Entre la Bourgogne et Paris. En face de moi,
un type au visage en lame de couteau. Il somnole, mais on le sent aux aguets. Je me mets à fantasmer qu’il s’agit d’un proxénète serbe. Son portable sonne. Il décroche et se met à parler fort. Je
ne connais pas la langue serbe, mais je peux la reconnaître. Gagné ! C’est un Serbe, avec plusieurs dents en or. Je me fais mon film : il les a arrachées à des Croates qu’il a
torturés. Je ne comprends pas ce dont il parle, mais avec une grande assurance, il donne des ordres brefs, comminatoires. On sent qu’à l’autre bout de la communication, la personne ne peut pas
répondre. Il raccroche et somnole de nouveau.
À côté de lui, une femme noire d’une quarantaine d’années. Son visage est dur. Son portable sonne. Pas plus que le Serbe, elle n’a la courtoisie d’aller converser dans le sas. Son français est très fluide, très rapide au point qu’elle avale une voyelle sur deux. Elle donne une bonne dizaine de consignes à son correspondant. Des consignes banales. Là non plus, pas de discussion possible. Aucune chaleur. Dans sa main droite, une Bible portable, dans un étui en cuir rouge, qu’elle continuera de dévorer jusqu’à sa destination.
De l’autre côté de la rangée, un Français, blanc, d’une quarantaine d’années. De nature anxieuse. L’intérieur de ses oreilles est rouge d’eczéma. Dans la passagère qui lui fait face, il vient de retrouver une vieille amie, par le plus grand des hasards. Elle est noire, je pense d’origine camerounaise. Elle sourit volontiers à chacune des phrases de son interlocuteur. Je suis absolument persuadé qu’ils ont vécu quelque chose ensemble. Lui est intermittent du spectacle, dans la production. Il sort de son sac une mince brochure en quadrichromie avec les derniers spectacles qu’il a montés. Elle est admirative, emballée. Comme si de rien n’était, il pose sa main droite sur la cuisse gauche de cette femme qui l’admire. Elle se raidit un tiers de seconde et demande : « Ta femme et tes enfants vont bien ? ». « Tout baigne », répond-il. Il laisse sa main sur la cuisse mais il sait qu’il ne doit pas aller plus loin. En gare de Melun, il nous quitte. Ils se reverront.
Je devrais prendre le train plus souvent.
*En illustration : un tableau de Linda Mouffadil.
Oldfart 14/06/2012
Oldfart 14/06/2012