé française aime-t-elle autant l'anglais ?
Malgré la loi Toubon et le pouvoir de sanction dévolu au CSA (devenu l'Arcom), la langue nationale est bien mal défendue sur le petit écran.
 
Cash Investigation, Grey's Anatomy, Cold Blood Legacy, Captain America civil wars, Red Light, Wheeler Dealers France, Le Paname Comedy club, the Voice la plus belle voix, Young Sheldon, Lego Masters... Non, il ne s'agit pas des titres des émissions d'une chaîne de télévision américaine ou britannique, mais des programmes de la télévision française en début de soirée relevés lors d'une semaine ordinaire. Et encore, je vous épargne la liste des films dont les titres sont présentés en anglais sans la moindre traduction.
 
Je sais bien que les journalistes ont l'esprit mal tourné (pléonasme ?), mais quand même : l'article 12 de la loi Toubon sur la langue française, reprenant une loi précédente de 1986, ne dit-elle pas ceci : "L'emploi du français est obligatoire dans l'ensemble des émissions et des messages publicitaires des organismes et services de radiodiffusion sonore ou télévisuelle, quel que soit leur mode de diffusion ou de distribution, à l'exception des oeuvres cinématographiques et audiovisuelles en version originale" ? Et le Conseil supérieur de l'audiovisuel (désormais Arcom) n'est-il pas "chargé de veiller à la défense et à l'illustration de la langue et de la culture françaises" ? 
 
Cette semaine de la langue française m'a donc semblé l'occasion idéale pour me pencher sur ce fâcheux paradoxe. Dans ce but, j'ai interrogé la conseillère chargée de ce sujet au sein de l'organisme de régulation, Carole Bienaimé-Besse. Et j'ai compris assez vite d'où provenait ce laxisme généralisé. "Notre pouvoir dans ce domaine est limité, m'a-t-elle aussitôt expliqué. En 1994, le Conseil constitutionnel a en effet estimé que la loi Toubon était sur ce point contraire à "la liberté de pensée et d'expression". Dès lors, il ne nous est pas possible d'obliger France Télévision à transformer The Artist en "L'Artiste", par exemple." La même décision bride au demeurant l'Autorité de Régulation Professionnelle de la Publicité, l'organisme chargé de veiller au respect de la loi Toubon dans ce domaine.
 
Certains d'entre vous s'étonneront sans doute de l'étrange logique du Conseil constitutionnel. A ceux-là, je ne saurais trop recommander de lire l'analyse qu'avançait Jacques Toubon lui-même dans un entretien accordé à l'Express à l'occasion des 25 ans de sa loi. L'ancien ministre de la Culture y évoquait clairement la "pression des milieux publicitaires" – allusion transparente aux intérêts personnels du président de l'institution de l'époque, Robert Badinter, dont l'épouse, Elisabeth, est la fille de Marcel Bleustein-Blanchet, le fondateur de Publicis... 
 
De ce fait, le gendarme de l'audiovisuel s'estime fondé à renvoyer la balle du côté des politiques. En substance : si la loi est mal faite, il appartient aux élus de la changer. Sauf que.
 
S'il est incontestable que l'action de l'Arcom est entravée par la décision des "Sages", cet argument ne met cependant pas un terme au débat. Car le régulateur pourrait, s'il le souhaitait vraiment, agir par d'autres moyens. "En cas de constatation d'infractions dans ce domaine, le Conseil [supérieur de l'Audiovisuel] peut prendre les sanctions prévues par la loi du 30 septembre 1986", indique en effet l'article 2.5 de la circulaire du 19 mars 1996 concernant l'application de la loi Toubon. Or, "ce pouvoir de sanction n'a jamais été utilisé", convient la conseillère. En cas d'écarts manifestes, l'Arcom s'en tient à de simples "recommandations" qui restent sans effets. "Si les journalistes, les rédacteurs en chef et les chargés de programmes n'ont pas la volonté d'éviter les anglicismes, il nous est difficile d'agir. Il faudrait une volonté collective", commente, résignée, Carole Bienaimé-Besse. Résultat : le gendarme de l'audiovisuel se contente de publier sur son site internet des "exemples de bonnes pratiques destinées à limiter le recours aux anglicismes". Jusqu'à plus ample informé, il ne semble pas que son taux de consultation ait jamais fait surchauffer les serveurs informatiques de l'institution...
 
Les esprits les mieux disposés se rassureront en apprenant qu'il existe dans les chaînes privées un "référent langue française". Au sein du groupe TF1, par exemple, ce poste est confié à une ancienne gloire du petit écran, Jean-Claude Narcy, âgé aujourd'hui de 84 ans, qui se déclare... "très satisfait "de la situation. "Dans l'ensemble, cela se passe bien, même s'il faut rester vigilant", m'a-t-il assuré très sérieusement. Je lui ai fait remarquer que sa chaîne multipliait pourtant les anglicismes, que ce soit dans ses journaux, dans ses programmes et même sur son site, baptisé MyTf1. "Oui, cela m'énerve !", a-t-il alors reconnu. Je lui ai également demandé si son groupe avait été fréquemment la cible des fameuses "recommandations" de l'ex-CSA. "C'est arrivé une fois en 10 ans, à propos de l'émission 50 ' Inside", m'a-t-il précisé. "Et que s'est-il passé ?", l'ai-je relancé. Sa réponse m'a sidéré : "Ils nous ont dit que c'était un péché véniel et l'émission a pu garder son titre."
 
PS (BG) : en illustration, la couverture d'un livre d'Henri Gobard qui, comme moi, enseigna aux universités d'Amiens et de Vincennes et qui fut l'un des tout premiers – pour ne pas dire le premier – en France, au début des années 1970, à dénoncer l'aliénation linguistique et culturelle dans notre pays.
Pourquoi la télé française aime-t-elle autant le gallo-ricain ?
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commentaires

J
Il n'y a pas que les émissions télé: regardez le site de l'ESCP par lequel est passé inénarrable C. Barbier de l'Express, celui qui considérait (qui sans doute considère toujours...) que les EC sont des privilégiés qui feraient mieux d'aller bosser au lieu de passer leur temps à se plaindre...:<br /> https://www.escp.eu/paris<br /> Pour mémoire:<br /> https://affordance.typepad.com/mon_weblog/2009/02/christophe-barbier-ikea-de-la-pensee.html
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