21 août 2012 2 21 /08 /août /2012 06:48

http://www.images-chapitre.com/ima1/original/366/30366_2651551.jpgMarianne vient de publier un intéressant article sur les titres de roman, sur le choix multiple et varié qui s'offre aux romanciers lorsqu'il s'agit de terminer par le commencement. Ci-dessous, de larges extraits :

 

 

Le titre d'un roman est un obstacle : il interdit et il ouvre à la fois. C'est un portier, un gardien de trésor. Son message est paradoxal : «Halte-là, entrez»

 

Catherine Millet «Je choisis mes titres en amont»

«Je choisis mes titres très en amont. J'ai trouvé la Vie sexuelle de Catherine M. bien avant de l'écrire. Ce livre, je le ruminais depuis longtemps. Je voulais aller à l'encontre des clichés sur la sexualité. Le titre m'est venu très spontanément. Je le trouvais assez drôle, il y a de l'autodérision, de l'ironie. En même temps c'est très littéral, ça ne ment pas.

Je crois beaucoup au titre qui oriente. Il influence le contenu de mes livres. S'il ne vient pas tout de suite, je suis très ennuyée. Ce fut le cas pour Jour de souffrance. C'est Jacques Henric, mon mari, qui l'a trouvé. J'avais en tête Jalousie, mais Robbe-Grillet l'avait utilisé, cela me gênait. Jour de souffrance [du nom de ces fenêtres interdisant la vue] relevait du même jeu de mot que Jalousie, qui désigne une sorte de store. Dans les pays où il est traduit, il s'intitule ainsi, car «jour de souffrance» n'a pas d'équivalent. A mes yeux, un bon titre doit annoncer le contenu, être court et soucieux de l'euphonie. Un titre, il faut que ça sonne bien.»
Propos recueillis par Isabelle Curtet-Poulner
      
 
A ce stade de mon enquête j'appelle l'éditeur de Christophe Donner chez Grasset (avec qui je n'ai jamais saucissonné ni fait la bamboula, ce qui garantit le caractère scientifique de mon propos), et lui demande le titre du prochain roman de son poulain. Réponse : «A quoi jouent les hommes.» Je n'ai pas la moindre idée de son contenu (je commence ce soir), mais je m'attends, au jugé, à quelque chose de rock dans le son et de philosophique dans le contenu. Un propos un peu rauque, «pas pour les filles». On verra. Ce titre-là, je le classerais dans la catégorie «interpellation plus ou moins charnelle du lecteur», vaste domaine qui englobe, à son extrémité policée, Au revoir et merci, de Jean d'Ormesson, et à son extrémité polissonne Baise-moi, de Virginie Despentes. L'idée générale est que le titre monte sur scène et interpelle la foule des fans, en arrachant son T-shirt. C'est un pari que fait l'auteur sur le charisme de la phrase ; si ça ne marche pas, si le public se gratte la tête au lieu de hurler son bonheur, c'est dur à assumer. Parfois, c'est l'éditeur qui impose le titre, et le rapproche d'instinct de ce qui «fonctionne» : un mélange d'air du temps, de cohérence d'image avec l'auteur quand celui-ci est connu, et de mimétisme avec un titre qui a déjà «fonctionné». On passe alors du rapport avec le contenu au rapport avec le public.

Annie Ernaux «Le titre est presque un corps»

«Je travaille avec des intitulés provisoires. Puis, au milieu du livre, parfois plus tard, un titre se dessine. Pour les Années, il n'est pas venu spontanément. J'ai écrit ce roman sur une très longue période. Au début, j'ai pensé à "Générations", puis "Histoires", en sachant que je ne les garderais pas. Ensuite ce fut "les Jours du monde", qui m'a semblé un peu grandiloquent. Contrainte de soumettre un titre à mon éditeur, j'ai trouvé les Années. Mais, par peur qu'on ne me le prenne, je lui en ai donné un faux - qui sera celui de mon prochain roman.

Les titres, je les choisis tous. Deux ne correspondent pas à ma décision. La Femme gelée qui a quelque chose d'équivoque, de racoleur. Il fait penser, à tort, à une femme frigide. On m'avait dit que le mot "femme" devait y figurer - ce circuit "vendeur" ne me plaisait pas. Ce titre, j'ai fini par m'y habituer, mais je ne l'ai jamais aimé. Quant à Ce qu'ils disent ou rien, j'avais songé à "Tu n'as rien à dire que tu ne parles pas", une formule populaire dont la syntaxe n'a pas été comprise par le service commercial.

