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18 juillet 2012 3 18 /07 /juillet /2012 15:13

http://media.paperblog.fr/i/132/1326764/cuisine-italienne-histoire-dune-culture-L-4.jpegLorsque l’on séjourne dans un hôtel en pension complète pendant quelques jours, on vit des moments passionnants au moment des repas.

 

Il y a d’abord le fait qu’avec les autres clients, on se regarde, ou on ne se regarde pas. C’est comme dans la vie de tous les jours, mais avec une plus grande urgence : on accroche ou on n’accroche pas. On ne saurait expliquer le pourquoi du comment. Quand, de plus, on est loin de chez soi, entouré d’autochtones et d’étrangers, on manque de repères. On éprouve beaucoup de difficultés à savoir qui est qui, qui fait quoi.

 

Alors, en particulier pour meubler le temps entre les plats, on regrette de ne pas avoir été romancier ou scénariste, et l’on invente des vies pour nos voisins d’infortune. Du délire à l’état pur, des élucubrations qui ne servent strictement à rien, un vif sentiment de honte si l’on a l’occasion de vérifier que l’on s’est complètement trompé. Notre seule consolation est alors de se dire que l’Autre est un ennemi pour nous car il s’est également adonné aux mêmes âneries que nous, à notre égard.

 

Dans cette salle de restaurant, une tablée de Slovènes. Mes premiers Slovènes. Ils sont huit : papa, maman, une sœur de maman et cinq enfants de dix à dix-huit ans. Le père et ses deux fils ressemblent étrangement au roi Ottokar d’Hergé. Quant aux femmes, croyez bien que la honte m’habite, mais je dois dire qu’elles sont toutes « baducs ». Est-ce une caractéristique slovène ? Datant d’avant ou d’après la chute du Mur de Berlin ? Sans cette chute historique, je n’aurais en tout cas pas connu ces chutes de rein. Nous décidons donc de les appeler les Cubains. Après tout, ils sont citoyens d’un pays qui fut autrefois socialiste. Ils parlent italien mais se confinent dans leur bulle familiale. On ne tirera rien d’eux.

 

Juste en face de nous, une splendide gazelle noire. Comme je connais assez bien l’Afrique de l’Ouest, je l’imagine sénégalaise. Dans les faits, elle appartient au peuple lebou, originaire de Dakar. Elle est noire comme charbon et mesure un bon mètre quatre-vingts. A sa gauche, sa petite fille, métis, dans une chaise pour enfant. Lui faisant face, une Italienne très laide d’une cinquantaine d’années. Les maris de la splendeur et de sa belle-mère doivent être au travail. Par le biais de la gamine, nous lions conversation. La gazelle, parfaitement bilingue français-italien, est un ancien mannequin qui s’est reconvertie avantageusement en épousant une agence de mannequins appartenant au père de son mari. Elle nous explique qu’en ce moment, c’est vraiment la crise (je pense en mon for intérieur que Carlita est partie au bon moment) et que, pour la première fois depuis trente-six ans, il n’a pas été possible de verser leurs salaires aux employés.

 

-        Les employés ont menacé de faire grève, nous dit-elle. Alors, on a fait comme en Afrique : on leur a dit « fort bien, on vous donne votre mois et vous déguerpissez ». Du coup, ils sont restés.

 

C’est vrai, quoi ! Des employés à 1000 euros par mois ont une trésorerie. Mais pas des patrons qui brassent des affaires depuis trente ans et plus et qui roulent en Cherokee. La gazelle a beaucoup baissé dans notre estime. Je me suis demandé si j’allais lui parler de Togliatti.

 

Il y a ensuite cette famille allemande que Mélenchon aurait aimée. Monsieur et Madame, 40 ans, un fils d’une dizaine d’années. Lui est doté d’un physique et d’une corpulence normaux. Mais il est plus flasque que la moyenne des quadras. Elle, je l’ai tout de suite surnommée Claudia Schiffer. Elle est énorme, avec des cheveux de walkyrie qui ont peut-être, autrefois, été d’un joli blond. Lui a un visage poupin d’éternel adolescent. Sa femme, c’est carrément Franz-Joseph Strauss. Ils ont pour véhicule un 4X4 Mercedes (50 000 euros). Je les ai appelés « Süd Deutsche Zeitung », du nom du quotidien de centre gauche allemand. De même que certains surfent toute la journée sur internet, Monsieur lit son journal du début jusqu’à la fin, et cela lui prend quatre ou cinq heures. Quant à elle, sa lecture unique consiste en romans de gare. Leur gamin les regarde et attend que ça se passe. Mélenchon adorerait cette famille qui compte moins d’enfants que d’adultes.

 

La famille du géant n’est pas mal non plus. Des Allemands également. Le père mesure 2m20. Il est admirablement proportionné, donc sa haute taille est naturelle. Sa femme doit mesurer 1m58. Je fantasme sur les jeux érotiques que cette différence (ce différentiel, comme on dit maintenant) peut engendrer. Avec eux, deux ados de sexe féminin. Leur fille qui, à quinze ans, mesure déjà 1m80, et une jeune Etatsunienne, en séjour linguistique j’imagine, qui ne parle ni allemand ni italien. Ces deux nanas traversent un fort moment hormonal. Ce n’est donc que gloussements, rires et sourires en coin à l’adresse des serveurs qui n’en ont pas grand-chose à cirer.

