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22 septembre 2022 4 22 /09 /septembre /2022 05:01

L'expression reine d'Angleterre (ou roi d'Angleterre) est un syntagme au même titre que "roi", formant un tout prononcé d'un seul souffle : "Reinedangleterre" ou "Roidangleterre". Il est d'autant plus syntagmatique que le déterminant (Angleterre) commence par une voyelle, à l'instar de "roi d'Espagne", et qu'il se prononce donc plus aisément que "roi de France", "roi de Suède" ou "roi du Danemark". [D'un point de vue nominaliste, "un" roi n'existe pas. Un roi est toujours "roi de quelque chose, portant tel numéro d'ordre" et non roi dans l'absolu. Car quel rapport y a-t-il entre Clovis, roi des Francs, et Rama X, actuel roi de Thaïlande ?].

De surcroît, davantage que le mot Royaume-Uni, le mot Angleterre a, pour les Français, une connotation émotive forte (à la fois positive, se manifestant par l'anglomanie, et négative, par l'anglophobie, en raison de l'opposition des intérêts, des tempéraments, et du rappel des souvenirs douloureux du passé - douloureux, au demeurant, surtout pour les Français : Jeanne d'Arc, Trafalgar, Waterloo, Sainte-Hélène, Fachoda, Mers-el-Kébir...). L'Angleterre est d'ailleurs, avec l'Allemagne, le pays qui, en France, suscite le plus de réactions émotionnelles. L'Angleterre est le pays contre lequel la France s'est battue au Moyen âge, sous Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, sous la Révolution et sous l'Empire. Avant de se réconcilier avec elle à l'époque de Louis-Philippe, puis de Napoléon III, puis de la IIIe République, amenant les deux pays à être compagnons d'armes au cours des deux guerres mondiales. Non sans, néanmoins, une sourde rivalité : Ainsi, Aristide Briand disait-il : "L'Angleterre et la France doivent être unies comme le cheval et son cavalier", puis il marquait une pause et ajoutait : "... l'essentiel est de ne pas être le cheval !" [Ce qui, implicitement, désignait le pays qui, dans son esprit, l'était en réalité...].

Et il en reste des traces dans le langage. Ainsi dans la Ballade des dames du temps jadis, de Villon, mise en musique par Brassens : "Et Jeanne, la bonne Lorraine, qu'Anglais brûlèrent à Rouen". Ou, de façon plus gaillarde, dans le refrain du chant de marin "Au 31 du mois d'août" : "Buvons un coup / Buvons-en deux / A la santé des amoureux !/ A la santé du roi de France / Et merde au roi d'Angleterre / Qui nous a déclaré la guerre". [Chant qui relate, en l'enjolivant, la prise de la frégate Kent par le corsaire Robert Surcouf en 1800.]

La fascination à l'égard des fastes et cérémonies de la monarchie britannique et de certaines de ses prérogatives, peut tenir à une raison extrinsèque qui n'est peut-être pas évidente et que j'entends, ci-après, justifier.

Cette raison est sa ressemblance avec les fastes et cérémonies d'une institution semblant très éloignée d'elle, culturellement socialement, idéologiquement et politiquement, et qui, pendant longtemps, a même été son ennemie : la papauté. Institution qui, pourtant, par ses formes, par son apparat, par la mobilisation médiatique, amène, presque nécessairement à penser à l'autre. Qu'est-ce qui peut bien rapprocher ces institutions, de prime abord si dissemblables ?

D'abord ceci : ce sont, en Europe et dans le monde de culture européenne (Europe de l'ouest, Amérique du Nord et du Sud, Océanie, éventuellement ex-colonies africaines), les plus anciennes et les plus prestigieuses institutions traditionnelles (plus que les monarchies espagnole, belge, hollandaise, suédoise ou monégasque), celles qui déploient le plus de faste et de pompe. Ces institutions s'alimentent à des racines à la fois monarchiques et chrétiennes (qui, cependant, irriguent de moins en moins la mentalité collective).

Ensuite, si la royauté britannique peut mettre en scène les couronnements, les mariages royaux, les naissances royales (avec les jeunes époux ou les nouveaux-nés présentés depuis le balcon du palais royal), les obsèques royales (celles de la reine, du duc d’Édimbourg, de la princesse de Galles, de la reine-mère, épouse de George VI), les relèves de la garde, les anoblissements, la papauté peut mettre en scène les obsèques du pape, l'élection de son successeur, les bénédictions urbi et orbi (depuis le balcon de la basilique Saint-Pierre), les canonisations. Même si la population n'a pas toutes ces manifestations en tête, le parallélisme des formes amène, inconsciemment, une remémoration et le renforcement d'une cérémonie par l'autre.

