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19 août 2022 5 19 /08 /août /2022 05:21

Ce qui est vrai surtout est que la dimension apollinienne est beaucoup plus affirmée chez Paul, même si John évidemment organise son chaos et aime la belle forme. Ce qui pourrait être vrai est que les deux compères n’ont pas pour rien été amis, qu’ils partageaient énormément (un background social, un amour partagé pour le rock’n’roll, mais aussi des traumatismes familiaux, une immense soif d’amour, un penchant à la « rêverie » et à l’idéalisme, un goût de la « dérision », une sensibilité de gauche, un fort ego aussi, et sans doute bien d’autres points communs), qu’ils ont souvent exploré les mêmes territoires émotionnels, parfois en même temps (les rêveries mystiques, la découverte de l’amour, puis bien sûr le deuil des Beatles), parfois en décalé (la paternité et des formes de « retraite »), mais que tout ce que John a fait de manière brute et frontale (de Cold Turkey à I’m losing you, en passant par Working class heroWell Well WellScared ou Nobody loves you when you’re down and out), Paul l’a fait en biais et avec des – belles – courbes. « Framed in melody », comme disait Dylan.

 

Pour bien saisir cette opposition non hiérarchique entre la manière Lennon et la manière McCartney (même si on ne manquera pas de trouver quelques contre-exemples), il n’y a qu’à comparer Across the universe ou Oh my love de Lennon et Mother nature’s son de Paul : le thème des deux chansons est assez proche – le « sentiment océanique », l’émerveillement devant la splendeur de Mère Nature – mais Lennon l’exprime de manière directe, à la première personne, là où McCartney introduit le point de vue d’un « personnage », jeune et pauvre paysan « né à la campagne », qu’il n’est pas (« Born a poor young country boy »).

 

Ou bien l’hommage explicite de John à Angela Davis (Angela), et celui, plus discret, plus métaphorique, de Paul à des militants plus anonymes des droits civiques (Blackbird). Ou encore l’hymne féministe de John, Woman is the nigger of the world (et ses termes aussi crus que problématiques), et la manière très indirecte mais profonde et continuelle dont Paul s’intéresse à la condition féminine – ces fameux récits singuliers et en troisième personne, toujours, avec des personnages, tous marqués par la solitude : Eleanor Rigby d’abord, puis la fugueuse de She’s leaving home, la dépressive d’Another day, l’introvertie aphasique plus tard, dans She’s given up talking. Ou encore cette manière malicieuse et discrète, « légère », dont Drive my car, dès 1965, joue avec les stéréotypes machistes les plus éprouvés, pour finalement les retourner : « Baby you can drive my car, and maybe I'll love you » – tout y est : l’adresse « baby », la bagnole, l’autorité souveraine du « you can », et ce vicieux « maybe I'll love you », sauf que c’est la fille qui le dit, tandis que le gars se contente d’accepter de bon cœur, et d’endosser « tout de suite » son rôle de chauffeur.

 

On pourrait multiplier les exemples. Je pense pour finir au « Mother, you had me, I never had you » de Lennon, d’un côté, avec son final déchirant : « Mama don’t go, daddy come home ! » (et sa version « épuisée » en fin d’album, le glaçant My mummy’s dead), et de l’autre, la même année, la présence mystérieuse de Mary McCartney – devenue simplement « Mother Mary » – dans Let it be, le message « positif » qui accompagne ses apparitions, enveloppées dans un halo d’imagerie chrétienne (entretenu par la musique gospel) et de sagesse stoïcienne – les fameux « words of wisdom » : « Let it be, let it be, let it be, let it be… ».

 

Et lorsqu’en 1998 le sort frappe à nouveau brutalement, avec la mort prématurée de sa compagne Linda (d’un cancer, comme Mary McCartney), Paul, incapable d’organiser son chaos intérieur, ne produit aucune expression propre : il met toute son énergie dans la finalisation d’un album de Linda (« Wide prairie »), en assemblant et en retravaillant quelques (très jolies) bandes enregistrées au fil de trois décennies de vie commune, dans une tonalité évidemment légère. Et pour épancher son état de dévastation intérieure, il emprunte le biais malin – et le seul viable pour lui – de « l’album de reprises », offrant un « terrain hétérotopique » propice à la fois pour la mise à distance d’un présent insupportable et pour une décharge émotionnelle autorisée, dans la forme consacrée du « rock primitif » – ses séances de « cri primal » à lui, sans le dire, desquelles vont émerger un Lonesome Town glaçant de douleur, et un aussi lugubre que superbe « No other baby can thrill me like you do ».

