Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
1 novembre 2022 2 01 /11 /novembre /2022 06:01

Dans une perspective marxiste, la lutte des classes ne “ retourne ” pas : elle est présente, tout le temps, l'histoire s'écrit par elle. Disons qu'actuellement, outre-Manche, l'appauvrissement d'une grand partie de la population est tel que des millions de gens se sentent prêts à en découdre, d'autant que les forces constituées qui leur sont traditionnellement favorables (parti travailliste, confédérations syndicales) sont aux abonnés absents et trouvent par tous les moyens des compromis avec les représentants de la classe dirigeante (parti conservateur, patronat).

 

L'inflation tournant autour de 10% (niveau inégalé depuis 1982), bien des britanniques ne peuvent plus – ou ne veulent plus – payer leurs factures de base (loyer, électricité, chauffage, traites) et ont recours aux banque alimentaires dans une proportion que l'on n'avait pas vue depuis les années trente (100% de plus en 5 ans). Ce qui n'a pas empêché l'éphémère première ministre Liz Truss, dans une provocation à la Thatcher, de baisser les impôts des plus riches et de préparer une dérégulation de l'économie encore plus vigoureuse. Truss fut priée de quitter le 10 Downing Street, non parce que son programme posait problème mais parce qu'elle n'avait pas eu la manière, qu'elle n'avait pas fait preuve de “ pédagogie ”, comme disent nos penseurs libéraux. Á noter que Truss avait été élue par les membres du parti conservateur contre son futur successeur Rishi Sunak car ce dernier avait été puni pour avoir trahi Boris Johnson qui l'avait pourtant nommé ministre des Finances. La vie politique britannique avait alors atteint un niveau de médiocrité sans précédent. Gageons que la politique de son successeur multimilliardaire ne diffèrera pas d'un iota de celle  impulsée par Truss. La guerre sociale ne fait que commencer. Et cela urge, car, selon certains chercheurs, l'austérité a été responsable de plus de 300 000 morts lors de cette dernière décennie (Sanjay Basu et David Stuckler : “ Quand l'austérité tue ”, Le Monde Diplomatique, octobre 2014).

 

Ils sont désormais des dizaines de milliers à manifester régulièrement derrière des bannières “ Enough is enough ” (trop c'est trop). Les gens n'en peuvent plus du coût de la vie, d'une inflation à 10% alors que les salaires n'ont augmenté que de 5%. En quelques mois, le prix du gaz a augmenté de 96% et celui de l'électricité de 54% (le Royaume Uni n'a pas installé de bouclier tarifaires sur les prix de l'énergie). Les superprofits des entreprises énergétiques ont, certes, été taxées à 25%, mais la facture sera lourde pour le gouvernement, donc les citoyens : 150 milliards de livres environ. Á cause, bien sûr de l'arrêt des exportations russes et de la spéculation concomitantes et de l'utilisation des ressources à flux tendu. Par ailleurs, le Royaume Uni étant depuis belle lurette importateur massif de produits alimentaires, la nourriture a augmenté de plus de 10% en un an. Enfin, le regroupement de six prestations sociales majeures, comme les allocations chômage ou logement, en un seul “ crédit universel ”, a enfoncé les pauvres dans toujours plus de précarité.

 

On évalue actuellement à 22% de la population (30% chez les enfants) le nombre de gens vivant sous le seuil de pauvreté. La participation à la guerre en Ukraine a plombé l'économie anglaise. Cette situation va se poursuivre quand on considère les déclarations jusqu'au-boutistes du nouveau premier ministre Rishi Sunak.

 

Le rêve de l'aile droite du parti conservateur est de transformer le pays en un far-west duty free qui ferait de Londres le Singapour européen où les marchés pourraient s'exprimer sans entraves. Élue par 81 000 voix sur 172 000 adhérents, Truss avait formidablement bien balisé le terrain. Par exemple en supprimant la part des factures énergétiques affectées the aux projets écologiques et sociaux. Par exemple en favorisant ceux des Britanniques (principalement des femmes) “ choisissant ” de ne pas rechercher un emploi hors de chez eux afin de s'occuper de leurs enfants ou de leurs parents. Par exemple en baissant le coût des assurances sociales. Par ailleurs, Truss avait fortement marqué les esprits en prévoyant la fin du taux d'imposition à 45%des plus hauts revenus et celle du plafond sur le bonus des agents de change. Elle avait également prévu de supprimer 570 règles relatives au pesticides, à la qualité de l'alimentation et à la santé des consommateurs. Au nom des libertés découlant du Brexit ! Des opposants à ces mesures avaient évoqué un “ vandalisme législatif ”. Elle avait également prévu, de concert avec son nouveau ministre de l'Économie, le gestionnaire de fonds spéculatif Jacob Rees-Mogg (fils de l'ancien rédacteur en chef du Times William Reens-Mogg, conservateur mais beaucoup moins réactionnaire que lui), d'abolir toutes les lois s'appliquant aux entreprises de moins de 500 salariés.

