23 avril 2012 1 23 /04 /avril /2012 10:26

http://1.bp.blogspot.com/-y-ZWPHPNwjo/TwKgEvKloMI/AAAAAAAAAy8/LqQjNIOCiug/s1600/hongrie.jpgIl y a une vingtaine d’années, à l’occasion d’un colloque scientifique, je déambulais par une belle soirée de printemps le long du Cours Mirabeau, à Aix-en-Provence, en compagnie d’un collègue et ami juif, pur produit du pavé parisien, dont c’était la première visite en cette belle ville. Je douchai l’émerveillement de mon ami en lui faisant observer qu’à chaque fois que nous croisions cinq personnes, une au moins votait pour le Front National. Hier, Aix n’a accordé que 15% de suffrages à Marine Le Pen, mais on retrouve désormais les 20% de votes d’extrême droite à l’échelle du pays tout entier.

 

Un ami belge m’envoie ce matin cette brève analyse : « Je crains fort que l’extrême-droite avec 20 % (du jamais vu, mais du prévisible) soit l’arbitre du 2e tour. Or, l’UMP compte un très fort courant dit “droite populaire” qui pourra servir de relais avec Le Pen. Et alors, contrairement à ce que beaucoup affirment, l’électorat “lepéniste” pourra suivre ces gens-là et voter le 6 mai pour Sarkozy. Mélenchon l’a parfaitement compris, c’est la raison pour laquelle il a appelé sans fioritures à un rassemblement à gauche. » Il faut dire que, le 10 mars dans les pages de son blog (link), ce même ami belge se montrait pessimiste quant à la victoire de François Hollande :

 

« Ensuite, la stratégie de Sarkozy commence à porter ses fruits. Depuis sa première campagne présidentielle, il a œuvré pour qu’il n’y ait personne à sa droite. Il s'inspire ainsi dans l'ancien chancelier allemand de droite dure Strauss et de Rove le conseiller électoral de George W Bush. C’est ainsi qu’il fait reprendre pour son compte et sans vergogne par ses sbires les thèmes les plus nauséabonds de l’extrême droite. Ce sont ses collaborateurs qui sont éclaboussés et ainsi, le petit Nicolas peut tenir des discours réactionnaires sur la question de l’avortement, le mariage homosexuel, etc. Il a fait détourner l’attention par cette grotesque affaire de la viande « halal ». Dans tous les cas, la gauche est tombée dans le piège (sauf Mélenchon qui a parfaitement compris qu’il ne faut pas s’enferrer là-dedans) par ses indignations aussi vaines que temporaires. Dans la stupide polémique sur les « civilisations », la gauche s’est laissée prendre : elle s’est attaquée à Guéant, un sous-fifre. Il fallait frapper le vrai patron, c’est-à-dire le kleiner Mann en personne. »

 

J’observe que, simplement dans mon entourage immédiat, je connais trois personnes qui, samedi, votaient Mélenchon et qui, dimanche, ont voté Hollande. Deux d'entre elles, socialistes de toujours, voulaient “ gauchir ” Hollande. La troisième, plutôt de tradition communiste, a pensé que Le Pen était sous-estimée dans les sondages et qu'il fallait assurer. De fait, elle l'était. À Florange, elle a drainé 26% des électeurs. Des ouvriers cassés, humiliés, en perdition ont voté pour une milliardaire xénophobe. Aux yeux de ces prolétaires (pour beaucoup d’origine italienne), l’ennemi est « l’immigré ». Pas l’exploiteur Mittal. Il y a encore beaucoup de travail devant nous, sinon nous nous retrouverons dans l'Allemagne des années vingt.

 

Le Pen a joué sur deux tableaux, et elle a gagné (contrairement à Sarkozy qui a voulu être à la fois « protecteur » et cogneur). Elle a, à la fois, normalisé son parti en le dédiabolisant, en le désulfurisant, et elle est revenu aux fondamentaux de l’extrême droite française depuis Drumont (link) : la peur de l’autre, l’ennemi intérieur. Elle est parvenue à se présenter en même temps comme une candidate « antisystème » et comme un chef de parti politique qui va jouer et profiter des institutions pour progresser.

 

Quelques lieux qui me sont chers et où l’avancée de Le Pen me donne le bourdon :

 

-       Hénin-Beaumont, où je suis né. Une ville de tradition socialiste, mais où les socialistes ont beaucoup magouillé. Le Pen (qui tente de conquérir la municipalité depuis des années) caracole en tête avec 36% des voix. Dans cette ville autrefois minière de 25000 habitants, la droite totalise plus de 55% des suffrages.

       

-       Monclar : le village de mes grands-parents dans le Lot-et-Garonne. Une forte population de harkis et de leurs descendants (quatre générations). Le Pen récolte 21% des voix. La droite 55%. Dans un village en déshérence qui ne survit que grâce à la troupe des Baladins en Agenais de l’admirable Guy Louret.

        

-       Castelsagrat : petit village du Tarn-et-Garonne, de tradition radicale-socialiste (Jean-Michel Baylet y fait la pluie et le beau temps). 550 habitants. Pas un Arabe à l’horizon (sauf les saisonniers qui ramassent les melons l’été pour trois francs six sous), pas un chômeur, des retraités britanniques plutôt friqués. Le Pen est à 26%. La droite à plus de 60%.

 

Chacun voit midi à sa porte. Pour moi qui ne suis ni juif, ni arabe, ni chômeur et qui bénéficie d’une pension décente, l’extrême droite, ce fut d’abord l’irruption de l’OAS dans ma quotidienneté en 1962 (link) alors que j’étais ado. Aujourd’hui, l’extrême droite a pour moi le visage de vieilles bonnes femmes frustrées (encartées ou pas) qui ont viré un employé de ma résidence pour des raisons inavouées et inavouables. Le pauvre homme et un de ses enfants ont mis deux ans pour s’en remettre. Le visage du fascisme rampant chez des gens « bien ».

 

 

PS qui n’a rien à voir : Hier, sur la chaîne italienne Rai News 24, le sociologue Alain Touraine plastronnait. Bien sûr, en soc-dem bon teint, il disait du mal de Mélenchon, mais en plus il traitait Hollande de très haut, en voyant en lui un homme politique de seconde zone. Qu’en pense sa fille Marisol, épouse Reveyrand de Menthon ? Il est loin le temps où Touraine (87 ans) écrivait Vie et mort du Chili populaire...

Partager cet article

Published by Bernard Gensane - dans Politique
commenter cet article

commentaires

vince6R 23/04/2012

Merci pour ce bon article et pour ce blog de bonne qualité. Continuez, mais pensez, comme mes amis et moi, à produire une version papier !

geronimo87 23/04/2012

Bonjour.
Il me semble que c'est Poutine qui a dit ça:
Pour bien gouverner, il faut un ennemi intérieur et un ennemi extérieur. Et s'ils n'existent pas...il faut les créer.
Bonne journée.

La Mouette Enragée 23/04/2012

Et bien je veux juste dire que vous pourriez publier vos articles dans un petit canard que vous pourriez diffuser par chez vous et aux copains.

Partager cette page Facebook Twitter Google+ Pinterest
Suivre ce blog