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19 septembre 2011 1 19 /09 /septembre /2011 06:04

http://static.placedulivre.com/images/9782213635484-g.jpgDe tous les livres que j'ai lus sur le cyclisme, il est l'un des deux ou trois qui m'ont le plus marqué. J'ai publié ce qui suit en 2008 sur mon blog censuré nouvelobs.com

J'en profite pour mentionner quelques autres ouvrages qui méritent le déplacement et je complète cette reprise par une interview de Philippe Bordas.

 

Philippe Bordas. Forcenés. Paris, Fayard 2008.

 Ce très beau livre, qui montre à quel point le cyclisme relève du génie populaire et comment il a pu devenir une « province naturelle de la littérature française », me donne l’occasion d’évoquer des ouvrages qui m’ont, ces dernières années, aidé à réfléchir sur la pratique du vélo, sur le cyclisme professionnel et la place du sport dans notre société.

Ce n’est pas l’argent qui pourrit le sport (l’argent, en soi, n’est rien), c’est le sport qui pourrit l’argent. La première étape du premier Tour de France en 1903 fut remportée par Maurice Garin, le futur vainqueur de l’épreuve. Garin avait accompli une bonne partie du parcours (Montgeron-Lyon) à une vitesse plus que respectable puisqu’il était arrivé à destination avant l’unique commissaire de course, parti en train... (Déjà, lors du Paris-Brest de 1902, il avait coiffé les journalistes d’une courte tête). Les responsables de l’épreuve (le rigide Henri Desgrange en tête) cautionnèrent cette énorme tricherie. En 1904, ce fut encore pire : les quatre premiers (dont Garin, suspendu pour deux ans) furent disqualifiés.
A l’époque, les coureurs professionnels gagnaient plus que les ouvriers d’usine mais ne roulaient pas sur l’or. Ce n’est donc pas pour de l’argent que Garin et les autres magouillaient tant qu’ils pouvaient. C’est la notion même de sport et de compétition qui crée la pourriture.

À la fin du XIXè siècle, la compétition cycliste est dominée par les Britanniques, inventeurs des sports modernes de l’époque. Avec Humber ou Dunlop, l’industrie du cycle est d’outre-Manche. Des Français décident de relever le défi (Terront, Michelin) sous le regard ébloui de Clémenceau, d’Alfred Jarry ou du peintre Maurice de Vlaminck (coureur professionnel de 18 à 20 ans).

Le cyclisme professionnel est nettement de droite. Dans les années soixante-dix, Le Parisien Libéré, quotidien d’une droite dure et propriétaire du Tour de France, voit la main de Moscou derrière la moindre grève de quatre vendeuses de supermarché. En Flandres, la célèbre classique Het Volk (Le Peuple, titre qui fleure bon le populisme) est organisée par le quotidien éponyme, officiellement antisocialiste. Bernard Hinault flanque son poing dans la figure de militants cégétistes victimes de licenciements qui ont bloqué sa course (pendant qu’Hinault brille, Mitterrand marginalise le parti de la classe ouvrière et ouvre un boulevard au Front National). Mais, à l’inverse de Louison Bobet (le grand champion français des années cinquante), Hinault n’a jamais mimé le bourgeois et a refusé le pont d’or que lui offrait Bernard Tapie en fin de carrière. Progressiste, dreyfusard, Pierre Giffard fonde le quotidien Le Vélo en 1892 et invente la course Paris-Brest-Paris. Antidreyfusard, aussi réactionnaire que le baron de Coubertin, Henri Desgrange fonde L’auto-vélo, de couleur jaune comme le futur maillot du même nom. En 1903, afin de stimuler les ventes de son journal sur le déclin, il invente le Tour de France, avec l’aide de l’industriel marquis de Dion. Début de la légende. Dans les années trente, les frères Pélissier ou André Leducq sont plus populaires que Greta Garbo. Le duel Anquetil-Poulidor dans le Puy de Dôme est l’événement le plus marquant de l’année 1964. Mais, dans les années quatre-vingt-dix, Indurain a autant de charisme qu’une pierre, tandis que, dans les années 2000, Lance Armstrong suscite moins de sympathie qu’une porte de prison. Sic transit

Je n’évoquerai pas de livres complaisants du style “ Jalabert, sa vie son œuvre ” ou “Virenque, ses victoires, sa gloire, son plein gré”. Je voudrais proposer ici une liste d’ouvrages authentiquement littéraires qui ont fait mon bonheur avant la suprématie des “commentateurs” de télévision, grands mélangeurs de genre (journalistes et organisateurs de courses, champions puis consultants) du style Laurent Fignon ou Christian Prudhomme, fossoyeurs de la poésie, du lyrisme, mais dénués de tout souci d’investigation.

