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4 mars 2011 5 04 /03 /mars /2011 16:26

 En février 1951, un million de personnes défilent pendant deux jours devant la tombe d’Ambroise Croizat au Père-Lachaise, après que sa dépouille eut été exposée à la Maison des métallurgistes puis au siège de la CGT. Il avait cinquante ans. On ne peut expliquer une telle marée humaine, un tel hommage populaire si l’on ne sait ce que les travailleurs de France doivent à celui qui fut ministre du Travail après la Deuxième Guerre mondiale sous les gouvernements De Gaulle, Gouin, Bidault, Ramadier.

 

Quelques mois avant sa mort, alors que le cancer le ronge, ses derniers mots à l’Assemblée nationale sont pour la Sécurité sociale : « Jamais nous ne tolérerons que soit rogné un seul des avantages de la Sécurité sociale. Nous défendrons à en mourir et avec la dernière énergie cette loi humaine et de progrès. » Dans L’Humanité du 18 février 1951, Jean-Pierre Chabrol salue celui qui avait donné au peuple de France le « goût de la dignité ».

 

Le 24 février 2011, l’Institut départemental d’histoire social du Gers a accueilli Liliane Croizat, la fille de ce grand militant cégétiste et communiste. Je reproduis ci-dessous le précieux témoignage de cet ancien agent des impôts, aujourd’hui militante de la CGT métallurgie. Se souvenir est d’autant plus impérieux que, dans la France de Sarkozy, tout est fait pour, non seulement, annihiler les grands progrès sociaux pensés dans les combats de la Résistance, mais aussi oblitérer ce glorieux passé de nos mémoires. « Ecrire en ce sens à Sarkozy », nous dit Liliane, « serait pour moi me salir les mains. »

 

Fils d’ouvriers, Ambroise Croizat va travailler en usine dès l’âge de treize ans car son père, Antoine, a été appelé sous les drapeaux. Salarié des Carbures Métalliques de Savoie, ce militant très actif avait été contraint de partir pour Ugines, puis pour Lyon. Il inculqua à Ambroise la haine du paternalisme et de la charité publique ou privée, l’ardente nécessité du combat syndical.

 

En 1936, Ambroise devient secrétaire général de la fédération des métallurgistes rattachée à la CGT. En 1936, il est élu député du 14e arrondissement de la Seine. Il est l’un des négociateurs des accords Matignon. Suite à la signature du Pacte germano-soviétique, il est arrêté le 7 octobre 1939, déchu de son mandat le 20 février 1940 condamné le 3 avril à cinq ans de prison et à 4000 francs d’amende (Liliane se souvient que le propriétaire de leur appartement avait voulu les faire expulser, ce qu’un juge avait refusé dans l’attente du retour du prisonnier). Il transite dans quatorze prisons avant d’être finalement incarcéré au bagne d’Alger. Il est libéré le 5 février 1943 suite au débarquement allié en Afrique du Nord. Quand il retrouve son épouse, il a perdu trente kilos. Il est nommé par la CGT clandestine à la commission consultative du gouvernement provisoire d’Alger. Sa déchéance ayant été annulée le 28 octobre 1944, il peut siéger à l’Assemblée consultative provisoire au titre de la CGT. A la Libération, il est élu membre de l’Assemblée constituante, puis de l’Assemblée nationale. De Gaulle le nomme ministre du Travail le 21 novembre 1945.

 

Liliane rappelle que la classe dirigeante et la majorité des élus ne voulaient pas de l’instauration d’une Sécurité sociale gérée par les travailleurs. Ni le ministre d’Etat Jules Jeanneney (qui, le 10 juillet 1940, avait présidé la séance de l’Assemblée nationale qui ayant adopté la loi constitutionnelle donnant les pleins pouvoirs constituants à Pétain), ni De Gaulle ne voulurent parapher les ordonnances prises à l’instigation de Croizat. A De Gaulle qui lui avait dit qu’il fallait au moins six mois pour préparer et promulguer une loi, Croizat avait répondu que les travailleurs avaient besoin de ces lois « immédiatement ». Même si elle est fortement en danger du fait des menées de la classe dirigeante, la Sécurité sociale apparaît aujourd’hui comme une institution tout à fait naturelle. Elle ne put exister que grâce au travail acharné de Croizat et de ses camarades. Avant guerre, un paysan devait vendre une vache pour se faire opérer de l’appendicite. Il importe donc, selon Liliane Croizat, de penser la Sécu comme une conquête des travailleurs, leur apanage exclusif. Et il faut tout faire pour qu’un jour s’opère la reconquête de ce bien inestimable.

 

Liliane a le souvenir d’un moment extrêmement fébrile de la vie de son père. Avant 1945, 500000 travailleurs seulement bénéficiaient de la retraite. Grâce à l’action de Croizat et de milliers de bénévoles syndicalistes qui purent mettre au jour des centaines de milliers de dossiers, cinq millions de travailleurs purent toucher une retraite. Il convient de ne pas oublier non plus que ces progrès sociaux furent accomplis dans un pays dévasté, exsangue, où tout était à reconstruire. C’est dire, comme on le sait bien désormais, qu’il n’y aurait pas de « trou » de la Sécu si le chômage était endigué, si le patronat ne bénéficiait pas indéfiniment de cadeaux et, surtout, si la Sécu était toujours gérée par les travailleurs (le Conseil National de la résistance voulait instaurer un régime unique à vocation universelle, géré par les intéressés pour « changer notre démocratie politique en démocratie sociale »). Le haut fonctionnaire Pierre Laroque mit en œuvre cette réforme sous l’autorité du ministre Ambroise Croizat. Il voulait « confier aux intéressés la gestion d’institutions et d’organismes qui, jusqu’alors, relevaient d’une gestion patronale ou d’une gestion commerciale » afin « d’éliminer cette autre atteinte à la dignité humaine qu’est le paternalisme privé ou étatique ». Avant même de promulguer les ordonnances de 1967, De Gaulle restreignit le pouvoir des administrateurs siégeant dans les conseils par des décrets passés le 12 mai 1960. Celui qui se présenta dans ses Mémoires comme « le fondateur de la Sécurité sociale » en fut, dans les faits, le premier fossoyeur.

