Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
1 août 2011 1 01 /08 /août /2011 15:58

Ce "pauvre a tort" n'est pas de moi. Quand j'habitais en Côte d'Ivoire, des chauffeurs de taxi arboraient ce slogan qui signifiait qu'un piéton écrasé par un taxi avait tort et aurait dû se trouver ailleurs. Il semble que les États-Unis en soient au niveau de la Côte d'Ivoire il y a trente ans, comme en témoigne cet article d'Hélène Crié-Wiesner pour Rue 89.

 

Une mère a été jugée coupable de la mort de son enfant, heurté par une camionnette alors que la famille, juste descendue d'un bus, essayait de traverser une route sans passage protégé à proximité. Le conducteur était ivre. Au pays des autos reines, les sans-voiture ont du mal à survivre.

L'accident a eu lieu dans la banlieue d'Atlanta (Georgie) en avril 2010, la condamnation pour « homicide par véhicule » est tombée le 14 juillet dernier. Le conducteur du van, ayant bu et pris des sédatifs au moment des faits, aveugle d'un œil, et avec des antécédents analogues, a été condamné à six mois de prison.

Depuis, la colère enfle dans la communauté noire, relayée par les mouvements environnementalistes et les partisans de meilleurs transports publics dans le pays. Les urbanistes battent leur coulpe mais ne voient aucune issue possible : c'est ainsi que les Etats-Unis ont été configurés !

Voici l'histoire de Raquel Nelson, femme noire de 30 ans, qui n'est pas la première à vivre ce genre de situation. En Virginie, notamment, la police a pour habitude de verbaliser les piétons heurtés par des voitures au motif qu'ils ont « gêné le trafic automobile ».

Trop fatigués pour marcher si loin

C'est un samedi en fin de journée. Raquel et ses trois enfants, 2, 4 et 9 ans, sortent d'un supermarché Walmart. La famille n'a pas de voiture. Le week-end, les bus sont rares, ils ratent le leur de peu, le suivant arrive une heure plus tard, il fait déjà nuit. Les gosses sont crevés.

Avec d'autres passagers ils descendent à leur arrêt habituel, situé le long d'une route à six voies où les feux sont rares, où donc les voitures roulent à vive allure. Leur appartement est situé de l'autre côté de la route. D'ordinaire, quand ses enfants l'accompagnent, Raquel revient à pied en arrière sur 500 mètres, traverse à un feu et repart dans l'autre sens. (Voir le schéma des lieux)

Schéma des lieux de l'accident. En pointillés verts, le chemin pris par Raquel Nelson pour traverser la rue. A noter qu'aucun passage piéton n'est visible à proximité (cliquez pour agrandir).

Pas cette fois, car il est tard et tout le monde est fatigué. En compagnie d'autres enfants et adultes, la famille traverse bien vite la moitié de la chaussée, et souffle un instant sur la voie centrale de bifurcation. Apercevant une femme qui finit de traverser en courant, le petit garçon de 4 ans lâche la main de sa mère pour la suivre.

Agrippant sa petite fille de 2 ans, Raquel tente de rattraper son fils. Trop tard : l'enfant est percuté par une camionnette, qui blesse aussi la mère et la fillette. Le conducteur ne s'arrête pas.

Couleur de peau et classe sociale

Voici ce qu'en dit le site d'info environnemental Grist, qui a largement contribué à faire connaître le cas de Raquel Nelson :

« Soyons honnête : une partie de cette histoire a quelque chose à voir avec la race et la classe sociale. Les gens qui marchent et qui empruntent les transports publics aux Etats-Unis sont en général des pauvres, ou encore des gens qui ne peuvent pas conduire.

Les usagers des transports en commun et les piétons sont marginalisés, enfermés dans leur situation. La plupart du temps, le service des transports est médiocre, idem pour les infrastructures destinées aux piétons. Le service public utilisé par Raquel Nelson avait lui-même supprimé plusieurs lignes au cours des mois précédents. Qui souffre le plus de tout ça ? Les pauvres. »

 

En ce qui concerne la fréquence des bus et l'aménagement de leurs arrêts, les choses ne risquent pas de s'améliorer de sitôt aux Etats-Unis : depuis le début de la crise économique il y a trois ans, des centaines de municipalités – dont Chicago, Atlanta, Saint-Louis, Washington, New York et autres mégapoles – diminuent le service car elles n'ont plus d'argent en caisse.