Les plus grands auteurs ont écrit sur le vélo. Roland Barthes a fort bien expliqué pourquoi dans ses Mythologies. À titre d’exemple, pensons à un extrait d’une ode de Pablo Neruda :

J’ai pensé au soir, quand

Les jeunes

Se lavent,

Chantent, mangent, lèvent

Un verre

De vin

En l’honneur

De l’amour

Et de la vie,

Et qu’à la porte

Attend

La bicyclette,

Immobile

Parce que

Son âme

N’était que mouvement,

Et, tombée là,

Elle n’est pas

Insecte transparent

Qui parcourt

L’été,

Mais

Squelette

Froid

Qui seulement

Retrouve

Un corps errant

Avec l’urgence

Et la lumière

C’est-à-dire

Avec

La

Résurrection

De chaque jour

On pourrait commencer par Louis Nucéra et Bernard Chambaz, deux journalistes, deux écrivains qui ont refait le Tour de France avec leurs propres mollets. En 1985, Nucéra peina pendant deux mois sur les routes du Tour 1949 gagné par Fausto Coppi. Il en tirera Mes rayons de soleil (Grasset, 1987). Nucéra avait précédemment publié un ouvrage très chaleureux sur René Vietto, ancien groom de l’hôtel Majestic, communiste, figure mythique du cyclisme (Le roi René). Nucéra mourra tragiquement à vélo, à l’âge de 72 ans, fauché par un chauffard près de Nice, sa ville. En 2003, pour le centenaire du Tour, Bernard Chambaz précéda les coureurs avant de publier À mon tour (Le seuil).

Le plus savoureux chroniqueur du XXe siècle restera vraisemblablement Antoine Blondin avec son Tours de France : chroniques intégrales de “L’Équipe”, 1954-1982, (La Table Ronde). 500 pages d’anthologie. Les anars de droite peuvent être de très fins observateurs du cyclisme. En 1952, Jacques Perret (auteur du Caporal épinglé) suit le Tour pour L’Équipe. Ses articles seront réunis dans Articles de sport (La Table Ronde, 2005). Et puis il y a ce court texte (mon préféré) de Marcel Aymé, “ Le dernier ” qui raconte les mésaventures d’un cycliste nul pour l’éternité, qui ne gagne son salut que parce qu’il est nul. Pour le plaisir, j’en propose l’excipit : « Comme il enfourchait sa machine au sortir de la Porte Maillot, un camion le projeta sur la chaussée. Martin se releva, serra dans ses mains le guidon de sa bécane fracassée, et dit avant de mourir : 
- Je vais me rattraper ».

Ces quelques pages ont été reprises dans ce qui est, à mes yeux, jusqu’à présent, le plus beau livre littéraire consacré au cyclisme, À bicyclette, une anthologie établie par Edward Nye (Sortilèges, 2000), avec des textes de Samuel Beckett, H.G. Wells, Georges Deleuze, Maurice Leblanc, Émile Zola, Alphonse Allais, Alfred Jarry, San Antonio, Julien Gracq, David Malouf etc.

À mi-chemin entre réalité et fiction, entre fantasme et hyperréalisme, je mentionnerai 54X13 de Jean-Bernard Pouy (L’Atalante). Ce très singulier auteur de romans policiers m’a bluffé. Le livre raconte la dix-septième étape Paux-Bordeaux du Tour 1995, racontée, en focalisation interne, par le (véritable ?) coureur Lilian Fauger, tremblotante étoile montante du cyclisme dunkerquois, qui s’échappe du peloton, quatre heures durant, après avoir dit à ses collègues qu’il allait saluer sa famille au km 83, à Caupenne d’Armagnac. Une fois le “bon de sortie” en poche, le coureur ne s’arrêtera pas et poursuivra son effort quatre heures durant en tirant sur son développement 54X13. À quelques lieues du but, le patron de Fauger, sur ordre de leur commanditaire, impose au cycliste de laisser gagner un coéquipier belge. J’ai dû aller consulter mes archives pour vérifier que Jean-Bernard Pouy m’avait bien mené en bateau. Jacques Bonaffé (un gars du Nord comme Lilian Fauger) adaptera pour le théâtre ce bel exemple de mentir vrai.

En 1924, Albert Londres, qui écrit plutôt pour des journaux de droite et qui, l’année précédente, avait réalisé un reportage historique sur le bagne de Cayenne, suit le Tour, au plus près des frères Pélissier (Tour de France, tour de souffrance). Candide découvre la souffrance imposée par Desgrange (ainsi, lors d’étapes qui durent une dizaine d’heures, les coureurs n’ont pas le droit de se changer et peuvent porter en fin d’après-midi les trois maillots de laine enfilés le matin au départ), et invente l’expression « les forçats de la route ». Desgrange rechignera pendant des années à l’usage du dérailleur pour ne pas rendre la course plus facile. Londres découvre le dopage. La bourgeoisie sportive, qui fait courir tous ces ouvriers agricoles et autres mineurs de fond, accepte la défonce au motif que, certes, il n’est pas normal de se doper mais comme on ne saurait s’en passer… Malgré les stimulants de l’époque (caféïne, strychnine, alcool), les Pélissier abandonnent. L’Italien Ottavio Bottecchia remporte la course après avoir porté le maillot jaune de bout en bout. Bottecchia mourra trois ans plus tard, assassiné par des fascistes jaloux du succès d’un coureur démocrate.

Je recommanderai également L’Ange de la montagne, de Christian Laborde, un hommage à Charly Gaul, vainqueur luxembourgeois du Tour 1958, peut-être le plus beau grimpeur de l’histoire. Gaul ne se remit jamais de sa gloire foudroyante, au vrai sens du terme. Il vécut un quart de siècle en ermite dans une cabane de bois dans les Ardennes, et mourut en 2005 à soixante-douze ans.