En 1945, le Parlement était manipulé par des députés vichystes, des patrons, des médecins hostiles à la Sécu. Croizat eut toutes les peines du monde pour imposer sa vision des choses. Il voulait en particulier que les mutuelles fussent maintenues à l’écart du système de la Sécu et que celle-ci fût obligatoire pour les salariés comme pour les patrons. Parce qu’ils raisonnèrent à court terme et de manière idéologique, les artisans, les commerçants et les agriculteurs refusèrent la couverture universelle après avoir manifesté sous les fenêtres du ministère. Ils furent les grands perdants. L’histoire ne repassant jamais les plats, ces catégories de Français souffrent aujourd’hui plus que les salariés de la dégradation des retraites.

 

Liliane brosse le portrait d’un homme très simple, travailleur acharné, militant infatigable, payant de sa personne, jamais imbu de lui-même et de ses succès politiques. Un homme qui cacha jusqu’au bout aux siens et à ses camarades la maladie qui le minait. Un père que Liliane eût aimé connaître davantage. Elle avait trois ans quand il fut arrêté, quatorze quand il mourut. Il sut prendre le temps d’expliquer à ses enfants la marche du monde, le sens profond des luttes qu’il fallait mener, pourquoi il ne fallait « jamais plus être en esclavage », pourquoi l’égalité entre les hommes et les femmes était un devoir, pourquoi le combat restait à mener contre la colonisation et les guerres coloniales. Bien qu’il fût toujours sur les routes, pris par des réunions, ce père, et sa femme, surent préserver une vie de famille intense et beaucoup d’amitié, avec des camarades de parti entre autres. Liliane a un souvenir vif et très ému des Môquet : Prosper, le syndicaliste cheminot (à qui elle rendait visite avec sa mère à la Santé) et Guy, pour elle un grand frère lumineux.

 

Liliane sourit, après toutes ces années, de la vie au milieu des dorures du ministère, de sa première salle de bain, de sa première femme de ménage. Sans parler du maître d’hôtel pour les grandes occasions. Dans ce cadre également, son père avait innové : il avait fait muter dans d’autres services les chauffeurs mis à sa disposition et prenait bien soin de rentrer tous les week ends, avec les siens, dans leur petit appartement du 14e arrondissement.

 

Que reste-t-il de ce destin magnifique ? De cette vie de militant enrichie par la solidarité, l’amour des autres ? Comme les travailleurs ne gèrent plus la Sécurité sociale dont le Parlement vote le budget, comme les caisses sont désormais aux mains du patronat et de confédérations syndicales complaisantes, tous les abus sont permis. Toutes les dérives aussi, toujours dans le sens des intérêts du capitalisme.

 

Lors de l’anniversaire des soixante ans de la Sécurité sociale, fêté à la Sorbonne, l’assistance eut droit à un film commémoratif dans lequel le nom de Croizat n’était pas même cité. Une émission d’Arte en 2008, à laquelle Liliane n’avait pas été conviée, permit au baron Seillière et à Chérèque de se pavaner en bons gestionnaires de l’institution.

 

Trois derniers mots sur cet infatigable combattant. Il fut à l’origine de la caisse des intempéries du bâtiment par laquelle les travailleurs étaient rémunérés lorsque les travaux  devaient s’arrêter du fait des conditions climatiques. Quelques jours avant de mourir, Croizat découvre le centre hospitalier de Villejuif. Un mouroir. Il dit à sa femme que si, un jour, il redevient « quelque chose », il se battra pour que cela cesse.

 

Il souhaitait être enterré modestement dans le cimetière de Bagneux. Le parti communiste exigea de sa famille les ors du Père-Lachaise. Denise, sa femme, ne repose pas à ses côtés mais deux tombes plus loin.

 

Liliane demeure indéfectiblement optimiste. En un mot : militante.

 

 

(Propos recueillis par Angel Rossi)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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commentaires

Du rotary au col mao 04/03/2011 18:31


Merci pour cet article émouvant. Pourquoi de telles personnalités n'existent-elles plus de nos jours ? On mesure mieux à cette aune l'ampleur de la période de régression que nous vivons
actuellement.

Il y eu récemment une émission de France Inter sur Ambroise Croizat : http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2105 .
Si Croizat a réussi à créer la Sécu, c'est aussi grâce à sa lucidité : il savait que la "fenêtre d'opportunité" dont il disposait allait être très brève, et allait bientôt se refermer. Il disait
très justement : "Ne parlez pas d’acquis. En face, le patronat ne désarme jamais." Nous payons aussi le prix de n'avoir pas suffisamment gardé cet avertissement à l'esprit.