 

Ce qui pourrait être vrai serait donc quelque chose comme : John l’impudique, Paul le pudique – si toutefois on s’entend bien, je le répète, pour ne pas jouer l’un contre l’autre. Ce que je voudrais suggérer est plutôt que le paroxysme de la pudeur chez Paul et son dépassement chez John sont deux modalités différentes et opposées, mais égales en puissance, de la générosité. John est généreux par ce qu’il nous livre de lui, par sa sincérité, par l’abandon de toute une série de masques, de poses et de codes culturels, par la confiance qu’il nous manifeste ainsi, et par les échos bouleversants qu’il accepte ainsi de provoquer en nous. En se confiant il nous traite en amis – ce fameux « dear friends » à la fin de God, sur l’album « Plastic Ono Band » (1970). Paul est généreux, mais autrement, sans se livrer – ou, disons, en livrant des mélodies.

 

Si Lennon et McCartney peuvent être pensés et ressentis comme deux pôles opposés, en dépit de tous leurs points communs, c’est au fond pour cela : ils incarnent deux modes différents mais égaux d’extraversion et de générosité : ce qui rend l’art de Lennon si précieux est que John « sort ses tripes », exprime ses douleurs, ses peurs, ses doutes, et nous livre sous une forme brute des choses que Paul n’exprime qu’à travers milles détours, mille biais, milles filtres et mille contrefeux : des euphémismes, des litotes, des métaphores, des mises en scène, des récits à la troisième personne, de la sagesse populaire (tous ces aphorismes qui parsèment son œuvre, de « we can work it out » à « let it be » en passant par « Ob la di ob la da, life goes on » ou « What’s the use of worrying ? » dans Mrs Vandebilt), des refrains enjoués, des chœurs enfantins, des cuivres, de la flûte, de l’harmonium ou des clochettes, bref : tout un travail de sublimation et de mise en forme, d’une toute autre amplitude que ce que produit John – qui n’est évidemment pas moins fort, mais différent. Chez Paul, le fond mélancolique est bien là, pas moins que chez John (comment ne pas l’entendre ?), mais tout est sublimé dans la mélodie – non pas « dépassé » mais fondu dans la mélodie, en une matière aussi légère et insondable que bouleversante émotionnellement, même si, pour parler par métaphores, il manque les sous-titres. Les chansons de Paul – et sans doute l’homme a-t-il été ainsi, d’après les témoignages que j’ai pu lire – ne sont pas moins sincères, ni moins expressives, elles sont juste plus opaques. Paul donne autant que John de sa personne, mais il donne autre chose.

 

 

Il y a en somme un paradoxe absolu dans l’art de McCartney, une forme exacerbée de mystère sous des dehors simples et « ordinaires » : l’extrême pudeur du texte coexiste avec l’extrême expressivité de la musique, ce qui, de manière troublante, rend sa personne à la fois infiniment secrète, distante, étrangère, et infiniment proche, amicale, familière. Cette discrète et déroutante étrangeté qui ne passe que par la musique, les propos de Paul cités en exergue la cernent finalement assez bien : c’est de « quelque chose de légèrement mystique » qu’il s’agit. À comprendre dans les deux sens du terme : quelque chose d’un peu mystique, mais aussi quelque chose qui n’existe comme mystique que dans et par une certaine légèreté, celle de la ritournelle. La musique de Paul est comme cette sorte d’ami – nous en connaissons tous, amis ou parents – qui livre peu de soi-même, mais dont la générosité immense se résume à une forme unique mais radicale, qu’on peut nommer la consolation : être toujours là quand nous en avons besoin, pour nous relever, nous faire un café ou un plat de pâtes, nous écouter, nous glisser quelques mots qui réconfortent – des mots qui peuvent être très généraux, et paraître banals, aussi banals que « we can work it out » ou « don’t carry the world upon your shoulder », mais sont à chaque fois les bons. Sauf qu’en lieu et place de « je t’ai fait des pâtes » ou « un café », Paulo nous dit « je t’ai fait une mélodie » – et c’est une putain de mélodie : Hey JudeBlackbirdLet it beSomebody who caresNo more lonely nights…. Il faudrait parler plus que je n’ai le temps de ce miracle intitulé Hey Jude, écrit pour réconforter le petit Julian Lennon après le départ de son père en 1968, et qui depuis cinq décennies a réconforté des millions d’âmes perdues – rien que moi : un million de fois. Un ami, pour un peu toutes ces raisons, avait eu l’intuition géniale de surnommer McCartney « le Grand Consoleur », et je crois que c’est en effet ce mot, s’il n’en fallait qu’un, qui condense tout ce que Paul fait pour nous sur le plan émotionnel, comme le mot « mélodiste » capte l’essence de son génie en des termes plus strictement musicaux.