À lire aussi le très subtil Besoin de vélo de Paul Fournel. Chroniqueur pour L’Humanité, membre de l’OULIPO, attaché culturel qui nous explique dans un ouvrage très écrit pourquoi « le vélo, c’est le grain de la route. »

Je suis loin d’être un admirateur inconditionnel de Jean-Paul Ollivier (“ Paulo la science ”, pour les téléspectateurs de France 2). Ce gaulliste pur sucre n’a pas été témoin d’un seul scandale en quarante ans de journalisme sportif. Je mentionnerai néanmoins, dans sa très abondante production, La Tragédie du “Parjure”, le livre qu’il a consacré à la grandeur et à la décadence de Roger Rivière qui, s’il ne s’était pas brisé les reins dans une chute tragique, aurait été, dopage aidant (il se chargeait comme une mule et ne s’en cachait pas), le grand rival de Jacques Anquetil (le “ Parjure ” est le Perjuret, la montagne où la carrière du champion s’est achevée).

Dans un genre totalement différent, je mentionnerai Le Vélo à l’heure allemande de Jean Bobet. Frère du très populaire Louison, lui-même champion de bon niveau (il gagna Paris-Nice), Jean Bobet fit une carrière remarquée de journaliste sportif (RTL, Le Monde) avant de s’occuper du centre de thalassothérapie fondé par son frère. Il fut le premier coureur cycliste à avoir obtenu une licence universitaire (d’anglais). Bobet raconte comment les grands organisateurs de courses cyclistes (Jean Leulliot, Jacques Goddet qui, sa vie de suiveur durant, porta – ce n’est pas un hasard – un casque colonial) n’ont pas toujours su résister aux exigences de la Propagandastaffel. Il nous montre Leulliot menaçant un coureur sous-alimenté des foudres de la Gestapo s’il refuse de s’aligner dans une course qu’il organise. On ne rappellera pas qu’avant le stade de Santiago du Chili, des Juifs avaient été parqués dans un vélodrome parisien (contre la volonté du propriétaire).

À connaître également ce petit chef d’œuvre de Dino Buzatti que j’ai lu en anglais (il existe une version française) : Coppi vs Bartali at the 1949 Tour of Italy (un recueil d’articles publié au début des années quatre-vingts). Les deux plus célèbres Italiens de l’époque s’affrontent en un match au sommet. Bartali étoile déclinante (mais qui, semble-t-il ne se dopait pas), Coppi presque à son zénith. Bartali le pieux, de droite, Coppi et sa liaison illégitime dans un pays où, à l’époque, on ne peut pas divorcer, plutôt de gauche, assurément la plus grande étoile sportive italienne du XXe siècle (des admirateurs embrassaient la route sur son passage, des femmes lui jetaient des pétales de rose). Un passage m’a particulièrement marqué : les coureurs doivent prendre le bateau pour traverser le Golfe de Gênes. Un bon nombre d’entre eux refusent et font le trajet en voiture : non seulement ils n’ont jamais pris le bateau, mais surtout ils croient que des sirènes vont s’en prendre à eux.

Je termine donc par le livre coup de poing de Philippe Bordas : Forcenés. Le quatrième de couverture donne le ton : « Le cyclisme n’a duré qu’un siècle. Ce qui s’appelle encore cyclisme et se donne en spectacle n’est que farce, artefact à la mesure d’un monde faussé par la pollution, la génétique et le biopouvoir. Je veux donner l’entr’aperçu d’un monde avant sa fin. Mettre un peu d’ordre parmi mes forcenés. Rien n’obsède comme ces histoires fabulées, ces mythologies usinées par le peuple, ces étincelles d’Eurovision. Ce que Walter Benjamin nomme “ illuminations profanes ”. Ces croyances minimes, ces noblesses inventées. »

Étymologiquement, un forcené (de for et sen) est hors du sens, de la raison. C’est un fou. Le fou au style le plus pur fut sûrement Jacques Anquetil, auquel Bordas consacre quelques pages admirables. Anquetil fut le maître de l’espace-temps : il passait des nuits à contempler les étoiles et était capable de planifier à la minute près, sans GPS, un voyage en voiture de 500 kilomètres. Ce « pur-sang au corps d’enfant » mourut de deux cancers. Anquetil n’a jamais rien fait comme tout le monde. En témoigne sa vie privée, où la réalité dépasse très largement la fiction. Il fut le sportif professionnel le mieux payé de France.

Fausto Coppi fut à peine plus légendaire que son soigneur Cavanna, sorcier aveugle à tête de bagnard qui « isolait les muscles longs et protégeait le foie » du campionissimo. Faust donna son âme au diable et mourut à quarante ans.

Chez les Belges, Bordas oppose Merckx, né coiffé, pur produit de la petite bourgeoisie bien-pensante bruxelloise (celle des chansons de Brel), à Roger De Vlaeminck, l’agité du bocal flamand. Celui-ci était enfant de la misère, fils d’un père drapier, syndiqué, et d’une mère gitane (selon la légende). Il serait né dans la roulotte de marchands ambulants de ses parents. Il gagna quatre fois Paris-Roubais. Il vainquit « l’Enfer du Nord ». Quand j’étais enfant, j’aimais bien que cet enfer commençât juste après la ville où j’étais né (Hénin-Liétard), comme si je résidais moi-même au paradis. Cette expression terrifiante était apparue sous la plume d’un journaliste ayant découvert les paysages en ruine de la Grande de Guerre. Merckx construisit un empire à coup de pédales. Il proposa à De Vlaeminck de rejoindre son équipe. Refusant, le Gitan voulut abattre le grand et beau jeune homme qui « n’avait pas connu la faim et fiscalisait le peloton. » Pour les prolos flahutes, Merckx devint le bourgeois, « l’ennemi à filouter. » Erik, le frère aîné de Roger, grand coureur lui aussi, finira sa vie dans un hôpital psychiatrique après la mort en course de leur ami Jean-Pierre Monserré (en 1971, alors qu’il était champion du monde en titre).