Depuis, j'arrive avec mon titre. Je déteste l'ambiguïté, les jeux de mots, les tromperies sur la marchandise. Je préfère les mots simples et ne retiens pas les titres alambiqués ou vaporeux. J'aime que, sans dévoiler le contenu, ils soient factuels. L'Evénement [livre où elle narrait un avortement] me plaît pour sa sobriété. Quoi de mieux que la neutralité pour désigner quelque chose qui ne l'est pas ? Les Armoires vides viennent d'un recueil d'Eluard, ouvert par hasard : "J'ai conservé de faux trésors dans des armoires vides." Passion simple était à l'origine "Passion S.", d'après l'initiale du prénom de mon amant. Il traduit exactement ce que je voulais, un récit dépouillé de tout artifice, une épure de la passion. En fait, le livre et le titre ne font qu'un. Le titre, c'est l'identité totale du livre, c'est plus important que l'auteur. Il est détaché de l'écrivain, c'est presque un corps.»
Propos recueillis par Isabelle Curtet-Poulner
Passons directement des contemporains aux grands ancêtres. Ceux-ci sont beaucoup moins tordus que nous, ou plus directs, si l'on veut. Le titre introduit au contenu comme une entrée introduit au plat principal. L'un suit l'autre, là où, aujourd'hui, l'un entretient une relation sophistiquée avec l'autre. (Exemple : Houellebecq, les Particules élémentaires ou la Carte et le territoire. C'est facile à comprendre, mais seulement si l'on connaît bien la physique quantique, et singulièrement la relation entre l'analyse des probabilités et l'espace). Ce parti pris ancestral de simplicité doit être lié aux titres des pièces de théâtre, qui importent généralement peu. Roméo et Juliette, c'est l'histoire de Roméo et de Juliette ; ce n'est pas la peine de mobiliser la Sorbonne pour gloser sur le fait que ça ne s'appelle pas autrement. Idem pour la Princesse de Clèves, c'est l'histoire de la princesse de Clèves. Le titre est le rappel du sujet, simplement, comme s'il s'agissait d'aider le lecteur à le classer dans sa bibliothèque, et à le retenir dans sa mémoire. Mais, de nos jours, le Roi Lear ne pourrait pas s'intituler le Roi Lear. L'auteur se torturerait pour exprimer l'idée contenue dans cette pièce : l'hystérie féminine corrompt le pouvoir. Bon courage. Quant à appeler le Roi Lear «Les filles ne devraient pas déranger les hommes quand ils travaillent»... danger !

Globalement, c'est le romantisme qui commence à s'amuser avec les titres de roman, à les désincorporer du récit pour leur faire fréquenter les sphères morales de son contenu (Musset, Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée), et de la rhétorique : synecdoque, métonymie et tout le tralala. Avant de sombrer, avec les modernes, dans la platitude savante (les Gommes, de Robbe-Grillet), le cri de désespoir (Kaputt, de Malaparte), les saillances éruptives venues des profondeurs de la psyché (Baise-moi, j'insiste), et autres manifestations du «ça» de la topologie freudienne. Conversion dans l'histoire littéraire : en matière de titre, on est passé de l'introduction au sens à l'apéritif pour l'absurde, du titre éponyme (Armance, Gilles, etc.) à la paraphrase programmatique (Extension du domaine de la lutte), du lien direct à l'allusion compliquée (la Cantatrice chauve).


   

Frédéric Beigbeder «J'ai des stocks de titres non utilisés»

«Je ne peux pas écrire une ligne sans avoir un titre. C'est ainsi pour tous mes livres, je commence par là, j'écris des tas de formules. J'ai des stocks de titres non utilisés. Tout peut m'inspirer, une phrase de roman, un vers de poème. Un bon titre doit accrocher le lecteur et lui donner envie d'ouvrir le livre. A moi, il doit donner l'envie d'écrire. Le trouver me donne une ligne directrice.

L'amour dure trois ans était une évidence. J'étais en plein divorce, il me montrait que mon malheur avait quelque chose d'universel, et disait une certaine fatalité sentimentale. Pour 99 francs, j'ai d'abord pensé à "Quelques pages de publicité". Des confrères de la pub, avertis de ce projet satirique sur mon milieu de l'époque, m'ont suggéré la piste du prix de vente. En fait, l'idée a été trouvée par ceux-là mêmes qui m'ont viré lors de la parution, venant conforter la thèse de ce personnage tiraillé par la culpabilité de profiter de la vie et de détruire le monde.»
Propos recueillis par Isabelle Curtet-Poulner
Un petit vent glacial du soir pour terminer. Le sommet de l'art du titre, selon ma modeste personne, c'est quand il exprime le point de vue de l'éternité. La Chartreuse de Parme, par exemple. On se souvient qu'elle intervient, cette chartreuse, tout à la fin du roman. Fabrice y meurt, après son fils Sandrino, lequel avait précédé sa maîtresse Clelia (qui était aussi la mère du fils en question), laquelle était aussi catholique qu'adultère, les deux en grand. La chandelle de la communion amoureuse se meurt. Ce titre prend le roman par son agonie, son extinction, le décor de sa fin, le franchissement de la dernière marche. La rencontre de l'amour avec son principe, peut-être. Le mariage de la douceur et de la grandeur tragique.

Comme dans les Mémoires d'outre-tombe, c'est alors l'oeil du mort qui voit le contenu du livre. La chair s'évade, les passions sont révolues, la fin interroge le commencement. Le titre comme un dernier sacrement, comme l'éteignoir des choses humaines. Le titre comme évocation des lumières invisibles ou des sons inaudibles, ces «harmonies poétiques et religieuses» de Lamartine, par exemple. Comme on ne sait plus très bien mourir et que l'invisible fait ricaner - sauf l'invisible Bisounours, du type l'ange gardien pote, qui met discrètement des préservatifs dans le portefeuille du héros avant qu'il ne sorte -, ces titres-là ont disparu.

A signaler : la Fabrique du titre. Nommer les oeuvres d'art, collectif, éd. du CNRS, 27 €.


Article paru dans le numéro 791 du magazine Marianne, semaine du 16 au 22 juin 2012.

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Published by Bernard Gensane - dans culture
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commentaires

BM 21/08/2012

Je ne lis pas la littérature contemporaine... Pour plusieurs raisons :

1°/ 600 titres et des brouettes par rentrée littéraire, c'est suspect. Je soupçonne les maisons d'éditions de faire de plus en plus du "vanity publishing" (désolé, pas d'équivalent en français)
pour leur copains, belle-mère et autres proches.

2°/ Les titres, justement. Je n'ai pas d'exemple en tête, mais je les trouve de plus en plus prétentieux, et donc de plus en plus ridicules. Comment prendre un livre au sérieux quand le titre est
d'un pompeux et d'un solennel qui crève le plafond du grotesque ?

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