Paradoxal, d'abord, parce que les populations qui s'y intéressent (notamment en France) se passionnent pour un personnage (la souveraine britannique, le pape) soit qui n'a plus aucun pouvoir politique (la souveraine britannique) soit qui représente une croyance à laquelle presque plus personne n'adhère (en France, seulement 4 % de la population pratique encore le catholicisme, les séminaires se vident, il y a de moins en moins de baptêmes, de mariages religieux, d'obsèques religieuses, de catéchisme) ou dont les prescriptions, en matière de morale, suscitent plus de rejet que d'adhésion. Les Britanniques savent bien que la reine ne gouverne plus et les Français voient bien que la pratique catholique fond comme neige au soleil.

Paradoxal, ensuite, parce que les deux personnages (le pape, le souverain britannique) bénéficient d'un engouement médiatique commun (et, on pourrait presque dire, réciproque) alors qu'il y a près de cinq siècles, ils ont été séparés – et violemment – par un conflit. C'est en effet le roi Henri VIII qui, au début du XVIe siècle, détacha l'Angleterre de l’Église catholique, c'est lui qui érigea l’Église anglaise en institution autocéphale (l’Église anglicane), dont il se proclama chef (titre que ses successeurs portent jusqu'à nos jours). C'est aussi en Angleterre que les catholiques furent longtemps mal vus (c'est une des raisons qui amenèrent le renversement de Jacques II, en 1688) et persécutés (ils ne furent émancipés, au Royaume-Uni, qu'en 1829).

Ressemblances matérielles.

1. Comme jadis, où l'imperator était juché sur le scutum, ou le chef franc élevé sur le pavois, le cercueil de la reine est porté sur les épaules et surmonté de la couronne impériale (et non royale), tout comme, jusqu'à Jean Paul Ier inclus, (en 1978), les papes furent véhiculés, coiffés de leur tiare, sur la sedia gestatoria, sorte de trône hissé sur les épaules de porteurs. On faisait l'ostension du pontife (aujourd'hui en papamobile), comme en Grande-Bretagne, lors des obsèques, on fait l'ostension du cercueil de la reine (ou du roi). La tiare pontificale, comme la couronne impériale de la reine, sont les plus hauts symboles du pouvoir (spirituel et symbolique) de ceux – ou celles – qui en sont coiffés.

2. Dans l'ordre vestimentaire, le changement de statut entraîne un changement d'aspect (comme le lion qui, devenant adulte, se voit pousser une crinière). Pour distinguer la reine d'Angleterre on lui a fait arborer des tenues claires, pastel, se distinguant de loin, à l'instar du pape qui, lorsqu'il est élu, endosse la tenue blanche des dominicains, suivant en cela l'exemple de son lointain prédécesseur Pie V (1566-1572) qui, issu de l'ordre dominicain, continua, après son élection, à porter l'habit blanc de son ordre, fondant ainsi une tradition qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours. [Ce qui a d'ailleurs donné lieu, il y a quelques années, à un plaisant jeu de mots : on murmurait que l'archevêque de Milan, le cardinal Martini – les cardinaux sont vêtus de rouge – était "papabile" (c'est-à-dire susceptible de devenir pape), et il se disait que "ce Martini rouge se serait bien vu en Martini blanc"...].

3. Parmi les ressemblances, il y a celle des gardes d'apparat. Les papes ont la garde suisse, dont la tenue ne remonte pas à Michel-Ange, comme on le dit parfois, mais au début du XXe siècle. Toutefois, par son allure (culotte bouffante, pourpoint, morion, hallebarde), l'uniforme de cette garde s'inspire des fresques de Raphaël et rappelle la tenue des lansquenets, militaires caractéristiques du XVIe siècle. Or, de l'autre côté de la Manche, certains des gardes royaux, les Yeomen of the Guard ont une tenue qui s'inspire des vêtements de l'époque Tudor, dynastie qui régna sur l'Angleterre au XVIe siècle. Il est assez remarquable que les costumes d'apparat des gardes de ces deux institutions (la papauté et la monarchie britannique) remontent chacune à ce XVIe siècle.