Bordas analyse longuement la sociologie des cyclistes professionnels. Il observe qu’à quelques exceptions près (Laurent Fignon, par exemple), aucun champion français ne sort de la classe moyenne. Ni d’ailleurs des cités. Il en déduit que ce sport va se tarir dans les pays développés. Les victoires reviennent de plus en plus aux teigneux des pays de l’Est (quand ils ne se font pas pincer dans des contrôles anti-dopage) ou aux Américains du Sud et du Nord. Il est loin le temps des paysans italiens ou des mineurs de fond polonais (Geminiani, Stablinski). Il est loin aussi le temps des vrais grimpeurs, sur qui, il faut le dire, plane une véritable malédiction : ils se suicident (René Pottier, Ocaña, Pantani), finissent boursouflés (Merckx), neurasthéniques (Gaul), paranos (Vietto).

Que voit-on du Tour de France ? Pas les coureurs avec qui on ne peut plus s’entretenir aux arrivées ou aux départs d’étape et que l’on ne reconnaît plus sous leur casque et derrière leurs lunettes sponsorisées. Les coureurs, nous dit Bordas, "se coupent de la rumeur du monde et des vivats de la foule par le jeu d’oreillettes et de câblages dignes du barnum autistique des présentateurs télés." On ne voit pas non plus la vraie France puisque la caméra évite les banlieues, les zones industrielles et les supermarchés. C’est la France chantée par Sarkozy pendant sa campagne électorale, celle du Guide Bleu de Jean-Paul Ollivier : la Loraine éternelle, le Fort de Briançon, l’église abbatiale sainte Cunégonde et les troupeaux de Charolais. Un discours de « sous-parlure télévisuelle, une langue vitrifiée ».

Adieu la légende, bonjour le préconstruit.

 

 

Cyclismag : Est-ce que le cyclisme que vous aimez, c'est celui que vous lisiez dans les papiers de Chany ou celui des courses telles qu'elles se passaient réellement ?

Philippe Bordas : Les papiers de Chany resteront : il a dit les courses exactement comme elles se passaient, il est remonté jusqu'au siècle d'avant, comme s'il y était. Au départ, je n'avais aucun atome crochu avec le vélo. Je vivais dans les cités, à Sarcelles, tout le monde jouait au foot et trafiquait des mobylettes. Et quelqu'un m'a offert la Fabuleuse Histoire du cyclisme de Chany. Le miracle. J'ai découvert le vélo par le côté livresque. Coppi est devenu mon dieu. Plus tard, j'ai essayé de rentrer à L'Equipe, pour voir Hinault, pour travailler auprès de Chany. A travers lui, j'ai découvert le cyclisme comme histoire, comme littérature. Les jeunes coureurs d'aujourd'hui connaissent peu l'histoire du vélo, ils n'en ont rien à faire, c'est inquiétant. Le lien du cyclisme avec la grande chronique est presque rompu.
En 1986, j'ai vécu un grand moment. J'ai suivi, pour L'Equipe, les cinq dernières semaines de la carrière de Bernard Hinault. Après l'arrêt d'Hinault, le cyclisme ne m'intéressait plus. Il n'y avait plus cette prise de risque, cette démesure antique. C'était le début du marketing, des lunettes noires... Heureusement, je suis parti à temps, juste avant l'arrivée du dopage massif. Avant 1990, le dopage était encore presque dérisoire et les exploits énormes. A l'époque, le dopage, c'était les anabolisants, les corticos, cela devenait déjà sévère, mais rien à côté de l'EPO. Après 1990, c'est le dopage qui est énorme et les exploits dérisoires.
J'ai eu la chance de voir LeMond et de voir Charly Mottet - un coureur extraordinaire de talent et de technicité, qui, sans rien prendre, réussit à gagner les Nations et le Tour de Lombardie. Deux ou trois Tours de France lui ont été volés sur le tapis vert. Hinault, en valeur absolue, restait le plus fort. Sans doute plus encore que Merckx, de l'avis de Guimard, mais il aimait peu s'entraîner. Il fut le dernier à porter l'instinct de démesure, il fut le dernier forcené.


 EN 1984, LA CHUTE DU GRAND JOURNALISME SPORTIF

Mais Hinault, en s'alliant à Bernard Tapie n'a-t-il pas contribué à tuer le cyclisme que vous aimiez ?

