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24 décembre 2022 6 24 /12 /décembre /2022 06:01

Maxime Vivas. Pourquoi j'ai voulu tuer Louis-Ferdinand Céline. Polar historique. Investigaction, 2022.

 

Vous me voyez extrêmement embêté. Je dois rendre compte d'un livre de Maxime Vivas qui fait l'objet d'une réédition (il était paru en 2003 sous le titre un peu abscons et qui se voulait peut-être drôle de La cathédrale au fond du jardin). Or ce court ouvrage, qui m'avait échappé il y a vingt ans, est formidable, roboratif, brillantissime. Donc, par peur d'en rajouter, je vais essayer de me calmer et de trouver des défauts (un, en tout cas) à cette quasi perfection,  œuvre d'un homme de cœur et d'un ami cher.

 

En 1943 à Paris, quelques résistants, parmi lesquels figure Roger Vailland, se réunissent au quatrième étage d'un immeuble. Au troisième vit Louis-Ferdinand Céline, bonhomme et écrivain ignoble (quoique extrêmement talentueux qui se définissait comme l'écrivainissime), antisémite, soutien de l'occupant nazi, atrabilaire, en un mot répugnant. Un résistant imagine d'assassiner Céline pour, d'une part, débarrasser le pays de cette horreur intellectuelle et pour, d'autre part, ébranler le moral de la France de Pétain et de l'occupant massacreur de résistants. Le projet fait débat. Il tourne autour de l'homme et de l'œuvre. Peut-on dissocier l'un de l'autre ? Peut-on, dans un même mouvement, vouloir la disparition d'une crapule et accepter la fin des créations géniales produites par cette même crapule et faire comme si ses livres n'avaient jamais été écrits ? Art, morale et politique s'interpénètrent, exacerbés. D'autant que l'auteur de Bagatelles pour un massacre (vendu à 75 000 exemplaires dès avant l'Occupation, ô Robert Denoël !), cet être nauséabond, n'a jamais tué, physiquement, qui que ce soit. Les débats cornéliens dans le théâtre de Corneille étaient de la petite bière à côté de ce dilemme inhumain. Il ne faut pas oublier, estime un des personnages, que, "quelles que soient les horreurs véhiculées par un intellectuel ou un artiste, c'est une pensée, c'est un art qui s'expriment. L'œuvre, la création, ne doivent pas être ligotées par les vicissitudes politiques du moment, ni appréciées à la lueur d'un contexte réduit et circonscrit dans un espace étroit."

 

Il n'en reste pas moins que l'auteur du Voyage au bout de la nuit a rarement été aussi bien mis en scène que dans ce passage : "Il peut avoir cent trouvailles écœurées chaque matin. Il est verveux. Suffit de presser sur le bouton du cerveau marqué "exécrations diverses", juste à côté de ceux des aigreurs, du fiel de la bile jaune, des acrimonies. Il irait bien en chaussettes, mais comment, alors, ne pas remarquer l'ourlet de son pantalon fabriqué dans le Sentier. S'il se défait de tous les habits fabriqués par des yous, il sortira cul nu, Louis-Ferdinand. Et le square Junod n'en sera pas embelli. Bref, il marche avec l'air du type qui se demande comment faire sauter la terre entière en épargnant l'essentiel : lui, ses manuscrits, son chat". Habillé pour l'hiver, ce parahumain...

 

Ce qui m'a le plus plu (oui, je sais, mais je ne suis pas écrivain) dans ce récit, c'est la manière dont l'auteur installe son histoire dans la littérature, et la manière dont la littérature devient la sève de l'Histoire. Ce n'est pas un hasard si ce texte, inspiré de faits réels, met en scène Roger Vailland (entré dans le combat clandestin par l'entremise de Daniel Cordier et auteur en 1945 de Drôle de jeu où il relate son expérience), écrivain cher à la Résistance et aux forces progressistes françaises des années cinquante et soixante. Vivas y va (oui, je sais) par petites touches, subtiles mais déterminantes :

 

" C'était tellement facile ! Oui, mais après ? L'immeuble allait être fouillé. Comment fuir ?

- En toute chose, il faut considérer la fin, gronda Jeanne qui voyait en La Fontaine un excellent conseiller des résistants."

 

Et puis il y a ce style remarquablement économique, propre à rendre jaloux les meilleurs scénaristes :

 

"La pièce est vide, éclairée par une simple ampoule qui pend du plafond. Jeanne a froid. Elle est épuisée, mais répugne à se coucher sur le sol de ciment, humide, glacial, et sur lequel elle distingue des traces de sang séché. Elle a envie d'uriner. Elle n'entend aucun bruit. Son oreille bourdonne et elle sent gonfler son œil droit. Elle est seule. Froid, fatigue, faim, la vessie douloureuse. Le coup de poing a dû lui abîmer quelque chose dans le ventre, ce n'est pas normal, sinon. Ils veulent aussi la briser physiologiquement."

 

J'ai également beaucoup aimé la pudeur et l'intelligence avec lesquelles Maxime évoque la vie amoureuse dans le monde de la Résistance, un univers, ne l'oublions pas, peuplé de femmes et d'hommes jeunes :

 

"Les résistants avaient une vie affective assez pauvre. Les fréquentations entre résistants multipliaient par deux les risques pour les réseaux. Que l'un des deux soient pris, l'autre se trouvait en danger. Il devait fuir, rompre les contacts, abandonner ses planques, annuler en catastrophe ses rendez-vous. Bref l'amour et la guerre ne faisaient pas bon ménage."