 

Un mot sur « Do et Frédo ». Pour des raisons familiales sur lesquelles je ne saurais m’étendre, c’est ainsi que je les ai surnommés. Deux Italiens. L’élément mâle a trente-cinq ans. Il est bien bronzato (comme disait Berlusconi d’Obama). L’élément femelle a vingt-cinq ans. Tout à fait bianca. Discrètement, ils se taquinent : et que je te cache la salière, et que je t’asperge la chaise. Eux aussi s’intéressent aux serveurs, qui n’en ont pas plus à cirer que des deux lolitas parce qu’ils trouvent leur bonheur à la discothèque locale.

 

Une cliente d’une bonne soixantaine d’années me fait pitié. Pas seulement parce qu’elle est seule (situation  unique dans cet hôtel-restaurant très pension de famille), mais parce qu’elle s’acharne à se composer un personnage. Tantôt elle s’installe furtivement, comme si de rien n’était, « naturellement », avec l’air de dire : « ne vous occupez pas de moi, tutto va bene » ; tantôt elle se meut avec componction, avec une majesté qu’un tic à la commissure droite des lèvres neutralise. Ce tic fut-il rédhibitoire dans sa quête des hommes ? Le soir, elle quitte l’hôtel et marche trente minutes en faisant le tour du quartier. Puis elle monte dans sa chambre. Bref, elle est seule et c’est insupportable.

 

Je ne saurais oublier « Jean-François Kahn ». C’est ainsi qu’on l’a appelé parce qu’il est le sosie du journaliste. A lui et à sa femme, il aura fallu trois jours pour se dérider, alors qu’il fréquente cet établissement depuis dix ans. Nous découvrons qu’ils sont lorrains. Puisque je suis dans le stéréotype depuis le début de ce texte et que j’ai tous les droits, je pose cette grave question : tous les Lorrains sont-ils aussi glaçons et balais dans le cul que « Jean-François Kahn » et Madame ?

 

Et puis, il y a la manager allemande. Tous les jours, à 13 heures 35, après le repas, elle relève son courrier électronique à l’ordinateur commun de l’hôtel. Je m’étonne qu’une femme aussi précise et organisée ne dispose pas de son propre matériel. Elle a sûrement tout ce qu’il faut dans sa chambre mais sa psychorigidité l’amène quotidiennement dans ce coin.

 

La seule tablée avec laquelle j’ai vraiment sympathisé était constituée d’un grand-père de 56 ans et de son petit-fils. Un Français en fauteuil roulant et un gamin de 13 ans que mes filles ont tout de suite trouvé « craquant ». Je découvris que, très bon joueur de guitare et de piano, ce handicapé avait été sélectionné aux jeux paralympiques de 1976 en escrime. Peu de temps après avoir été frappé à l’âge de 18 ans par une polio alors qu’il avait été vacciné (trois cas par an en France, me dit-il). Il a résolu de prendre la vie du très bon côté. Il travaille dans une banque. Il donne des concerts de rock à un niveau quasi professionnel. Son petit-fils l’adore car il a, à l’évidence, établi une relation très riche avec lui.

 

Un septuagénaire de petite taille, discret, que je n’avais pas remarqué. Ma fille me dit qu’il s’agit d’un savant. Pourquoi donc, demandé-je ? Parce qu’il lit des livres écrits petit. Il lit ou écrit, du matin au soir. Je le vois ancien professeur à l’université de Bologne, autrefois collègue d’Umberto Eco. Après une brève enquête, je sais tout. Il est effectivement de Bologne, mais médecin et psychanalyste. Depuis toujours, il fait des recherches pour soigner par l’homéopathie et non par des remèdes traditionnels. Je regrette que mon italien quasi nul m’empêche de profiter de la science et de l’expérience de ce savant.

 

Il n’y a pas que les Sénégalo-Italiennes abreuvées de libéralisme montien qui constituent la nouvelle Europe. A côte de ma table : papi, italien ; mamie, norvégienne parlant parfaitement l’italien ; leur fille, de nationalité norvégienne, parlant italien, norvégien, français, anglais ; le gendre, suédois, parlant un peu de tout ; un petit garçon parlant italien, norvégien, suédois et français car il fréquente une crèche de Bruxelles.