 C'est Tapie qui a acheté Hinault, comme il achetait d'autres entreprises en difficulté, à l'époque. Hinault a été manœuvré par quelqu'un qui n'avait aucun sens de l'épopée, qui voulait ramener le cyclisme aux pauvres critères du foot. Tapie a introduit le spectacle - l'arrivée à l'Alpe d'Huez main dans la main avec LeMond était arrangée. C'est aussi l'époque de l'arrivée massive de la télé, pour le meilleur et pour le pire, et de la chute du grand journalisme sportif dont Chany était le symbole. Mais Hinault restait Hinault, le dernier des derniers. En 1984, on enlève les initiales « H.D. » sur le maillot jaune. Celles de Desgrange, qui dès le début avait lié l'épopée cycliste à l'écriture. L'Equipe pousse peu à peu Chany vers la sortie. On lui laisse entendre que sa manière est révolue, ses papiers trop longs. Les journalistes écrivent désormais la course comme la dit la télévision, platement, servilement. Dans Forcenés, j'ai voulu montrer que le vélo, plus que tout autre sport, est lié à l'écriture, comme la boxe - les deux sports de haute noblesse. Il n'existe aucun grand livre sur le foot ou le hand. La haute littérature demeure sèche sur ces sports.
Pour montrer l'importance de Chany, juste un exemple. Il est arrivé à Jacques Anquetil, quand on lui demandait son avis sur sa course, de répondre qu'il attendait d'abord de lire le papier de Chany. Anquetil savait que l'écriture devait juger de la grandeur de l'exploit. De son côté, Robert Chapatte, avec sa gouaille populaire entretenait un rapport à la parole plein de brio et de tendresse.


 Dans un livre d'entretien (1), Philippe Brunel raconte qu'un des plus beaux papiers de Chany a été écrit après l'Amstel Gold Race, une course qu'il n'avait pas vue, car il était arrivé en retard. Peut-on avoir confiance dans la valeur historique des articles ?

 Dans le cas de Chany, c'est exceptionnel. Déjà, les jours avant la course, il lisait tout, il passait quelques coups de fils. Au départ – il n'y avait pas les bus, ni les attachés de presse, ni les vigiles à l'époque – Chany allait voir les coureurs. Pas forcément pour leur parler, mais pour voir leurs yeux, leur tension psychique, il regardait les roues, il repérait ceux qui avaient monté des boyaux légers, des roues à 28 rayons, ceux qui allaient « faire » la course, il jaugeait les plateaux, les braquets. Quand il montait dans la voiture rouge de L'Equipe, son papier était déjà commencé. J'ai fait un Tour des Flandres avec lui. En 1986, je crois. Il levait en l'air son doigt mouillé pour savoir d'où venait le vent. Il prévoyait la course comme un marin, avec quarante ans de courses derrière lui, il savait à peu près ce qui allait se passer. Chany connaissait le terrain comme un coureur, les monts, les pièges, les secteurs pavés, il connaissait les psychologies, il avait la science de la course et la science des coureurs. Il n'avait pas besoin de voir, il savait. Il arrivait tôt en salle de presse, regardait le final à la télé, il avait déjà commencé à écrire. Je ne l'ai jamais vu faire une erreur. Il n'hésitait pas à reconnaître qu'il avait sous estimé tel ou tel. Etre jugé par Chany était un honneur pour les jeunes coureurs.


 Qui lit encore Pierre Chany aujourd'hui ?

Evidemment moins de gens lisent Chany : il n'y a plus que ses livres et surtout La fabuleuse histoire qui est rééditée.


« L'ANALYSE ÉCRITE DEVRAIT ENRICHIR LE COMMENTAIRE TÉLÉVISÉ »

Qu'est-ce qui a changé avec les journalistes actuels ?

Ils sont des multicartes. Ils sortent de l'école de journalisme, bons en tout, finalement puceaux en tout. A l'époque où j'étais à L'Equipe, nous avions tous tâté du vélo, à un plus ou moins bon niveau. Il fallait être un spécialiste, un érudit, un passionné. De temps en temps, on me demandait : «Milan-San Remo 54 ? Tour des Flandres 1950 ? ». On me demandait aussi de reconnaître des coureurs sur des photos. Si on confondait des boyaux de soie à 200 g avec des boyaux d'entraînement, Chany était en droit de se moquer.


Vous qui êtes photographe, est-ce que l'image est supérieure aux mots pour raconter la course ?

Les deux approches sont vitales. Le summum, c'est de voir, à la télé, Bettini se lever de la selle et sortir ses adversaires de la roue dans les côtes de Lombardie, et c'est de retrouver l'analyse écrite, précise, magnifiée de ce moment de brio, sans que ce soit une paraphrase inutile de l'écran. Avoir les deux approches, voilà évidemment l'idéal. Pour le spectateur, la perfection, c'est de voir la course avec un bon commentaire et le lendemain, dans L'Equipe ou Le Monde, lire un écrivain ou un grand chroniqueur qui enrichit l'analyse. Les commentaires ont perdu en technicité et en rêve. Mais comment écrire aujourd'hui sur le vélo, comment faire acte de littérature avec des coureurs qui n'ont pas tous rompu avec le dopage surnaturel des labos.


Le dopage peut-il s'arrêter ?

