Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
9 octobre 2022 7 09 /10 /octobre /2022 05:01

Il est confondant d’observer que la seule personnalité politique française de poids qui enfonce le clou – de manière erratique il est vrai – sur la question de la souveraineté nationale, est Marine Le Pen.

 

Dans une perspective rousseauiste, les règles communément admises qui gouvernent les humains n’ont été ni imposées ni adoptées pour servir les intérêts d’une minorité, mais les intérêts de tous. Dans Du Contrat social, Rousseau postule que la souveraineté appartient au peuple et que chaque citoyen en détient une part : « le souverain n’est formé que des particuliers qui le composent ». La souveraineté est « la totalité concrète des individus ». C’est ainsi que le peuple des citoyens est le vrai propriétaire du pouvoir.

 

Le cœur de la souveraineté repose sur trois éléments : la monnaie, le budget et les lois. Ces trois éléments du socle de la souveraineté nous ont glissé entre les doigts à mesure que se constituait « l’Europe ».

 

La monnaie – actuellement l’euro, monnaie commune et unique – est contrôlée par la Banque centrale européenne, indépendante des États sauf de l’Allemagne qui ne voulait pas de la disparition du Mark et qui avait accepté cette banque sous condition des « critères de stabilité et de convergence ». La BCE ne poursuit que deux objectifs : maintenir la stabilité des prix et empêcher l’inflation de dépasser 2%. Depuis le 4 novembre 2014, elle contrôle les principales banques d’État européens via le Mécanisme de surveillance unique. Elle est actuellement dirigée par Madame Christine Lagarde qui, précédemment, à la tête du FMI,  avait imposé le « consensus de Washington », un corpus de mesures libérales datant de la période Reagan, au monde entier. Avant Lagarde, Mario Draghi avait été l’un des cadres dirigeants de la banque mondiale, puis vice-président de la branche européenne de la banque Goldman-Sachs.

 

Depuis 2012, le budget est soumis à la règle d’or du « traité de stabilité, de stabilité, de coordination et de gouvernance » qui permet à la Commission de corriger le budget d’un pays membre de la zone euro qui ne respecte pas les critères de Maastricht, particulièrement en matière de déficit public. L’Italie en fit les frais en 2018 – il s’agissait d’une première – quand fut refusé son budget « anti-austérité ». Le commissaire européen aux affaires économiques Pierre Moscovici avait alors déclaré : « Nous ne sommes pas face à un cas ‘ borderline ’ [Moscovici ne connaissait pas le mot « limite ] mais face à une déviation claire, nette, assumée et par certains, revendiquée ».

 

Pour ce qui est des lois, depuis 1964, la CEE est un ordre juridique dont les dispositions priment le droit national de manière irrévocable, dans le champ restreint où les États membres lui ont transféré une partie de leur souveraineté. En 1962, l'Italie décide de nationaliser le secteur de la production et de la distribution d'énergie électrique, en regroupant les diverses sociétés privées de l'époque au sein de l'Ente Nazionale per l'Energia Elettrica (ENEL). Le citoyen Flaminio Costa, actionnaire de la société Edison Volta, en avait perdu ses droits à dividendes et refusa de payer ses factures d'électricité, pour un montant total, minime mais symbolique, de 1.926 lires. Assigné en justice, il argumenta que la nationalisation violait toute une série de dispositions du traité CEE de 1957. Le Giudice Conciliatore de Milan  se tourna vers la Cour de justice des communautés européennes pour lui demander son interprétation dudit traité. La Cour déclara qu'« à la différence des traités internationaux ordinaires, le traité de la CEE a institué un ordre juridique propre intégré au système juridique des États membres [...] et qui s’impose à leur juridiction. »

 

