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20 avril 2011 3 20 /04 /avril /2011 06:27

En 1974, Alan Sillitoe fut reçu à la Faculté des Lettres d’Amiens. Il accepta un échange fructueux avec les enseignants et étudiants de cet établissement. Je rendis compte de ce moment passionnant pour le Bulletin de la régionale de l’APLV, dont j’étais l’un des rédacteurs sous l’autorité de mon maître et ami André Crépin. Notre collègue Marc Larivière a retrouvé un exemplaire de ce bulletin dans ses archives.


http://www.independent.co.uk/multimedia/archive/00360/Alan-Sillitoe-photo_360861b.jpg 

« Vous êtes assis là où moi, je n’ai jamais été assis. »

 

« Vous », c’est 200 étudiants et enseignants de la Faculté des Lettres d’Amiens.

 

« Moi », c’est Alan Sillitoe, l’auteur de Samedi soir, dimanche matin, de “ La solitude du coureur de fond ”.

 

Nous sommes prévenus. Sillitoe est sensible à l’accueil chaleureux et respectueux que nous lui réservons, mais il n’a aucun public à conquérir. Si nous sommes là, c’est que nous sommes déjà conquis. Il est venu, à notre requête, nous parler de son œuvre, mais, bien vite, il nous fait sentir qu’un écrivain n’est pas ce qu’il dit mais ce qu’il écrit : « Tout ce que vous voulez savoir de moi se trouve dans mes livres. »

 

Nous ne sommes pourtant pas en présence d’un matamore. Vêtu avec la discrétion d’un petit employé de bureau de Nottingham, l’homme est mince, un peu voûté. Il a le regard doux et immense de ceux qui savent mais qui ne se départent jamais d’une grande réserve synonyme de pudeur.

 

À l’évidence, il a souffert. Et quand on souffre, on ne se rebelle pas, ni contre l’ordre établi, ni contre son père. « Comment peut-on contester un père qui rentre à la maison le soir en pleurant, l’escarcelle plate et la tête vide d’espoir en des jours meilleurs ? » Les personnages petit-bourgeois du petit-bourgeois Osborne sont des fonceurs et des dynamiteurs en puissance. Chez eux, le chômage est un luxe, une autre manière de s’affirmer. Pour l’ancien ouvrier Sillitoe, le chômage, c’est l’homme en déshérence, l’homme abattu, l’homme qui rase les murs, l’homme qui ploie. Quand enfin il retrouve sa dignité, son allant, sa conscience de classe, le pays entre en guerre, le travailleur reprend le chemin de l’usine, le prolétaire est dilué dans la masse combattante, aveuglé par le miroir fallacieux de l’union sacrée. Tout est à refaire.

 

Question : « Arthur Seaton, c’est vous ? »

 

Réponse : « Non, mais c’est mon frère. »

 

Rien de ce que n’a écrit Sillitoe n’est directement autobiographique. Chez le romancier, tout se passe au second degré. Sillitoe a créé une famille mythologique de personnages non mythiques qu’il fait se mouvoir dans un contexte rarement vécu mais toujours vrai. Désormais, Seaton l’accompagne partout. Ils se parlent, se répondent et se nourrissent l’un l’autre. Durant tout l’exposé de l’écrivain, Seaton, le frère d’armes en littérature, est présent dans l’amphi. La présence est si forte que quelqu’un demande à Sillitoe ce qu’Arthur est devenu. « Il doit être (mais ce n’est pas sûr) chauffeur de taxi. »

 

Seaton n’est pas la créature de Sillitoe, ni même son porte-voix. « Les personnages s’engouffrent dans mon imagination et je les subis peu ou prou. Certains frappent même à ma porte et pénètrent chez moi sans ma permission. »

 

Question : « Ne trouvez-vous pas que vos romans sont défaitistes ? »

 

Réponse : « Si, mais vous faites une mauvaise lecture de mon œuvre. Je n’ai pas décrit la classe ouvrière anglaise mais des individus qui, bien qu’appartenant objectivement à cette classe, n’en sont pas toujours conscients. »

 

Question : « À quel moment leur conscience s’éveille-t-elle ? »

 

Réponse : « En temps de crise, de grève ou de pénurie. »

 

– C’est triste.

 

– Oui, mais je n’y peux rien.

 

– Et vous-même ? 

 

– Quand j’étais ouvrier, j’aspirais naturellement au socialisme. Mais je travaillais dans une petite entreprise. Alors, le patron, ce n’était pas un ennemi de classe, un capitaliste.

 

– Bien ! Mais qui étaient les capitalistes ?

 

– Des hommes que je ne connaissais pas. Un concept vague et lointain.

 

– Vous ne nous ferez tout de même pas croire que Smith, le héros de “ La solitude du coureur de fond ”, n’a pas de conscience de classe…

 

– Smith n’existe pas. Un jour, à Nottingham, je vois un coureur à pied qui s’entraînait. Le spectacle de cet homme luttant avec lui-même me bouleversa. Je montai dans ma chambre, décidé à écrire quelque chose sur la course à pied. Les premiers mots qui vinrent sous ma plume furent « La solitude du coureur de fond… ». Manquant d’inspiration, je ne pus poursuivre ma réflexion. Quelques mois plus tard, on me raconta la mésaventure d’un de mes amis qui avait commis un fric-frac et s’était fait pincer bêtement. Par les flics. Il avait imprudemment caché l’argent volé dans une gouttière et, quand les flics, qui le soupçonnaient, étaient descendus chez lui, il s’était mis à pleuvoir et l’eau avait chassé l’argent de la conduite. Par la suite, il m’est venu l’idée d’associer la solitude de mon coureur de fond à l’épisode de la gouttière. J’ajoute que je n’ai jamais fréquenté les maisons de redressement.

 

Issu de la classe ouvrière, Sillitoe est l’exemple parfait de l’autodidacte. Il a beaucoup lu, du Comte de Monte-Christo aux classiques de la littérature juive. Pourtant, son manque de formation universitaire lui pèse : « J’ai peu d’esprit logique ; il m’est difficile de développer des arguments ou d’écrire des essais. »

 

Il écrit depuis le jour où, âgé de 21 ans, un médecin du travail lui apprit qu’il était atteint de tuberculose et qu’il avait peu de chance de survivre à ce mal qu’on ne savait pas vaincre à l’époque.

 

Est-il socialiste ? Il est solidaire du parti travailliste et de la classe ouvrière.

 

Est-il athée ? Il préfère le mot “ agnostique ”.

 

Fréquente-t-il ses collègues anglais ? Aucun, si ce n’est John Wain.

 

Se juge-t-il moderne ? Oui, si être moderne signifie respecter scrupuleusement la tradition.

Pense-t-il être à l’origine d’un nouveau courant littéraire en Angleterre ? Loin de lui cette présomption hasardeuse.

 

Sillitoe : imprévisible, énigmatique, inclassable.

 

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