Le dopage, c'est comme la Sécu. Pour beaucoup de coureurs qui n'acceptent ni la dureté de la vie ni la dureté de leur sport, le dopage est comme un droit syndical, le droit d'exercer son métier dans de bonnes conditions, pépère, sur canapé… Le vélo est trop dur. Le dopage risque de continuer, car la société génère désormais une pulsion vers la mutation physique et génétique. Le dopage est lié à une pulsion intime de la société – chacun rêve de modifier son corps. De plus, on demande aux coureurs de passer d'une extrême à l'autre, passer d'un dopage surpuissant à la propreté ascétique du moine.
Avant, au moins, le dopage se payait plus vite et plus fort. Ceux qui se sont dopés sous contrôle médical, comme sous contrôle de la sécurité sociale, avec des médecins qui prenaient tout en main, ceux-là vont moins payer leurs fautes que Simpson et Malléjac, ils continuent tranquillement leur vie.


« LE CYCLISME N'EST PLUS PHOTOGÉNIQUE »

Est-ce que le cyclisme est photogénique ?

Il l'a été. Les couvertures des anciens magazines donnent la chair de poule, c'est splendide. Mais aujourd'hui avec les casques et les lunettes, il ne l'est plus. Le casque, ça n'a aucun intérêt. Sur le vélo, on risque la mort dans la descente. Le cyclisme est un art antique, une manière de défier le climat et les montagnes. C'est comme l'alpinisme. Tabarly est mort sans bouée.
Ce qui est beau, c'est de voir les yeux du coureur, ses cheveux au vent, ses mâchoires serrées par la rage. Avec un casque, sous des lanières, on aurait pas vu ce déchaînement. Hinault, sur le vélo, c'était une sorte de titan, ses yeux portaient la foudre, alors qu'une fois descendu de vélo, il ressemblait à un homme normal, il rentrait dans le rang.


Pourquoi Henri Desgrange n'aimait-il pas les photographes ?

Desgrange était un littéraire. Il pensait que l'écriture était supérieure à la photographie, qui n'était pour lui qu'une technique, une chose méprisable, un art mineur. Henri Desgrange était dur avec les prolos, tant les coureurs que les techniciens, auxquels il assimilait les photographes.
Les premiers photographes de cyclisme étaient pourtant de grands artistes. Ils réalisaient de vraies compositions, où le coureur surgissait parmi les éléments, montagnes, rivières, rochers. Et puis, vers 1973-75, le téléobjectif centre la photo sur une tête, un regard, il isole le sujet. On élimine la lutte avec la nature, l'aspect magique du vélo, l'insertion lyrique dans le panorama. Avec le numérique, ce qui est beau c'est uniquement cette façon d'accrocher les extrêmes détails, comme dans les sprints.


Dans votre livre, vous parlez souvent de la couleur des maillots, mais vous préférez la photo noir et blanc.

La sensation de la couleur peut être rendue par l'écriture. J'ai remis de la couleur sur des histoires en noir et blanc. Le noir et blanc serait en revanche nécessaire à certains moments : il crée une distance qui n'existe pas avec la photo couleur.


Dans votre livre, vous parlez souvent de la couleur des maillots, mais vous préférez la photo noir et blanc.

La sensation de la couleur peut être rendue par l'écriture. J'ai remis de la couleur sur des histoires en noir et blanc. Le noir et blanc serait en revanche nécessaire à certains moments : il crée une distance qui n'existe pas avec la photo couleur.


Cyclismag : Vous parlez souvent du langage, c'est important dans l'écriture sur le vélo ?

Philippe Bordas : Je lie l'histoire du vélo à l'histoire du peuple. Ce sont des gamins du peuple qui invente le haut langage français, Céline le premier, Villon et Rimbaud avant lui. Chez Céline, la métaphore de l'écriture, c'est un vélo. C'est l' « Imponder », le vélo dont il fait l'image de son écriture, après-guerre, dans Féerie pour une autre fois. Charles Pélissier, le grand champion des années trente, qui adorait le Voyage au bout la nuit, a offert à Céline son vélo léger repercé et dentelé de partout. Les derniers livres de Céline sont aérés de points de suspension, comme découpés dans la dentelle, ils sont à l'image de ce vélo offert par Pélissier et que Céline avait accroché au plafond, chez lui à Montmartre, au-dessus de sa table. J'ai fait là une petite découverte dans l'histoire de la littérature française, il faut en tenir compte : elle lie un écrivain majeur au peuple français. Le vélo de Pélissier est le symbole raffiné du monde populaire. Un talisman.
Avec ce livre, je voulais arriver dans le monde littéraire, surgir en champion, comme sur un démarrage. J'ai voulu imposer un rythme de course. J'ai d'abord enroulé le braquet en symétrie, avec Anquetil, puis j'ai varié la vitesse, jusqu'à essouffler le lecteur, lui mettre le cœur dans le rouge, par l'émotion, la frénésie, au point qu'il doive poser le livre pour récupérer. J'ai écrit sur des stylistes, des artistes. Les coureurs inventent un phrasé. J'ai essayé de faire un travail équivalent, d'aller vite et fort, de ne pas démériter à leurs yeux.
L'effondrement de la littérature française a coïncidé avec la mort du cyclisme, dans ces années 80 maudites. Une écriture plus standardisée, non issue des entrailles du peuple, mais venue de la middle class tiède en tout, apparaît. Le maximalisme disparaît, qui est la marque des grands champions et des grands écrivains. Comme disait Céline, il faut payer pour voir. A partir des années 80 advient le règne des écrivains et des cyclistes qui n'ont pas payé. Et qui donc ne voient rien.