 

Je vous avais promis un petit bémol : le voici. A plusieurs reprises, Maxime nous gratifie de notes infrapaginales, ce qui est inutile, contre-productif et rompt le pacte de lecture. On trouve la plus spectaculaire page 94 : "Tout ce qui figure dans ce paragraphe est authentique". Hé non, Maxime, tout est faux puisque nous sommes dans un "polar". Lorsque Victor Hugo écrit (j'invente) : "Gavroche se dirigea vers la colonne Vendôme", Gavroche (qui n'existe pas) ne se dirige pas vers la colonne Vendôme mais vers "la colonne Vendôme" requise à ce moment précis du roman par l'imaginaire du romancier et qui est peut-être encore plus priapique qu'on ne peut le concevoir. Nous sommes dans les éternels et productifs interaction et flottement, tellement jouissifs, entre réel, réalité et réalisme. Lorsque le texte nous dit que, selon la propagande ennemie, des résistants "se laissaient prendre par milliers", la note qui précise qu'en décembre 1943, en guise de cadeau de Noël, 9 000 résistants furent arrêtés, est totalement superflue et mal-à-propos. L'auteur du livre, aiguillonné par le romancier,  lui-même inspiré par le chercheur, oriente le lecteur et le prive de sa liberté d'écrire à son tour le récit. Le "9 000" ne sert à rien : on avait compris ce qu'on avait voulu comprendre. Tout est faux mais tout est vrai selon le concept de suspens d'incrédulité, cette suspension of disbelief inventée par les Anglais il y a 200 ans : je lis la fiction comme s'il s'agissait de la réalité pour mieux m'imprégner de la situation évoquée. Les frères et sœurs du Petit Poucet ont le même statut que lui tant que je lis leur histoire. Là est le paradoxe de la fiction : pour qu'elle soit "vraie", je dois oublier qu'un auteur de chair et d'os, singulier ou collectif, m'a livré son imaginaire.

 

Pierre Lemaitre est coutumier de cette démarche.  A la fin de chacun de ses romans, il nous abreuve de notes explicatives sur les 38 romanciers qui l'ont inspiré, les 14 historiens qui l'ont empêché de commettre des erreurs factuelles, les 22 chercheurs qui lui ont mâché le travail. On s'en fiche : Lemaitre n'est pas un auteur de thèses, de monographies, mais de romans. Imaginez Hemingway nous donnant l'adresse du "vieil homme" dont la lutte enchanta notre enfance. Une bonne fiction écrase, efface toujours la réalité. Entre le réel donné et le réel construit, il y a l'art. Le dormeur du val a-t-il existé ? Question idiote.

 

Bref, comme disent les Etasuniens, a fiction is a fiction is a fiction.

 

 

Note de lecture 205
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commentaires

A
Je n'ai pas lu Maxime Vivas et vais réparer cette erreur ! Céline (le bon docteur Destouches) reste pour moi un être abject que l'écrivain porté aux nues ne rachète nullement : avec "Le Voyage au bout de la nuit" il a découvert un style nouveau et non académique (style académique, pontifiant et prétentieux très en faveur dans les années 1920-1930), haché, argotique, très oralisant, style qu'il n'avait pas dans ses premières publications ! <br /> <br /> Mais il n'empêche que ses trois pamphlets (dont 2 sont publiés chez Denoel) :<br /> Bagatelles pour un massacre, 1937<br /> L'École des cadavres, Paris, 1938<br /> Les Beaux Draps, Paris 1941<br /> <br /> sont de véritables appels à la haine, à l'antisémitisme, au meurtre. Il faudrait retrouver les entretiens télévisés avec Philippe Soupault qui remettent quelques pendules à l'heure. <br /> <br /> Et puis est-ce un hasard de remettre, aujourd'hui, Céline sur le tapis ? Ne sent-on pas comme une odeur de "revenez-y" ?
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A
À propos de Cécile, de ce qui est dit ici et en général j'ai pensé à ce mot de Lautréamont : " Toute l'eau de la mer ne suffirait pas à laver une tache de sang intellectuelle."<br /> Mais voilà il y a Le voyage au bout de la nuit et nul n'arrivera à régler la Contradiction.<br /> Et puisqu'il est question ici des années noires, je me permets de revenir sur les romans de Romain Slocombe que j'ai déjà cités et qui se déroulent durant ces années là et qui racontent les aventures d'un inspecteur de police, Léon Sadorski, personnage à l'idéologie et au comportement détestables et qui nous font revivre et connaître l'esprit d'une époque. S'il y a des romans qui mêlent la fiction et des faits réels ce sont bien ceux-là. C'en est impressionnant tant le travail de recherche a dû être important car l'auteur tisse constamment son récit autour de faits, de personnages qui ont réellement existé. il rappelle, par exemple, le fait d'arme le plus connu de la Nueve, 9e compagnie de la division Leclerc, dénommée ainsi parce qu'elle était composée de républicains espagnols et qui fut la première à entrer dans Paris au soir du 24 août 1944.<br /> Il y a aussi et surtout l'apparition de personnages ou de personnalités réels dans leurs œuvres admirables ou criminelles.<br /> Ce choix romanesque ne va pas sans lever des critiques de la part de certains car la Libération et ceux qui ont participé ne sont pas décrits sous un jour qui leur est toujours favorable. <br /> Ici aussi nous avons droit à de nombreuses notes en fin de livres. Elles sont quelquefois utiles mais il est vrai qu'elles soient en bas de page ou en fin de livre, elles brisent le fil du récit si le lecteur y a recours à n permanence. Alors comme d'autres, je suppose, soit je les contourne soit je me les réserve en fin de lecture. Il n'empêche elles sont quelquefois utiles pour mon enseignement personnel.
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