1 août 2012 3 01 /08 /août /2012 15:30

http://a34.idata.over-blog.com/1/99/94/74/maux-a-mots_20060502_081402.jpgLorsqu’une langue bouge, évolue, cela vient soit du bas (le peuple dans sa diversité), soit du haut (ceux qui ont la parole et qui peuvent l’imposer au plus grand nombre). C'est un flux continu auquel on ne prête pas vraiment attention. Et puis ils y a des changements durables, et d'autres éphémères.


Dans son ouvrage La Grammaire des fautes (1929), le linguiste suisse Henri Frei proposait d’abandonner toute grammaire normative au profit d’une vision fonctionnelle de la langue, ce dans une finalité purement empirique. Pour lui, les locuteurs éprouvent cinq besoins : assimilation, différenciation, brièveté, invariabilité et expressivité. Exemple d’assimilation : étourneau qui signifie étourdi à cause de la ressemblance. Le besoin de différenciation amène de nombreux locuteurs à dire « ils croyent » (et non « ils croient ») pour que l’on entende bien la marque du pluriel. On n’insistera pas sur la brièveté (apéro, dico au lieu d’apéritif, dictionnaire). Le besoin d’invariabilité nous conduit à préférer un terme générique à un autre plus précis. On dira que les fonctionnaires touchent une retraite alors qu’ils touchent une pension. Quant au besoin d’expressivité, on le trouve dans des redondances multiples : « il fait son malin » (au lieu de « il fait le malin », comme si on pouvait faire le malin de quelqu’un d’autre. Intéressante également, la double redondance « il s’est fait écrabouiller » au lieu de « il a été écrasé ». Écraser est déjà suffisamment douloureux pour qu’on n’en appelle pas à la bouillie. Par ailleurs, on ne « se fait « pas prendre » par un radar car on ne demande pas à cet appareil de nous prendre. Il nous prend de lui-même.

 

Henri Frei a regroupé ces cinq besoins sous la dénomination de français avancé. Les écarts avec la norme ont souvent vocation à se réduire et à être le français de demain. Après tout, il fut le français d’hier. N’est-ce pas Jean-Jacques Rousseau qui stipulait que :

 

« Ma première règle, à moi qui ne me soucie nullement de ce qu'on pensera de mon style, est de me faire entendre. Toutes les fois qu'à l'aide de dix solécismes je pourrai m'exprimer plus fortement ou plus clairement, je ne balancerai jamais. »

 

En période de grands événements sportifs, les commentateurs – cela n’a rien à voir avec leurs compétences – enfilent comme des perles glauques des tonnes de clichés, d’expressions toutes faites, d’hyperboles, de tautologies, d’évidences. J’en propose ici quelques-unes entendues lors du Tour de France et des Jeux Olympiques. Pour certaines, j’en suis sûr, elles seront tombées dans le domaine public bien avant que les poules aient des dents.

 

« C’est énorme ! » La victoire de Yannick Agniel est énorme. Le 200 mètres eût été remporté par un nageur étatsunien, nous aurions eu droit à « belle », « très belle victoire » de Smith. L’utilisation de cet adjectif nous ramène des années en arrière lorsque, par snobisme ou par dérision du snobisme, « énorme » était orthographié « hénaurme ». On trouve cette déformation dès les années vingt dans Les Hommes de bonne volonté. Flaubert en usa dans sa Correspondance : « Ce portrait de moi en gentleman revenu des erreurs de la jeunesse et qui a écrit un roman par désillusion, pour chasser l'ennui : « Hénaurme ! quinze mille fois Hénaurme, avec trente milliards d'H ! » « Énoooorme » est en passe de supplanter « somptueux » : « un sprint somptueux » (quand le peloton tout entier sprinte pour la victoire et que l’on risque – miam, miam ! – une chute collective qui causerait tant d’émotion dans les chaumières. Et puis « génial ! » (qu'affectionne particulièrement Gérard Holtz lorsqu'il entend une vanne à deux centimes) et autre « dément ! » commençaient à se fatiguer. Et puisque, quand on a franchi les bornes, il n'y a plus de limites, j'ai entendu « énormissime ! » pour une médaille de bronze attribuée à une judokate (ainsi que « un 110 mètres haies de folie » pour une course en série. « Énorme » aura été LE mot des Jeux Olympiques de Londres.