C'est d'autant plus paradoxal que pendant ce temps, le chômage augmente, les revenus des gens dégringolent, ils n'ont plus les moyens d'avoir de voiture ou d'en payer l'essence, et le besoin de transport public est d'autant plus criant. Plus grande est la demande, plus l'offre se restreint. Inutile, dans ces conditions, d'espérer une amélioration de ce qui subsiste.

L'irrésistible mutation des banlieues américaines

Un saisissant reportage vidéo, intitulé « Traverser les lignes », a été diffusé dans Blueprint America, sur la chaîne PBS. Voici le lancement de l'émission :

« Un changement subtil s'est produit ces dernières années dans nos banlieues : cet habitat autrefois réservé aux classes moyennes est en train de devenir celui des pauvres qui travaillent.

Résultat : les routes qui avaient été construites pour les voitures sont désormais utilisées par une population toujours plus nombreuse qui n'a pas les moyens de conduire. Les conséquences peuvent être mortelles. »

 

Le reporter donne un chiffre incroyable : 43 000 piétons ont été tués aux Etats-Unis au cours des dix dernières années, soit « l'équivalent d'un jumbo jet qui s'écraserait chaque mois ».

Partager cet article

Published by Bernard Gensane - dans Tranches de vie
commenter cet article

commentaires

Pierre Verhas 01/08/2011


Il y a une dizaine d'années, j'étais en voyage avec ma femme et un couple d'amis à la Nouvelle Orléans pour un séjour d'une semaine (c'était avant l'ouragan Katarina). Notre hôtel était assez loin
du centre ville. Un bus direct y menait pour un dollar. Nous avions décidé de le prendre.

L'arrêt se trouvait juste en face de l'hôtel à un carrefour. Nous avions remarqué que les passagers dans les voitures qui passaient nous regardaient d'un air hostile. Bah ! Nous n'en faisions pas
une maladie.

Deux jours après, c'est le personnel de l'hôtel qui nous regardait bizarrement. Le lendemain, en attendant toujours le bus, un type a ouvert la vitre de sa voiture et nous a craché dessus, sans
nous atteindre. Là, on s'est dit qu'il y avait un problème. Rentré le soir à l'hôtel (toujours en bus...), nous avons avisé le gérant. Il nous répondit avec son sourire commercial qu'il était
conseillé de ne pas prendre le bus des "Blacks". Nous lui avons demandé comment il pouvait vivre ainsi avec une mentalité pareille dans une ville où la population noire est majoritaire. Il se
débina, bien entendu et nous avons continué à prendre le bus des "Blacks" qui, soit dit en passant, étaient très accueillants et étaient déjà habitués à nous.

Par contre, les Etats-Unis sont encore loin de perdre leur habitude de racisme. Il suffit de voir la propagande anti-Obama, même si on peut émettre de sérieuses critiques sur sa (ou son absence de)
politique.


Bernard Gensane 02/08/2011


Il y a quarante ans, un de mes amis, jeune journaliste, se retrouve un soir à Montréal. Il faisait froid, mais comme il n'était pas fatigué, il décide d'aller se balader une heure. En ce laps de
temps, il a été contrôlé trois fois par la police : un type marchant dans les rues à huit heures du soir alors qu'il faisait 0° était suspect. Comme aurait dit Mc Luhan, la bagnole est le
prolongement naturel du corps des Nord-Américains.


roland 03/08/2011


Sale pays.

Et avez-vous lu la nouvelle de Ray Bradbury "Le Promeneur" ? (ça se trouve dans le receuil "les pommes d'or du soleil")


Bernard Gensane 03/08/2011


Non, mais je vais suivre votre conseil.


  • : Le blog de Bernard Gensane
  • Le blog de Bernard Gensane
  • : Culture, politique, tranches de vie
  • Contact

Recherche