L'autre point de ressemblance visuel est le rouge, couleur très visible, très symbolique du pouvoir et des honneurs (le tapis rouge, la couleur de l'ordre de la légion d'honneur). Autour du pape et dans les cérémonies officielles, siègent les cardinaux, vêtus de rouge. Tout comme sont rouges, parmi les gardes de la reine, les Yeomen of the Guard et les gardes du palais, en tuniques écarlates et bonnets à poil. [J'ai longtemps rêvé d'un rédacteur facétieux qui glisserait subrepticement une virgule après bonnets...].

4. Une ressemblance est le parcours du cercueil de la reine, depuis le château de Balmoral, où elle est décédée, puis à Aberdeen, puis au palais de Holyrood, à Edimbourg, puis de là au palais de Buckingham, puis à l'abbaye de Westminster, enfin, au château de Windsor, où elle sera inhumée.

Cette longue suite de stations, amène, dans le rite catholique,l'image des processions avec arrêt à des stations, les plus courantes étant les chemins de croix. Ou, moins connu, ce que l'on nomme, à Rome, le pèlerinage des Sept églises, auprès des quatre basiliques majeures (Saint-Jean-de-Latran, Saint-Pierre-du-Vatican, Saint-Paul-hors-les-Murs, Sainte-Marie-Majeure) et des trois basiliques mineures (Sainte-Croix-de-Jérusalem, Saint-Laurent-hors-les-Murs, Saint-Sébastien-hors-les-Murs).

Pourquoi ce rappel ? Pour cette raison curieuse, que lors de ces obsèques, qui seront évidemment des obsèques religieuses (la reine étant le chef de l’Église anglicane), tout se passe - de façon presquesacrilège - comme si les honneurs du culte n'étaient pas rendus à Dieu, comme le prescrit le dogme, mais à la simple créature humaine qu'était Élisabeth Windsor. On se croirait presque revenu quelque 2000 ans en arrière, lorsque les empereurs romains étaient divinisés. Et parfois, de leur vivant même !

[N'est-ce pas, d'ailleurs, ce qui se passe également, lorsque, à l'occasion des obsèques d'un pape, des voix s'élèvent pour crier : "Santo subito !" [Qu'on le canonise tout de suite !]. Et qu'est-ce qu'un canonisation, sinon un culte rendu à cette divinité mineure qu'est le pape, autrement concret, palpable (si j'ose cette métathèse...), que le Dieu de la Bible – si abstrait – ou que Jésus de Nazareth – si loin dans l'Histoire ? On dirait presque que, la foi en Dieu (dans le catholicisme ou l'anglicanisme) se dissolvant jour après jour, il s'est opéré un transfert d'une divinité lointaine et abstraite au profit d'une personnalité bien réelle.

Je risque ici une hypothèse : se pourrait-il que les médias mettent en scène ces événements (à Londres et à Rome), pour instiller dans l'esprit des populations la révérence à l'égard du petit nombre, des "élites" ? Les journalistes, avec leurs commentaires confits en servilité, en obséquiosité, commenceraient ainsi par habituer leurs compatriotes à révérer les rois, les empereurs, les papes, pour les préparer à admirer les milliardaires, les hommes d'affaires [qui "créent-des-emplois-et-tirent-la croissance"] et les "experts", par exemple les "prix Nobel d'économie", qui expliquent doctement qu'il faut baisser le SMIC, retarder l'âge de la retraite et privatiser la Sécurité Sociale. On suivrait dévotieusement les obsèques de la reine ou du pape avant d'acquiescer docilement à la disparition du SMIC, de la Sécu, et de tout le programme du CNR de 1944...

Ressemblances immatérielles.

5. Le changement de nom à l'entrée en fonction. On sait, par exemple, que Paul VI, avant le conclave était le cardinal Giovanni Battista Montini, Benoît XVI le cardinal Joseph Ratzinger, etc. Ce changement tient à ce que le nouveau pontife, pour diverses raisons, est plus particulièrement attaché à l'un de ses prédécesseurs, et qu'il entend se placer dans sa continuité. Ainsi, Paul VI reprit-il le prénom de Paul, qui n'avait plus été porté depuis 1621 (avec Paul V, né Camillo Borghese), pour se placer dans la continuité de ce même Paul V qui avait canonisé Charles Borromée, lointain prédécesseur de Montini à l'archevêché de Milan. De même Benoît XVI voulut-il se placer dans la continuité de son prédécesseur Benoît XV, le pape de la guerre de 14-18, qui avait essayé de s'entremettre entre les belligérants.

