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2 octobre 2022 7 02 /10 /octobre /2022 05:01

Moi non plus, et je dois dire que sans l’émission de Fabrice Drouelle “ Affaires sensibles”, j’aurais continué à ne pas la connaître. En revanche, je suis suffisamment âgé pour avoir bien connu le “ Professeur Jérôme Lejeune ” (“ Professeur ” était systématiquement associé à son patronyme, c’est le Professeur Gensane qui vous le certifie) qui n’a eu de cesse, pendant plusieurs dizaines d’années de faire de l’ombre et de rejeter dans l’ombre l’extraordinaire chercheuse que fut Marthe Gautier. Un exemple parmi cent d’effacement des chercheuses de sexe féminin dès après la disparition de Marie Curie.

 

Née en 1925 et décédée en 2022, Marthe Gautier fut une pédiatre spécialisée en cardiopédiatrie. En 1959, elle joua un rôle central dans la découverte du chromosome responsable de la trisomie 21, en collaboration avec les professeurs Raymond Turpin et Jérôme Lejeune, ce dernier ayant réussi à mettre à son actif les découvertes de sa consœur. Marthe Gautier contesta l’ordre des trois signatures de l’article fondateur de la découverte de la trisomie 21 paru dans le compte-rendu de l’Académie des sciences le 26 janvier 1959. Elle reprocha à Lejeune, premier signataire de l’article de s’en être attribué la paternité alors qu’elle avait effectué le travail essentiel pour le laboratoire.

 

Á l’Université Harvard, Marthe Gautier s’initia à la culture cellulaire en travaillant sur des fibroblastes. En 1956, elle découvre les services du professeur Raymond Turpin à l’hôpital Trousseau. Turpin étudie avec Jérôme Lejeune l’hypothèse d’une origine chromosomique de la trisomie. Aucun laboratoire français ne pratique alors la culture cellulaire.

 

En 1956, un article fondateur est publié en Suède prouvant que l’espèce humaine a 46 et non 48 chromosomes. Raymond Turpin décide d’effectuer des cultures cellulaires pour compter le nombre de chromosomes chez les trisomiques. Il confie à Marthe Gautier le premier laboratoire de culture cellulaire in vitro en France. En mai 1958, elle met en évidence l’anomalie chromosomique des trisomiques. Le laboratoire de l’hôpital Trousseau ne dispose pas de microscope pour capturer les images des cellules. Marthe Gautier confie ses lames de cellules à Jérôme Lejeune, chercheur au CNRS, qui lui propose de faire des clichés dans un autre laboratoire. Lejeune annonce la découverte de la trisomie 21 à un séminaire de génétique à l’université McGill (Canada) en octobre 1958. Afin de devancer des chercheurs anglo-saxons qui travaillent dans le même domaine, il publie en urgence les résultats des analyses des lames dans les Comptes rendus de l’Académie des Sciences dans un article ayant pour auteur Jérôme Lejeune, Marie (et non Marthe) Gautier et Raymond Turpin, chef de laboratoire. En 1960, la mise en évidence de l’anomalie chromosomique est attribuée à Jérôme Lejeune. Marthe Gautier écrira : « Je suis blessée et soupçonne des manipulations, j’ai le sentiment d’être la découvreuse oubliée ». Elle abandonne la trisomie 21 et se tourne vers les maladies hépatiques de l’enfant.

 

En 2009, elle expliquera qu’à l’époque où elle travaillait à l’hôpital Trousseau elle avait été mise à l’écart par le professeur Turpin et par Lejeune qui se seraient arrogés les honneurs de ses découvertes.

 

Le 31 janvier 2014, elle doit prononcer une conférence intitulée “ Découverte de la trisomie 21 ” lors des Assises de la génétique médicale et humaine de Bordeaux, avant de recevoir le grand prix de la Société de génétique humaine. La famille de Jérôme Lejeune et la Fondation Lejeune obtiennent l’autorisation du Président du tribunal de grande instance de Bordeaux de faire enregistrer par voie d’huissier son intervention. N’écoutant que leur courage… les organisateurs des Assises annulent sa prise de parole. Le prix de la Société lui est remis au cours d’une cérémonie séparée.

 

En juillet 2014, justice est enfin rendue à Marthe Gautier, alors âgée de 89 ans. Le comité d’éthique de l’INSERM rappelle son rôle décisif : « Vu le contexte à l’époque de la découverte du chromosome surnuméraire, la part de Jérôme Lejeune dans celle-ci a peu de chance d’avoir été prépondérante, à moins de ne pas porter crédit à la formation des personnes [Marthe Gautier], dans l’acquisition d’une expertise (la culture cellulaire), a fortiori quand associée à un séjour hors de France (aux États-Unis). […] La découverte de la trisomie n’ayant pu être faite sans les contributions essentielles de Raymond Turpin et Marthe Gautier, il est regrettable que leurs noms n’aient pas été systématiquement associés à cette découverte tant dans la communication que dans l’attribution de divers»

 

Un mot sur le « Professeur Lejeune ». Né en 1926, il était donc le cadet de Marthe Gautier. Il fut surtout connu du grand public pour son opposition acharnée à l’interruption volontaire de grossesse et par ses positions d’extrême droite. Il décéda en 1994. Il fut reconnu vénérable par l’Église catholique en 2021. Il était le beau-père du ministre Hervé Gaymard, qui sombra dans une affaire médiocre : en 2005, le Canard Enchaîné révéla qu’Hervé Gaymard, son épouse et leurs huit enfants logeaient dans un duplex parisien de 600 m2 payé 14 400 euros par mois par l’État.

 

Connaissez-vous Marthe Gautier ?
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