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31 juillet 2022 7 31 /07 /juillet /2022 05:01

Je souhaite raconter ici ma rencontre – de quinze secondes – avec Marcello Mastroianni. Á l'époque, je n'avais pas de téléphone portable permettant de prendre des selfies. En eussé-je eu un que je n'aurais pas importuné Mastroianni en lui infligeant cette corvée.


J’ai toujours éprouvé une grande affection admirative pour cet acteur dont tout le monde a su, dès La Dolce Vita en 1960, qu’il serait une figure mythique. Il me plaisait aussi qu’issu d’une famille antifasciste, il ait été contraint de mettre un terme à sa carrière naissante en se cachant durant la Seconde Guerre mondiale.


Un soir de septembre ou d’octobre 1996 (il était environ dix-huit heures), je me trouvais, au sortir d’un colloque d’universitaires, dans un café de la Place Saint-Sulpice avec un ami angliciste. Nous étions en train de siroter une bière en commérant au détriment de certains collègues côtoyés durant la journée, lorsque, à notre très grande surprise, Catherine Deneuve entra dans le café. Elle se dirigea d’un pas bizarrement leste et pesant vers le comptoir avant de glisser quelques mots au barman. Puis elle ressortit aussi rapidement qu’elle était entrée. Nous avions à peine eu le temps, mon ami et moi, de bien nous convaincre que nous avions vu passer l’actrice à cinq mètres de notre table, que cette dernière entra de nouveau dans le café, plus lentement cette fois-ci, suivie de Marcello Mastroianni.


J’avais vu Mastroianni à la télévision, quelques mois plus tôt, je pense à l’occasion du Festival de Cannes. Il était fatigué, fortement amoindri par la maladie. Ce soir-là, il m’apparut comme un petit homme épuisé, sans carapace, avec ce teint cireux qui distingue au premier regard bien des malades en phase terminale.


Il s’assit lentement à la table qui jouxtait la nôtre, déplia un journal qui me sembla être France-Soir, et entreprit de faire les mots croisés. Le garçon lui apporta un Schweppes, sa boisson apéritive. Catherine Deneuve vérifia que tout allait bien et quitta les lieux pour de bon.


Interloqués, gênés, mon ami et moi ne pûmes reprendre le fil de notre conversation sans intérêt. Nous décidâmes de partir. Mon ami, qui avait un repas familial, me quitta promptement. Je pensai alors que je ne pouvais pas en rester là.


Je retournai dans le café et m’approchai silencieusement de la table de Matroianni. Il leva les yeux de ses mots-croisés. Je lui dis un « bonsoir » hésitant auquel il répondit par un « bonsoir Monsieur » doux et attentionné.


– Monsieur Mastroianni, continuai-je, je voulais vous remercier pour ces moments de bonheur que vous nous avez donnés pendant toutes ces années.


– C’est moi qui vous remercie, me répondit-il, d’une voix cassée mais ferme.


Dans ses yeux, je vis pour la dernière fois son regard profond, tellement humain. Son corps était déjà dans la mort, mais son esprit était toujours dans la vie.


Après un bref salut de tête, je quittai les lieux sans me retourner.

Ma rencontre avec Marcello Mastroianni
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commentaires

A
On sait le lien réel, ténu qui lie parfois l'orgueil et la modestie jusqu'à pour certains ne voir dans la modestie qu'une autre forme d'orgueil.<br /> Cependant concernant Marcello Mastroianni, on peut dire que la modestie est réelle. Ces interviews sont toujours un moment de bonheur. Un goût infini pour la légèreté. Un funambule qui évite de tomber dans les poncifs moralisants tout en suggérant que le drame n'est jamais loin.<br /> En écoutant Vittorio Gassman on comprend ce que Mastroianni n'est pas. Autant il semble que l'un veut briller autant pour le second tout cela lui est indifférent.<br /> Peut-être qu' il partage partage cet état d'esprit inconscient avec tous ceux où toutes celles que la nature les ayant dotés de qualités évidentes, ne sont jamais portés à les manifester.<br /> Mais ce que j'aime particulièrement c'est ce mélange de gravité et de dérisoire. Par exemple il avait dans sa jeunesse un goût particulier pour les voitures. Ainsi ayant les moyens il s'en est payé pas mal en perdant pas mal à la revente.<br /> Enfin on connaît son discours sur le métier d'acteur dans lequel il rappelait les avantages et implicitement l'indécence de la posture de l'artiste torturé par son rôle. <br /> Tout en prenant quand même au sérieux ce métier et en n'allant pas aussi loin qu'un Victor Mature pour qui le métier d'acteur n'avait été qu'un moyen de gagner sa vie, qu'il n'avait jamais eu d'ambition artistique particulière : « En fait, je suis golfeur. C’est ça mon travail. Je n’ai jamais été acteur. Demandez à n’importe qui — surtout aux critiques ! » <br /> Bien sûr en tant que spectateur on dissocie difficilement l'homme des rôles alors on a une tendresse pour l'époux au bras cassé du "pigeon ", on se marre du mari bellâtre et cynique du divorce à l'italienne ou on compatit au côté du bel Antonio.<br /> Pour terminer on peut regretter qu'on confonde la légèreté de la comédie italienne avec la superficialité ou le manque de sérieux du peuple italien. La musicalité la langue y participe sans doute aussi. Mais quel bonheur à chaque fois d'entendre cette musique et comme il est bon de constater qu'à travers les siècles, les œuvres de toute nature démontrent le contraire et la grandeur de ce peuple.<br /> Moralité : vous avez eu bien de la chance de lui avoir dit 2 mots et qu'il vous ait adressé les siens.
Répondre
B
Mon beau-père, d’origine italienne, vous remercie pour votre très bonne et belle intervention.