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7 juin 2022 2 07 /06 /juin /2022 05:01

Profitant d’une retraite bien méritée, mon ami Jean-Paul Bourgès s’est offert, avec sa femme, un périple dans la péninsule ibérique. 

 

On retrouvera son journal de bord, passionnant, sur Facebook.

 

Son séjour en Andalousie m’a ramené en 1962 quand je découvrais moi-même cette région âpre, accablée de soleil et, à l’époque, tremblante sous la botte de Franco.

 

Le premier souvenir qui m’est revenu en mémoire, drôlissime, est celui d’une première promenade en calèche avec mes parents et des amis de mes parents qui parlaient espagnol. C'était l'heure de la sieste. Personne dans les rues. 40 degrés à l’ombre. Á chaque fois que nous passions devant un monument, fermé, le cocher, sans dents, nous disait de quoi il s'agissait. Au bout du quatrième ou cinquième bâtiment, l'ami de mes parents demanda : “ Se puede visitar ? ”. Le brave homme nous répondit : “ Si si, pero de día ”. On en a ri jusqu'à la fin des vacances.

 

 

Á l'époque, la misère, en Espagne, en Andalousie en particulier, était insoutenable. J'ai le souvenir d'avoir discuté, à Puerto de Santa Maria, avec des pêcheurs, journaliers, qui se nourrissaient exclusivement de pain et d'oignons, arrosés de leur infâme piquette locale, bue au porrón, bien sûr. Ils n'avaient pas le droit de puiser dans les poissons qu'ils venaient de pêcher. Nous étions à l'hôtel, extrêmement peu cher pour nous. Mes parents, enseignants, avaient pu se payer trois chambres d’hôtel pendant trois semaines sans se ruiner. Je m'étais lié d'amitié avec le groom qui avait mon âge. Il parlait couramment le français et un peu l'anglais. Il était présent dans l'hôtel douze heures par jour pour un salaire quotidien de 10 pesetas. Ce qui faisait 80 centimes de franc de l'époque.

 

Nous assistâmes à une corrida où je ne voulais pas aller. Je supportais encore moins le spectacle des rombières qui s’éventaient dans les tribules « à l’ombre » que le “ travail ” ignoble du picador torturant le taureau pour l’affaiblir un maximum avant les passes du torero et son coup de grâce. Le roi de la corrida n’était autre qu’El Cordobés. Fou et génial (ou génial et fou). Il avait pour grand rival Luis Miguel Dominguín. Ces deux-là régnaient sur ce monde à front renversé. Venant d’un milieu très populaire, le Cordouan admirait Franco. Le bourgeois Dominguín, ami d’Hemingway à qui il reprochait de ne rien y connaître en matière de tauromachie et qui avait accueilli dans sa couche Ava Gardner, Lana Turner, Rita Hayworth et Lauren Bacall, était d’esprit plutôt subversif. Un de ses frères avait été longtemps membre du parti communiste clandestin. Franco demanda un jour au torero : « Alors, Luis Miguel, vous avez un communiste dans la famille ? ». Il lui répondit : « Excellence, dans la famille, nous sommes tous communistes ».

 

Sans oublier la visite de Jerez de la Frontera et de ses caves à l'architecture extraordinaire. Plusieurs villes et villages d'Andalousie s'appellent “ de la Frontera”, ce qui renvoie à la frontière avec le royaume musulman Al-Andalus, donc la séparation entre les mondes chrétien et musulman. J'y dégustai mon premier apéritif de ma vie, un Xérès sublime tiré d'une grosse barrique dont on nous jura que Napoléon en personne avait goûté le breuvage. Nous fîmes semblant de le croire.

 

Recuerdos de Cadiz
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