 

Je me dois de terminer par Vampirella. Elle nous vient directement d’Amarcord. Un phénomène (j’ai dû expliquer le sens de ce mot à mes filles qui ne perdent jamais une occasion de s’instruire), un monstre. 130 kilos de laideur, la petite cinquantaine. Un chignon qui part dans tous les sens, des yeux dont le maquillage outrageux et outrancier ne parvient pas à cacher que cette personne trimballe une pharmacie d’antidépresseurs aussi grosse que son ventre. Elle est accompagnée de sa fille d’une vingtaine d’années, qui n’en est tout de même pas à ce stade de relâchement même si elle n’est guère avenante, et d’un récent quadra. Je me dis que, d’une manière générale, sous Berlusconi, les Italiennes n’ont pas maigri. Une question me taraude : dans ce trio, qui couche avec qui ? Je pense d’abord que le quadra est le compagnon de la jeune femme. Mais je découvre Vampirella papouillant son « gendre » à la piscine. Gendre qui porte une alliance contrairement à sa « femme ». Alors, nous ne sommes peut-être plus dans du Fellini mais dans un film avec Sordi. J’imagine que le « gendre » a quitté provisoirement sa très belle femme pour venir contenter ces deux horreurs, contre rémunération et par tératophilie.

 

5485.jpg

 

Dans cette salle de restaurant : pas un Anglais (à la plage, les annonces sont faites exclusivement en italien et en allemand). Les riches Grands-Bretons vont à Moustique, les pauvres à Blackpool-les-Flots. Pas un Belge. Pas un Néerlandais. Beaucoup d’Allemands. Mais on me dit que les Tudesques désertent progressivement le côté italien de l’Adriatique pour l’ancienne Yougoslavie. Sans parler de ceux qui font le grand saut vers les hôtels de luxe à bas prix de l’Albanie. Sacré Enver Hodja ! Comme si les réseaux occultes (en italien : maffie) qui tiennent son pays avaient surgi de manière spontanée après la chute du Mur de Berlin.

 

Le patron du restaurant est très sympathique. C’est un Napolitain d’origine espagnole. Sa femme enseigne le catéchisme.

 

Une dernière petite remarque qui signifie peut-être plus qu’il n’y paraît : chez les adultes de moins de quarante ans, ceux qui ne portent pas de tatouage sont désormais une petite minorité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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commentaires

E
Bonjour, <br /> Je trouve ce site très utile, il m'aide à trouver mes restaurants italiens préférés.<br /> <br /> http://restaau.fr/Browse/meilleure-restaurant-italien-a-paris.html
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C
Blog(fermaton.over-blog.com).No-20, THÉORÈME PORZIUNCOLA.-Le Père de l'Europe.
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T
Bernard Gensane : « Depuis toujours, il fait des recherches pour soigner par l’homéopathie et non par des remèdes traditionnels. Je regrette que mon italien quasi nul m’empêche de<br /> profiter de la science et de l’expérience de ce savant.»<br /> En ce qui me concerne, ce serait exactement l'inverse : un « savant » qui s'occupe d'homéopathie cesse aussitôt de m'intéresser, c'est pour moi un charlatan. Il n'y a pas l'ombre du<br /> début d'une preuve scientifique que l'homéopathie ait quelque effet pharmacologique que ce soit (un effet placébo éventuellement, cela oui, mais le fait de faire dire une messe pour la guérison de<br /> quelqu'un peut aussi avoir un effet de guérison, si le patient veut bien y croire). Comme l'a souligné quelqu'un, ce qui est remarquable concernant l'homéopathie, c'est qu'elle est la seule parmi<br /> la kyrielle des antiques théories médicales préscientifiques à avoir survécu jusqu'à nos jours. On la voit même pratiquée par des médecins ayant reçu une solide formation scientifique dans nos<br /> universités, alors qu'il s'agit d'un fumisterie manifeste. Je ne sais si vous avez déjà jeté un coup d'oeil dans leur pharmacopée: c'est un véritable grimoire, un ouvrage de sorcellerie, totalement<br /> indigeste, de quoi vous en détourner définitivement.
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B
<br /> <br /> Cher Torsades,<br /> <br /> <br /> Merci de me lire toujours aussi attentivement. Merci pour votre apport sur le hollandisme.<br /> <br /> <br /> Pour ce qui est de l'homéopathie, je ne suis ni pour ni contre, bien au contraire, mes connaissances médicales étant nulles. Il y a 30 ans, un de mes enfants a été guéri définitivement du rhume<br /> des foins après qu'on eut essayé quantités de médications. Un de mes amis a cessé de fumer grâce à l'homéopathie après des années de tentatives infructueuses.  Lorsque j'ai eu un cancer, je<br /> n'ai pas essayé de le soigner par l'homéopathie, évidemment. Par ailleurs, ce toubib développait un discours très structuré de gauche sur les laboratoires, la corruption dans le milieu médical<br /> italien etc.<br /> <br /> <br /> Un de mes cousins, médecin traditionnel, me disait récemment à propos du vaccin contre la grippe qu'il fallait le faire, mais que cela ne servait à rien si on ne savait pas comment on fixait le<br /> zinc. En gros, un vacciné sur trois le fait en pure perte. Cette histoire de zinc n'intéresse absolument pas les labos. Il n'y a rien à gagner.<br /> <br /> <br /> Bonne continuation.<br /> <br /> <br /> BG<br /> <br /> <br /> <br />
B
Excellent article ! Super, merci.<br /> <br /> P.S. Je suis pris de vertiges quand je me rends compte que cet article a peut-être été tapé à ce même ordinateur commun de l'hôtel mentionné dans le texte... Mise en abyme, quand tu nous tiens...
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