« L'EFFONDREMENT DE LA LITTERATURE FRANÇAISE COÏNCIDE AVEC LA MORT DU CYCLISME »


Dans la littérature cycliste, il y a souvent des références à la Passion du Christ. Est-ce que le vélo est un sport plus lié au Livre que les autres ?

Alfred Jarry, alors même qu'il n'y a pas encore eu d'ascension de col inscrite au menu des course, à la fin du dix-neuvième siècle, écrit ce texte « La Passion du Christ considéré comme une course de côte ». Tout est dit. En 1870, la Commune est balayée, le peuple aussi. Peu après, Nietszche théâtralise la mort de Dieu, dans le Gai savoir. C'est le grand basculement. En ce moment de crise inouïe, au moment s'effondre l'idée de Dieu, où Rimbaud arrête la poésie et part sur les routes, où Nietszche en appelle à de « nouveaux jeux sacrés », surgissent de nulle part des courses hallucinantes de 600 et 1200 kilomètres, où le populo repousse les limites de l'humain. Quel terrible hasard… L'Homme à vélo devient un Christ, un maximaliste qui frôle la mort - qui porte sa croix. Jarry est le premier à percevoir la chose. Le vélo n'est pas un sport, il naît sous des auspices terribles. C'est autre chose. Le cyclisme en appelle à un invariant humain. Un besoin de sacré, une manière de se confronter à l'inconnu, aux forces d'élévation. Anquetil n'a pas voulu échapper à sa condition d'enfant pauvre. Anquetil a voulu échapper à sa condition humaine, il a voulu échapper à l'humain, c'est bien différent. Les grands champions cherchent quelque chose d'autre. Tous les grands grimpeurs finissent consumés, brûlés, c'est qu'ils ont cherché à approcher le cratère du volcan : Coppi, Gaul, Ocana, Pantani. Ce sont des mystiques, ils se sont brûlés les ailes, ils cherchaient une voie.

Coppi, c'est la forme majeure du cyclisme. Coppi aboutit le cyclisme comme Joyce et Faulkner aboutissent le roman. Après vient le règne de la répétition. Le jour où Coppi décide de s'échapper, dès le départ de Milan-San Remo, en 1946, le cyclisme est abouti, la compétition, la lutte homme à homme est niée. Coppi avance contre les éléments. Coppi avance seul. Il lutte avec la nature, il ne sprinte pas en haut d'un col pour doubler des concurrents : il traverse seul les montagnes, il traverse en solitaire dans des massifs entiers. A son époque, la machine a atteint sa forme moderne : doubles plateaux, manettes au cadre. Avec Coppi, le style de course, le style de préparation, le style d'alimentation trouvent une forme harmonieuse, le cyclisme trouve son équilibre, le cyclisme est à plénitude. Ensuite n'adviennent finalement que des améliorations et des variations mineures. Coppi, comme Céline, est le dernier inventeur. Depuis 1990, on est dans la stagnation. Nous ne voyons plus des courses cyclistes, mais un hologramme incertain et troublé, un ersatz, une illusion.

« J'AI CHOISI LES MOTS JUSTES, COMME DE VLAEMINCK CHOISISSAIT SES BOYAUX »

Pourquoi le vélo ne séduit pas les jeunes des cités ni les élites ?
Le cyclisme, c'est la dureté suprême. Après guerre, il séduisait encore les prolétaires et les bannis de tous poils. A cette époque, les plus belles filles allaient d'évidence vers les boxeurs et les cyclistes. Elles allaient vers la force et le courage. Pour les gamins d'aujourd'hui, c'est une honte que d'aller vers le cyclisme. Les femmes des coureurs sont devenues moins attirantes que celles des footballeurs.
Les élites, elles, ont toujours eu ce mépris du vélo. Sauf les poètes et les artistes. La liste est longue. Les branchés jugent eux aussi le cyclisme trop prolo. Ils adulent les rockers junkies des banlieues pourries de Bristol ou Manchester, mais n'ont jamais voulu aduler ni commenter les héros du vélo, qui viennent du même milieu. Ceux qui n'aiment pas mon livre ou n'arrivent à rentrer dedans, sont révulsés par deux choses bien précises. Cette admiration nette et lyrique pour le peuple, dans son aspiration à la noblesse. Dans une époque où règne la haine des pauvres, la quart-mondisation des classes basses, mon livre crée une gêne. L'autre élément jugé obscène, en dehors de ces sagas d'artistes-prolos, c'est la langue, l'obscénité d'une langue qui n'est ni celle de la télévision ni celle des journaux du matin, qui n'est pas celle de la littérature licite d'aujourd'hui. J'ai travaillé l'écriture comme un artisan, j'ai choisi autant que possible les justes mots et varié la vitesse. J'ai fait comme Roger De Vlaeminck, qui devait choisir, suivant le climat et le revêtement, entre 15 ou 20 boyaux : un seul était le bon. Alors moi aussi, j'ai cherché les mots et le rythme justes, j'ai cherché le bon boyau. Je fais faire mes boyaux en soie, pas en coton, je les fais faire à la main, sur mesure, je ne les achète pas en magasin. Que les écrivains utilisent une langue standard diffusée en supermarché, la voilà l'obscénité véritable. Le manque de précision. Le manque de perfectionnisme. La paresse. La langue et le cyclisme sont des arts. Que des coureurs professionnels prennent le départ des courses sur de gros pneus, sans exiger de boyaux légers, la voilà l'obscénité véritable.