Ce que l'on sait moins, c'est que, parfois, pour des raisons voisines, les souverains britanniques font de même. Chez les Britanniques, la reine Victoria s'appelait Alexandrina. Le roi George VI, père de la reine Élisabeth II, se prénommait (par son prénom d'usage) Albert. Et il choisit de s'appeler George (le 6e du nom), pour assurer la continuité avec son père George V. Et Édouard VIII, prédécesseur et frère de George VI, qui ne régna que 10 mois avant d'abdiquer (et devenir duc de Windsor) avait pour prénom d'usage David, et il choisit Édouard comme nom de règne, se plaçant ainsi dans la continuité de son grand-père Édouard VII. Et ce même Édouard VII, fils de la reine Victoria, avait comme premier prénom Albert (comme son père, Albert de Saxe-Cobourg-Gotha) et il choisit Édouard, qui n'avait plus été porté depuis le XVIe siècle.

 

6. La possibilité, pour les deux personnages (le pape et le souverain britannique) de procéder à des changements de statut "social" qui, au XXIe siècle, apparaissent de plus en plus "exotiques", voire, pour certains, anachroniques, ou même déplacés : pour le souverain britannique, l'anoblissement et, pour le pape, la canonisation. Avec, parfois, des "ratés", la distinction ne récompensant pas toujours le plus digne. Par exemple, José Maria Escriva de Balaguer, fondateur de l'Opus Dei, canonisé en 2002 par Jean-Paul II. Ou Carlos Ghosn, ex-PDG de Renault-Nissan, nommé chevalier commandeur honoraire de l'empire britannique (KBE) par la reine.

7. Un élément supplémentaire de rapprochement est la proclamation des jubilés. C'est-à-dire, sans se référer à la tradition biblique, des solennités revenant périodiquement (et liées soit à des années de règne, pour les souverains, soit à des années calendaires, pour les papes) et cadencées de telle sorte que tout sujet (ou tout fidèle) peut en vivre au moins une dans sa vie, sinon deux et, vu l'allongement de l'espérance de vie, peut-être même trois.

- La reine d'Angleterre, qui fut proclamée reine en 1952, fêta son premier jubilé, le jubilé d'argent, en 1977, 25 ans après son avènement. Puis, en 1992, 15 ans après le premier jubilé (et 40 ans après son avènement), vint le jubilé de rubis. Puis, en 2002, pour les 50 ans de règne, le jubilé d'or. Enfin, en 2022, pour les 70 ans de règne, le jubilé de platine.

- Les papes, depuis 1300 et Boniface VIII, proclament des jubilés (ou Années saintes) liées non à leur pontificat, mais, sauf exceptions (et accidents...), à des dates rondes (1300, 1350... 1400, 1425, 1450... 1975, 2000, 2025), séparées par des intervalles de 25 ans. Ces jubilés (ou Années saintes), avec les autres cérémonies, permettent de ressortir les carrosses, les papamobiles, les dais, les tapis rouges, les chœurs, les trompettes, les grandes orgues, les gardes suisses, les yeomen of the guard, et sont comme des piqûres de rappel préservant le bon peuple des épidémies de républicanisme et d'anticléricalisme.

8. Conclusion... (provisoire ?). On évoque parfois, au vu d'un certain nombre de "prophéties" (Nostradamus, saint Malachie), souvent apocryphes, et rédigées de façon assez sibylline pour signifier toutes choses et leur contraires, la fin de la papauté (qu'on a parfois fixée à l'actuel pape François). Mais, au Royaume-Uni, on peut aussi se questionner sur le choix du prénom de l'actuel monarque : Charles. Il n'a eu que deux prédécesseurs à porter le même prénom, Charles Ier et Charles II, de la dynastie Stuart, au XVIIe siècle...

Charles Ier fut le premier monarque d'Europe occidentale à être jugé, condamné et décapité, le 30 janvier 1649, presque 154 ans, jour pour jour, avant Louis XVI (21 janvier 1793). Mais son fils Charles II fut, en 1660, le monarque de la Restauration des Stuarts, auquel succéda, en 1685, son frère Jacques II... qui fut, lui, définitivement chassé, trois ans plus tard, en tant que roi prétendant à gouverner. Charles III a-t-il reçu un prénom propitiatoire, pour augurer d'une poursuite de la royauté, ou sera-t-il le monarque de sortie de la monarchie ?

La reine et son encombrante famille (par Philippe Arnaud)
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