 

Mais l'annonce de cadeaux fiscaux aux plus riches a rendu les marchés dubitatifs car ils devaient être financés par l'emprunt au moment où les taux d'intérêt des banques centrales remontaient. La livre a alors chuté, ce qui a obligé la Banque d'Angleterre d'intervenir pour racheter 65 milliards de livres d'obligation. Le FMI a demandé au gouvernement de réécrire son budget parce que trop inflationniste. Le gouvernement renonça à la suppression de la tranche supérieure d'impôt à 45%. L'impéritie des conservateurs les rendit très impopulaire, avec 20% d'opinions favorables.

 

Au Royaume-Uni, le grand retour de la lutte (des classes ?)

Ayant renoncé au programme progressiste de Jeremy Corbyn, Keir Starmer, ayant pris la tête du parti travailliste en 2020 (un parti né du mouvement syndical en 1900, rappelons-le), opta pour une politique résolument centriste, alors que dans les années 1990 il était marqué à gauche. Il avait ainsi proposé une aide juridique gratuite aux manifestants poursuivis lors des manifestations anti-pool Tax et il avait pris position contre la guerre en Irak. Se targuant d'être désormais “ au centre de la vie politique britannique ”, il écœura de nombreux militants travaillistes. Le nombre d'adhérents du parti chuta de 120 000 à 55 000. En 2022, il refusa de soutenir les grèves au cours de "l'été du mécontentement ” et il interdit aux membres de son cabinet fantôme de s'afficher avec les grévistes.Il fit alors quelques concessions aux sympathisants de son parti en promettant d'arrêter la production électrique d'origine fossile en 2030 et en créant un fonds souverain, identique à celui de Norvège, alimenté par les revenus provenant des énergies renouvelables. Il n'alla tout de même pas jusqu'à évoquer, comme l'avait fait Jeremy Corbyn, une renationalisation de ces secteurs. En matière de logement, Starmer veut désormais poursuivre la politique thatchérienne des années 1980, en poursuivant la privatisation de ce qu'il reste comme logement sociaux et en accordant des emprunts garantis par l'État.

 

Face aux deux partis politiques de plus en plus à droite, il ne reste que l'action syndicale aux Britanniques qui veulent lutter. La grande organisation Trader Union Congress compte 7 millions d'adhérents, contre 13 dans les années 1960. Toujours très organisé, le syndicalisme est craint lorsqu'il se lance dans des actions du type grève, comme chez les cheminots, les employés d'Amazon, les personnels de santé, les postiers. On a même vu des employés – y compris des journalistes – du Daily Express, quotidien conservateur bon teint qui ne cesse de répéter depuis plus de 100 ans que le mouvement syndical “ met l'Angleterre à genoux ”, s'associer à des mouvements de grève après l'échec de négociations salariales. Rappelons qu'outre-Manche, depuis Margaret Thatcher, les grèves non déclarées ou reconductibles sont interdites, qu'elles ne peuvent être lancées qu'après la consultation d'au moins 50% des travailleurs concernés, que les grèves de portée générale (comme la défense des acquis en matière de retraite) sont interdites, tout comme les grèves de solidarité.

 

Les grèves sont actuellement populaires, celles organisées par les cheminots et les transporteurs maritimes en particulier. Mais la bataille est loin d'être gagnée. “ Enough is Enough ” a recentré ses revendications sur des axes clairs : hausse des salaires, baisse des produits énergétiques par la renationalisation de ce qui a été privatisé, de nouveaux logements sociaux, un impôt sur les grandes fortunes, une vraie politique contre la faim et l'accès pour tous à une nourriture de qualité. 

 

Partager cet article
Repost0

commentaires