 

« Il fait le travail ». Cet athlète, ce coureur cycliste, ce nageur se donne à fond. L’utilisation du mot « travail » est intéressante : le sport n’est décidément (« définitivement », pour user d’une anglicanerie) plus un loisir, un plaisir ; c’est un boulot pénible pour lequel on est payé. Dans l’inconscient des commentateurs, il y a forcément le sens originel de ce mot : « état d’une personne qui souffre, qui est tourmentée » (Le Robert). Voir « Les grands travaux que Notre Seigneur a souffert » (Bossuet), ou « Lui qu’Apollon jamais n’a fait parler à faux/Me promit par ces vers la fin de mes travaux » (Corneille, Horace). Sans parler de la femme en gésine.

 

« Il a (ils ont) répondu présent ». Expression utilisée pour les sportifs qui sont au rendez-vous ou pour les supporters qui sont venus nombreux. Vous me direz – et vous n’aurez pas tort – que si ce beau monde n’était pas venu, l’événement n’aurait pas eu lieu et le commentateur aurait été au chômage.

 

« Il est fréquent ». Après toutes ces années, je n’ai toujours pas saisi ce que cela voulait dire exactement. On dit d’un coureur, d’un nageur (mais pas d’un lanceur de poids) qu’il est fréquent lorsque – j’imagine – non seulement il court, nage, vite mais qu’en plus son rythme est régulier. Pourquoi, alors, ne pas dire « il est régulier » ? Ce qui est la moindre des choses, lorsque l’on nage, court, en compétition. Mais peut-être me trompè-je.

 

« Ce n’est pas le moment de faire griller des sardines sur la pelouse ». J’avoue que j’ai un faible pour cette expression, même si elle est un peu longuette. En d’autres termes, vous n’êtes pas là pour glander, il faudrait voir à mouiller le maillot, attention ! vous allez vous endormir.

 

« Un certain Jacques Anquetil ». Tel coureur savoyard a failli remporter une course contre un certain Jacques Anquetil. Grossière antiphrase exprimant une recherche de pensée assez médiocre.

 

Je n'insisterai pas sur « la deuxième meilleure performance mondiale », même s'il s'agit d'un « temps stratosphérique ». Connaissez-vous « la deuxième plus mauvaise ? » Ça m'étonnerait. On sait qu'il s'agit d'une anglicanerie (second best).

 

« On va se régaler ». Récemment, sur un marché, un marchand de confiture m'encouragea à acheter ses produits par un « Vous allez vous régaler ! » Mettons. Il lui était difficile de me dire que j'allais tout vomir. Se régaler avant un 100 mètres nage libre, mouais. Vous avez le type qui emmène sa dernière conquête à l'hôtel et qui lui dit dans l'escalier : « On va se régaler »...

 

Yannick Agnel est « entamé » : le pauvre, il a six courses dans les jambes, il est fatigué. Si l'entame de ses jambons en est là, il est mal barré.

 

PS : On en remet une petite couche, comme disent nos commentateurs sportifs préférés :

Une expression tout à fait mélenchonienne : "Il ne lâche rien". Cela signifie qu'il tient bon, qu'il ne s'avoue pas battu. Vous me direz, il est tout de même un tout petit peu payé pour !

 

"Il fait le travail". Cela fait dix ans que ce sportif de haut niveau se prépare pour cette épreuve. S'il ne faisait pas le travail, s'il s'envoyait un pousse-rapière en téléphonant à sa copine, on se demande bien ce qu'il ferait en ces lieux.

 

Il "a réédité" en finale sa course des séries. Par ce recours à la littérature, le journaliste redonde quelque peu. Mais s'il prend le temps de bien "décortiquer", "décrypter" les deux courses, il s'apercevra que, lors des séries, il en avait "gardé sous la pédale", tandis qu'en finale, il s'est contenté de "poser une mine" (antipersonnel ?) au bon moment.

 

Les deux Français "sont en embuscade". En d'autres termes, ils se traînent en queue de peloton et on ne les reverra plus jamais.


 

 

 

 


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Published by Bernard Gensane - dans culture
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