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12 avril 2022 2 12 /04 /avril /2022 05:01

Lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2022, les grandes villes ont massivement accordé leurs suffrages à Mélenchon. Les campagnes se sont ralliées plus que jamais à Le Pen.

 

Je prendrai l’exemple d’un petit village du Tarn-et-Garonne que je connais bien, Castelsagrat. 35% des électeurs ont voté pour Le Pen, 14% pour Macron, 13% pour Mélenchon et 11% pour Zemmour. Pour simplifier, pas loin de 50% ont voté pour l’extrême droite et apparentée, la gauche ne recueillant qu’environ 20% des voix.

 

Á Castelsagrat (le « château sacré » en occitan), nous sommes sur les terres du radical de gauche historique Jean-Michel Baylet. Dans les années soixante-dix, Paul Brun, un des grands-pères de Nathalie, rad-soc modéré, y exerça les fonctions de maire.

 

Au dernier recensement, le village comptait 542 habitants, plus qu’en 1990 (480), mais moins qu’en 1954 (764) et bien moins qu’en 1841 (1350). En 2018, la commune comptait 237 ménages fiscaux, le revenu médian de ces ménages étant de 17 000 euros par an. Sur 224 actifs (le village compte 11,6% de chômeurs, 1,5% de plus que la France entière), 30% travaillent dans la commune. Pour se rendre au travail, 80% des habitants utilisent leur voiture personnelle. C’est dire que la révolte des Gilets Jaunes les a concernés. Comme tous les villages de la région, Castelsagrat compte son lot de retraités anglais, en diminution ces dernières années. Mais aussi d’actifs. L’échoppe typiquement anglaise de David Pemberton, qui ouvrait tous les samedis de 10 heures à 18 heures, permettait aux sujets de sa Majesté de manger à 100% anglais. Mais Pemberton a fermé car il ne reste que 5 ou six couples de résidents anglais (dont un éleveur de brebis qui fait du fromage), et parce que le supermarché de Valence d’Agen, à quelques kilomètres de là, s’est mis à vendre des produits anglais à meilleur prix.

 

30% des travailleurs œuvrent dans le transport, le commerce, les transports, l’hébergement et la restauration. Deux entreprises ont leur siège social sur le territoire de la commune, avec un chiffre d’affaires de 550 000 et 130 000 euros. Le nombre d’exploitations agricoles est passé de 58 en 1988 30 en 2020. Mais la surface agricole moyenne par exploitation est passée de 30 à 66 hectares.

 

L’école maternelle et primaire compte 41 élèves, un chiffre stable depuis près de dix ans.

 

Bref : la France qui vit doucement vote Le Pen après avoir longtemps été radicale-socialiste.

 

J’aurais pu prendre l’exemple de Monclar, dans le Lot-et-Garonne, le village de mes grands-parents, toute mon enfance. Mais cela m’aurait encore plus vrillé les boyaux.

 

 

La France de Castelsagrat

Mon ami Daniel Taupin réagit à ce petit témoignage de manière très sensée :

 

Les faits sont là. Les gouvernements successifs ont peu à peu appauvri les français jusqu'à la pensée. De déception en déception, les villageois expriment leur désarroi, leur colère sourde, une forme de désespoir face à l'impossible changement souhaité, par des protestations qui éclatent à partir d'une étincelle qui embrase tout à coup les cœurs et les esprits, de la goutte d'eau de trop qui fait déborder le vase saturé d'injustices, de mécontentements, d'insatisfactions et de frustrations...

Ce mal profond, sans doute le pire et le plus irrationnel parce qu'il ronge notre humanité en érodant implacablement notre sensibilité, notre bonté, notre fraternité, ne peut que se manifester dans la mutinerie, la provocation, et de plus en plus dans la haine des autres. Des hommes et des femmes dans des états d'émotions triviales que s'empressent d'exciter, d'exhorter, de manipuler en leur faveur et avec succès, tous les ploutocrates, autocrates et autres führers qui les exploitent d'autant plus aisément que les forces qui s'y opposent prêchent dans un désert culturel et antidémocratique de plus en plus envahissant. Je n'hésite pas à dire comme Aragon, que le moyen-âge est de retour.