Pour les 80 ans de Paul McCartney (II)

Pour le dire plus simplement peut-être, avec d’autres concepts, ce qui pour Paul, sauf rare exception, doit toujours l’emporter – et nous porter – est le « beau », dans une conception conforme à celle que développait deux siècles plus tôt son compatriote philosophe Edmund Burke : une recherche du « sweet, soft and smooth » (sucré, tendre, soyeux), qui vient « caresser » nos sens et notre âme, plutôt qu’une quête du « sublime », qui bouscule, impressionne et « terrifie » de manière « délicieuse »  [8]. Sa musique est comme un massage régénérant pour nos coeurs cassés, nos âmes brisées et nos corps déglingués, ce n’est pas le grand frisson du saut à l’élastique, pour lequel nous ne sommes pas toujours prêts. Je déforme à peine, tels sont les mots de Burke : le beau est idéalement ce qui provoque dans l’âme, et par l’entremise de n’importe le(s)quel(s) des cinq sens, l’équivalent de la caresse d’une chair tendre et douce (Burke dit : par excellence, celle des seins) – et c’est effectivement quelque chose de cet ordre que produit le plus souvent dans nos oreilles, dans nos têtes et dans nos corps la musique de Paul McCartney.

Un autre artiste de génie est comme ça : Stevie Wonder – son homologue afro-américain, à peu près du même âge, qui n’a pas pour rien repris son We can work it out, qui n’a pas pour rien composé et enregistré avec lui (Ebony and Ivory bien sûr mais aussi What’s that you’re doing ?), et à qui Paul n’a pas pour rien dédié tout un album des Wings (Red Rose Speedway, en 1973). Là où un Marvin Gaye, par exemple, nous ouvre grand son cœur pour se confier, comme Lennon a pu le faire [9].

 

Minuit approche, il est l’heure de conclure. Pour avoir su comme peu d’autres, si longtemps, si joliment, si justement, chanter et consoler la solitude, pour nous avoir reconnectés sans cesse à l’enfance, pour ces ritournelles swingantes faussement naïves et superficielles, pour ces « rocks endiablés » dénués de toute diablerie, pour ces « silly love songs » enfin, dont l’idiotie est bien plus sage qu’il n’y paraît, pour cette douceur et cette joie « légèrement mystique » injectée dans nos existences, qui nous a aidé et nous aidera à « porter nos fardeaux encore longtemps », et pour Rocky Racoon, merci et longue vie au Grand Mélodiste, au Grand Consoleur, notre grand ami, notre compagnon de route longue et venteuse, Paul McCartney.

 

Et bien entendu : Happy birthday to you ! !

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commentaires

A
Les Beatles... et pas uniquement ce cher P...AUAUAUAUL comme hurlaient les très jeunes ados en mal d'admiration ! Toute une époque à jamais, qu'on le veuille ou non, révolue ! George et John sont morts mais il reste AUSSI Ringo dont on parle beaucoup moins ! En tout cas, Paul s'en est bien, très très bien même, sorti mais argent et titre, si l'on en juge par la vie de Paul, l'ont-ils vraiment comblé dans tous les domaines ? Et pourquoi, bon sang, avec tout ça, s'entête-t-il encore à faire des concerts et à paraître sur scène ! Dur, dur de ne plus voir son nom étalé, hurlé ! Un peu mégalo, non ?
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A
D'un autre côté <br /> Paul McCartney est Membre de l’ordre de l’Empire britannique depuis 1964, Paul McCartney est anobli le 31 décembre 1996 pour ses services rendus aux arts. <br /> Et même en 2021 <br /> Paul McCartney est le musicien le plus riche du Royaume-Uni, avec une augmentation de sa fortune de 20 millions de livres (23 millions d’euros), pour un total de 820 millions de livres (952 millions d’euros).<br /> On peut dire par conséquent que la cour est pleine jusqu'à déborder puisque s'y ajoutent ces longues lignes dithyrambiques.<br /> Non qu'on aurait à se réjouir de la souffrance des poètes maudits et à se désoler du succès de ceux qui ne le sont pas mais quand même à l'aune des références ici développées, Mozart aurait dû être et devrait être aujourd'hui compte tenu de la quantité d'œuvres produites et du nombre de personnes qui en vivent, sans compter les sentiments qu'il nous inspire, l'artiste le plus décoré et le plus fortuné de toutes les époques bien que j'aime plutôt pour ne pas dire que je préfère ceux qui fuient les médailles. Quand même membre de l'ordre de l' Empire britannique et en plus noble.<br /> Mais s'il en est content tant mieux pour lui.<br /> PS : bon je sais que nous vivons une époque de la démesure, de l'inflation et du détournement des mots mais à dégainer à tout propos le mot " génie " ne rendons nous pas l'exceptionnel invisible ?
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B
Je suis bien d'accord avec AF sur Mozart et on pourrait ajouter bien d'autres créateurs musiciens, JS Bach par exemple, dont je ne sais plus qui disait que "Dieu lui devait beaucoup"<br /> Et j'ai signalé cet article dithyrambique à B. Gensane, uniquement parce que ce dernier a manifesté en plusieurs occasions son admiration du célèbre groupe anglais.<br /> Cordialement<br /> B