Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
17 août 2022 3 17 /08 /août /2022 05:29

Trois fils-trois "frères"

 

La conversation des fossoyeurs ne serait pas si longue si son importance était secondaire, si elle n'était pas “ cruciale ”. Outre qu'elle donne la clé de la pièce en tant que tragédie historique, elle nous révèle tout uniment les ressorts philosophiques de l'intrigue avec cette boutade du premier rustaud : « Tout acte a trois branches, à savoir agir, faire et accomplir » (V,1).

 

Le destin d'Hamlet, son “ agir ” sont indissociables de ceux de Laerte et de Fortinbras. Tout au long de la pièce, Shakespeare est on ne peut plus explicite sur tout ce qui unit les trois hommes en tant que fils et “ frères ”. Horatio, le seul jeune homme qui, apparemment, n'ait pas de problème, n'a pas de père présent dans la pièce. Sa sollicitude et sa sympathie à l'égard de Hamlet n'empêchent pas qu'il soit, du début jusqu'à la fin, constamment hors du coup. Pour qu'il y ait “ acte ”, il faut que le bras rencontre la conscience, que Laerte/le faire ait le même destin qu'Hamlet, donc que son père soit tué.

 

Laerte et Hamlet sont “ frères ”. Pourquoi Laerte quitte-t-il le pays d'une manière aussi impromptue ? Pourquoi, soudainement, revendique-t-il le pouvoir ? Il ne s'agit pas là de “ bousillage ” d'un dramaturge qui se serait perdu dans des intrigues connexes. Comment expliquer qu'on entende brutalement le fils de Polonius tenir des propos apparemment incongrus : « La goutte de sang qui restait calme me proclame un bâtard, crie 'cocu' à mon père, imprime 'catin' sur le chaste front impollu de ma sainte mère" ? (VI, 5) Tout simplement parce qu'auparavant Hamlet avait utilisé le même registre avec Gertrude. On verra plus tard cette dernière contenir Laerte comme elle aurait maîtrisé son propre fils (Claudius dit : « Lâche-le, Gertrude »). On verra le peuple acclamer Laerte comme il aurait porté en triomphe Hamlet en personne. Et puis Ophélie offrir à son frère le romarin qu'elle destinait à Hamlet. Et enfin Laerte s'adresser à sa sœur rendue folle comme Hamlet amoureux aurait pu le faire : « Ah, rose de Mai ! Tendre vierge ! […] exquise Ophélie ». Hamlet et Laerte sont “ frères ” parce qu'ils sautent ensemble dans la tombe d'Ophélie (En fait, il est vraisemblable que Hamlet ne saute pas à proprement parler dans la tombe. Il y a là un vieux débat au niveau de la mise en scène.) Parce qu'ils meurent ensemble l'un par l'autre, l'un en l'autre, mutuellement, après avoir échangé leurs épées, pour la même raison : un besoin existentiel d'affirmation de soi. Parce qu'avant de mourir ils se sont compris et pardonnés : « Je vois dans la figure de ma cause le portrait de la sienne », « Échangeons nos pardons noble Hamlet. Que ma mort et celle de mon père ne tombent pas sur toi, ni sur moi la tienne » (V,2). Quel langage aurait pu mieux exprimer l'enchevêtrement de ces deux destins ?

 

L'“ agir ” d'Hamlet consiste à surmonter la cruelle alternative suivante : tuer, c'est accomplir la volonté du fantôme de quelqu'un qui a perturbé le cours de l'Histoire en tuant. Ne pas tuer, c'est être le complice d'un meurtrier. Quant au “ faire ”de Laerte, il n'est possible qu'à la condition de la mort de Polonius, son père. Les fils se réalisent non pas en “ tuant le père ” au sens œdipien du terme, mais une fois les pères morts. Ils sont contraints d'agir mais trouveront une liberté dans l'action. Pour ce qui est des relations unissant Fortinbras à Hamlet, mais aussi à Laerte, elles sont également très claires. Comme à ses deux autres “ frères ”, il revient à Fortinbras de venger un père tué. Au « To be » de Hamlet s'oppose la vision de Fortinbras et de son armée en marche, armée qu'Hamlet imagine « puissante et nombreuse », conduite par un prince « tendre et délicat », cette dernière touche – une fois posées les convenances humanistes de l'époque – relevant plus de l'autoportrait que d'autre chose. Ce n'est pas le fruit d'une coïncidence si au moment où Hamlet semble renoncer à la vengeance Fortinbras accepte de ne plus attaquer le Danemark, la Pologne faisant alors les frais de son ire. Comme aurait dit Lacan, la coïncidence selon laquelle le personnage qui fera les frais de la colère de Hamlet se nomme … Polonius est "à mordre le tapis".