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commentaires

P
Je reprends ci-après les derniers propos de Daniel Taupin : au fil des années, je suis toujours plus étonné de constater que le moyen âge continue à être synonyme de barbarie, d'ignorance, de régression et de barbarie.<br /> <br /> 1. D'abord, parce que le moyen âge dure en gros un millénaire, de la chute de l'empire romain d'Occident à une date comprise entre l'invention de l'imprimerie, la chute de Constantinople et la découverte du Nouveau monde. Cette période est donc très diverse, et il n'y a rien de commun entre l'époque de Clovis et celle de Gutenberg (ou de Jean Hus, ou de Jeanne d'Arc).<br /> <br /> 2. Ensuite parce que le moyen âge a vu naître nombre d'innovations techniques, dans tous les domaines, qui ont représenté un progrès considérable par rapport à l'Antiquité, donc une amélioration de la vie des humains. Et ce progrès n'a pas seulement concerné les techniques mais aussi la pensée, notamment en philosophie. Certes, l'essentiel des philosophes étaient des clercs dont la finalité était de produire de la théologie, mais, en "propédeutique" à cette théologie, ils développèrent fréquemment une philosophie et une logique. Voir, à ce propos, ce qu'en dit Alain de Libera dans son "Dictionnaire du moyen âge", supervisé en collaboration avec Claude Gauvard et Michel Zink.<br /> <br /> 3. Enfin parce que les grands procès en sorcellerie eurent lieu, précisément, aux XVIe et XVIIe siècles : Urbain Grandier fut brûlé sous Richelieu, Giordano Bruno en 1600, et Galilée eut son procès à l'époque de Louis XIII. Il y a bien longtemps déjà, Jacques Heers et Régine Pernoud avaient écrit pour revaloriser cette époque. Il y a encore du pain sur la planche...
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A
Elle est belle cette place avec ces passages sous arcades qui protègent du soleil et parfois du temps mauvais. Comme près d'ici à Uzès. Comme à Annecy et d'autres endroits.<br /> On y devinent les sommeils tranquilles , le gros bon sens et la légitimité de la France profonde de Jean Pierre Pernaut , l'inventeur du journalisme moderne ( https://www.telerama.fr/ecrans/aux-obseques-de-jean-pierre-pernaut-hommage-a-l-inventeur-du-journalisme-moderne-7009234.php )<br /> Alors on pense immanquablement à la formule " le silence des pantoufles " dont il faut se méfier plus que du bruit de bottes.<br /> Bon on ne va pas généraliser mais il y a bien des lignes de force et ces violences invisibles au quotidien sous des rapports civilisés se manifestent parfois et brutalement en plein jour. <br /> " Nul n'est à l'abri de l'abominable. <br /> Nous sommes tous capables du pire !<br /> Le mardi 16 août 1870, Alain de Monéys, jeune Périgourdin intelligent et aimable, sort du domicile de ses parents pour se rendre à la foire de Hautefaye, le village voisin.<br /> Il arrive à destination à quatorze heures. Deux heures plus tard, la foule devenue folle l'aura lynché, torturé, brûlé vif et même mangé.<br /> Pourquoi une telle horreur est-possible ? <br /> Comment une foule paisible peut-elle être saisie en quelques minutes par une frénésie aussi barbare ?<br /> Jean Teulé a reconstitué avec une précision redoutable chaque étape de cet atroce chemin de croix qui constitue l'une des anecdotes les plus honteuses de l'histoire du XIXe siècle en France.<br /> Jean Teulé / Mangez-le si vous voulez.
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P
Je connaissais cette abominable histoire de Hautefaye par le livre d'Alain Corbin, "Le village des cannibales". La victime, Alain de Monéys avait été lynché par des paysans aux sympathies bonapartistes, qui regrettaient le Second Empire.<br /> Mais la période de la Libération, plus proche de nous (1944-1945) a vu aussi d'abominables scènes de lynchages, de femmes tondues et humiliées, dont certains protagonistes (victimes comme bourreaux) sont encore vivants. <br /> Mon fils me disait lors des grandes manifestations consécutives à l'attentat contre Charlie Hebdo, avoir sur la place centrale de Tours, entendu un "vieux" dire ceci : "Il y a autant de monde que le jour où on a tondu la factrice..."