Cette véritable révolution avait été envisagée par Pierre Mendès France en 1957. Lors du débat parlementaire sur le traité de Rome, l'ancien président du Conseil avait exprimé des réserves sur le dumping social ou sur l'absence d'investissements. Il avait donc parfaitement prévu les méfaits d’un demi-siècle de politique européenne. Dans un discours historique, il avait déclaré que : « Le projet de marché commun tel qu’il nous est présenté est basé sur le libéralisme classique du XIXe siècle, selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes. […] nos partenaires veulent conserver l’avantage commercial qu’ils ont sur nous du fait de leur retard en matière sociale. Notre politique doit continuer à consister, coûte que coûte, à ne pas construire l’Europe dans la régression au détriment de la classe ouvrière et, par contrecoup, au détriment des autres classes sociales qui vivent du pouvoir d’achat ouvrier. Il faut faire l’Europe dans l’expansion et dans le progrès social et non pas contre l’une et l’autre. »

 

Plus largement, Mendes avait proposé de la mise en péril de la démocratie une analyse qui figure dans les manuels de sciences politiques : « L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit le recours à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit la délégation de ces pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la puissance politique, car aunom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement une “ politique ”, au sens le plus large du mot, nationale et internationale. » Et il avait ajouté à propos de notre voisin d'outre-Rhin : « Si l’Allemagne est prête à opérer son redressement dans le cadre d’une opération fraternelle avec les autres pays européens, elle n’admettra pas que les voies et moyens de son redressement lui soient imposés de l’extérieur, même sous le couvert de mécanismes automatiques. »

 

Les partis socialistes européens – et de nombreux partis communistes – ont accepté ces règles, étourdis par les promesses d’une Europe « sociale » à la Jacques Delors. Certains ont même avancé, en se ridiculisant totalement, qu’ils pourraient « désobéir » aux traités. Même Le Pen et les siens ont cessé d’entonner cette stupide scie, dès lors qu’ils ont vu le désenchantement de quantités de citoyens qui ont voté pour eux lors de la dernière élection présidentielle. L’extrême droite française a compris qu’on ne sort pas de la zone euro ou de l’UE sans sortir du capitalisme.

 

Quelques remarques sur la souveraineté nationale
Partager cet article
Repost0

commentaires

A
J'avoue que la phrase de fin " L’extrême droite française a compris qu’on ne sort pas de la zone euro ou de l’UE sans sortir du capitalisme. " a provoqué chez moi un blanc intellectuel car jusqu'ici et encore maintenant ce qui important dans la dénomination " extreme droite " c'est moins son côté extrémiste que sa classification à droite. En effet la position dans l'échiquier politique définit, en premier, le choix de la politique économique. Et ça se traduit dans les programmes et je ne vois aucunement de l'anti capitalisme au RN : https://www.francetvinfo.fr/elections/presidentielle/presidentielle-2022-que-contient-le-programme-economique-de-marine-le-pen-et-a-qui-profiterait-il_5091796.html<br /> Il n'en est pas de même malheureusement à gauche où une partie est mal nommée puisqu'elle a glissé vers la droite en adoptant et en défendant la même politique économique donc sociale.<br /> À ce sujet le cas de Moscovici - commissaire européen nommé par Macron et aujourd'hui président de la cour des comptes nommé par le même - est éclairante sur ces prétendus socialistes. L'interpellation par un député LFI lors de son intervention à la CAS de l' assemblée est très intéressante ( https://www.youtube.com/watch?v=4WcyKa_XBTg ) d'abord elle démontre l'immoralité de ces gens qui accumulent des avantages injustifiés tout en proposant des régimes sévères au reste de la population. Mais cette épisode est aussi très instructif sur la différence artificielle entre la droite et l'extrême droite à propos des libertés. On y voit une présidente " Renaissance " couper le micro du député LFI sous un prétexte fallacieux. Une présidente anciennement socialiste, ancienne prof et issue comme on dit de la diversité. Comme quoi les origines, l'appartenance affichée à un parti ou l'activité professionnelle ne se substitueront jamais aux actes. Dernière remarque au sujet de cet épisode : il démontre que, concernant le domaine des libertés, même là la différence entre droite macronienne et droite Lepeniste ne se réduit plus qu'à l'image du chef.
Répondre
G
Je voulais dire par là que l'attitude anti UE de Le Pen et du RN est une posture car ils soutiennent le capitalisme financier.