Vous dites que « La descente est une folie ». Est-ce que les descendeurs sont les vrais Forcenés ?

Non. Les Forcenés, ce sont les personnes qui ont créé un maximalisme, un phrasé, un style hors norme. Pour revenir aux descendeurs, j'ai longuement téléphoné à Lucien Aimar, c'est lui qui m'a appris qu'il avait arrêté sa carrière en lisant un article de Chany, dans L'Equipe. Il était écrit qu'il avait perdu 8' dans la montée du Turini et repris 8' dans la descente, qu'il avait donc descendu deux fois plus vite que les échappés. C'était la première fois qu'il visualisait la chute : il a eu peur et il a mis son vélo au clou. Une étrange preuve du pouvoir de l'écriture. La chronique avait dramatisé l'action et l'avait rendue perceptible. A l'époque, les coureurs voulaient avoir un papier de Chany. Ils voulaient rentrer dans la légende. C'est perdu. Marc Madiot est un des derniers coureurs à avoir voulu passer dans la grande histoire, il en rêvait. Pour son premier Paris-Roubaix, il a suivi la roue de De Vlaeminck, il voulait voir, il voulait lire le style du maître, le décrypter, il en pleurait de joie sur le vélo. Il observait le Gitan comme on lit un livre d'histoire.

« ON PARLERA TOUJOURS DE PANTANI, ARMSTRONG SERA OUBLIÉ »

Est-ce que vous auriez aimé écrire sur Marco Pantani ?

Oui. Techniquement, c'est la synthèse des autres grimpeurs. Sans dopage, Pantani était du niveau de Gaul. Cette année, on va fêter les 50 ans du record de Gaul dans le Ventoux, avec ses 1h02'09'', sur des routes granuleuses, avec un vélo de 13 kilos et deux ridicules amphètes dans le sang... Chiappucci, dans ses meilleurs jours, soutenu par des protocoles nouveaux, et sur une route lisse, n'est jamais arrivé au temps de Charly Gaul. Il n'est pas le seul. On parlera toujours de Pantani, comme de Gaul, en revanche Indurain est déjà oublié ; Armstrong sera lui aussi oublié : ils ne sont pas passés dans l'écrit. Ils ont nié le cyclisme en refusant la voie droite, l'histoire du cyclisme les nie en retour. Quelle leçon de justice ! Armstrong durera uniquement comme monument de suspicion, dans une sorte d'éternité négative.

Avez-vous gardé des contacts avec les deux autres Philippe de L'Equipe, Philippe Bouvet et Philippe Brunel ?

Philippe Bouvet a adoré mon bouquin et il en parle à tout le monde. Il m'a soutenu, comme un vieil équipier, cela m'a beaucoup ému. Quant à Philippe Brunel, je n'ai aucune nouvelle.


Pour écrire ce livre, quelle a été la part d'entretiens et la part de lectures de livres et d'articles ?

Entre les enquêtes, les lectures et l'écriture, cela m'a pris huit mois, jour pour jour. J'ai téléphoné à je ne sais combien d'anciens, pour savoir. Sur De Vlaeminck, par exemple, c'est Albert Bouvet qui m'a dit, au bout de trente minutes d'entretien, qu'il voyait Le Gitan, depuis sa moto, qui changeait de plateau sans changer de position ni de vitesse. En parlant de Maertens, Pollentier et Demeyer, Albert Bouvet m'a dit ce mot fabuleux : « Ils sortaient de la besogne ». Je l'ai gardé. C'est splendide. Quand on sait ce qu'a été la vie d'Albert Bouvet, d'où il vient, on en a les larmes aux yeux. Jean Fréchaut, Victor Cosson, tous deux presque centenaires, m'ont dit comment Bartali grimpait, quel braquet il mettait dans les cols, où il achetait ses boyaux spéciaux, comment étaient les routes et les cuissards, etc. Mon livre s'enracine loin dans le passé. C'est un testament amoureux. J'y ai mis tout mon coeur, cela peut paraître orgueilleux, mais j'ai voulu faire le truc définitif, que personne n'avait jamais fait, j'ai tout mis, comme un coureur, en me disant, comme Anquetil après son doublé, c'est trop dur, trop de temps, trop de folie, personne ne repassera derrière.

(1) J'écris ton nom Tour de France, de Christophe Penot, éditions Cristel

bordas 

Philippe Bordas, dans son appartement à Paris, avec sa machine fétiche, la réplique italianisée d’un vélo façon Luis Ocana.

 

PS : pour la route, une (petite) liste, non exhaustive, des champions qui ne se sont pas dopés ces trente dernières années (en tout cas, qui ne se sont pas fait prendre) :

Greg Lemond, Stephen Roche, Luis Herrera, Andrew Hampsten, Ronan Pensec, Jean-François Bernard, Laurent Jalambert, Jeseba Beloki, Carlos Sastre, Cadel Evans, et puis notre Thomas Voeckler national.

 

 

http://www.cyclisme-dopage.com/chiffres/tdf-palmares.htm

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commentaires

strong magnets 23/04/2014 13:27

thank you so much for your article here about the art and the benefits of cycling in maintaining a good and effective health and this is one great update for me. all i can say is that i will be back to your site again for similar adventure updates.