 

La victoire de Fortinbras en tant que procès se déroulant tout au long de la pièce, est à la fois la cause et la conséquence de la mort des deux autres “ frères ”. Claudius peut bien planifier l'assassinat de Hamlet (« Si tu connaissais nos dessins »), ni Hamlet ni Fortinbras ne sont dupes (« Je vois un ange qui les voit »). Logiquement, Hamlet, moribond, donnera sa « voix » à ce « frère » qui aura prouvé qu'il était capable d'aller jusqu'au bout de l'« accomplir ».

 

Désir ?

 

La névrose de Hamlet n'est pas dans son désir mais dans ses « singeries », son « antic disposition ». Le comportement bizarre qu'il choisit, en un éclair, d'assumer (I, 5) est un destin, son destin, mais aussi la manière qu'il a de se nier partiellement, un « Not te be » provisoire. Le « Ghost » n'est pas, beaucoup s'en faut, que la conscience de Hamlet. Il s'agit d'une force à la fois cosmique et sociale. Au début de la pièce, il apparaît à des soldats étrangers à la famille royale. Si Horatio, le « raisonnable » (« On n'a pas besoin de fantôme », dit-il dans la scène 5 de l'Acte I) est ébranlé, c'est que le monde entier doit être ébranlé. Le Spectre est perçu par des personnages qui ont un regard très critique sur la société (« Il y a quelque chose de pourri… »), qui sont prêts à conspirer contre le pouvoir en place (« Nous avons déjà juré »), qui seraient donc disposés à lutter contre l'ordre nouveau. C'est pourquoi, a contrario, Gertrude ne voit ni n'entend le fantôme.

 

Hamlet pièce du désir. Et si c'était l'inverse ? Et si Hamlet voulait tuer le désir en lui (comme en Ophélie) ou, tout au moins, l'évacuer d'un monde corrompu avant de repartir sur d'autres bases ? Seulement, vouloir tuer le désir revient souvent à faire naître des formes perverties du désir. D'où la mélancolie du héros à côté du délire érotique (voir ses chansons ribaudes) d'une Ophélie qui ne se suicide pas vraiment mais qui, à demi aliénée, est réengloutie par la nature à laquelle elle avait, de par son comportement déviant, désobéi. L'humeur noire de Hamlet est qu'il doit tuer pour venger son père tout en sachant que l'important est bien plutôt – qu'on me permette ici cette expression moderne – de révéler la société à elle-même.

 

L'héritage que, d'après Lacan, Fortinbras est « prêt à recueillir » est bien fragile. C'est qu'un tyran abattu n'est pas une mince affaire : « Un roi qui disparaît […] entraîne avec soi comme un gouffre tout ce qui l'environne » (III, 3). Le chemin est étroit qui sépare un chaos d'un autre chaos. Après tout, Fortinbras n'a « recueilli » que la « voix » d'un mourant. Et même si à la fin de la pièce la conscience, l'action et le temps se rejoignent en un fort mouvement dans la personne du Prince de Norvège, il suffirait d'une pichenette de la Providence pour dérègler une construction mise au point si laborieusement : « Achevons [d'expliquer au monde ce qui s'est passé] sans retard […] de peur que les machinations et les erreurs n'amènent des malheurs nouveaux » (V,2).

 

La boucle est bouclée mais l'ordre est précaire. Un peu comme celui que connaissait l'Angleterre en 1601.

 

Hamlet ne forge pas à proprement parler son destin : il s'accomplit en réalisant un ordre transcendant. Son problème n'est pas : « Que faire ? » mais « Qu'être ? » dans un monde qui change. Son devenir est conditionné par l'Histoire et les autres, collectivement. C'est l'Histoire et les autres qui révèlent à Hamlet sa conscience et son avenir.

 

Mais, vu par Lacan, Hamlet est un individu sans avenir. Ses expériences passées ne risquent pas d'être débloquées par un projet d'avenir équilibrant. Sa libido n'est pas contrebalancée par l'influence de la collectivité. La réalité n'influe pas sur ses fantasmes. Vu par Lacan, Hamlet agit pour lui. Ses actes n'ont que des significations affectives. Quant à leur portée philosophique, elles ne sont jamais évoquées.

 

                                                        *

 

En tant que psychanalyste, Lacan aurait pu enrichir la connaissance shakespearienne en expliquant pourquoi et comment, dans la société élisabéthaine, Hamlet, en tant que création conceptuelle et imaginaire, répondait mieux que de nombreuses autres œuvres aux aspirations inconscientes du groupe social auquel elle s'adressait et en quoi cette pièce sublimait les pulsions subconscientes du citoyen de Stratford.

 

A propos d'une leçon de Lacan sur Hamlet (II)
Partager cet article
Repost0

commentaires