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4 mars 2011 5 04 /03 /mars /2011 08:12

Fusillé

 

Lorsque j’étais enfant, vers 1955, vivait, à quelques centaines de mètres de chez nous un homme d’environ trente-cinq ans, qui avait un impressionnant renfoncement dans la boîte crânienne, sous l’oreille.


En 1944, cet homme était passé devant un peloton d’exécution et avait reçu le coup de grâce.



http://leblogdupetitdocteur.blogspirit.com/images/verdun.jpg

Bien que n’étant pas usager de la RATP un jour de grève, il avait été raflé comme otage quelques semaines plus tôt, apparemment sur dénonciation. Par un bel après-midi, il avait été fusillé avec quatre autres compagnons d’infortune dans la clairière d’un bois. On lui avait bandé les yeux, il avait entendu les commandements en allemand, puis reçu plusieurs balles en pleine poitrine et s’était écroulé. Il était le troisième en partant de la gauche, si je puis dire. Il avait donc très clairement entendu un soldat allemand donner le coup de grâce à ses deux prédécesseurs, avant de sentir le canon du revolver sous l’oreille et l’explosion subséquente dans sa tête. L’Allemand avait-il tremblé ? la balle avait glissé le long du crâne.
Après avoir tranquillement commis leur crime, les soldats étaient partis sans un mot et avaient laissé les cinq suppliciés à la charge d’un prêtre (la religion sait faire bon ménage avec la barbarie). En bénissant les cadavres, l’homme de Dieu, qui devait prévenir les familles, se rendit compte que l’un des cinq fusillés respirait très faiblement. Il se précipita dans une boucherie toute proche et revint sur les lieux avec le commerçant et sa camionnette. Ils emmenèrent le fusillé dans la boucherie et le couchèrent sur l’étal. Pour cause de pénurie, le magasin n’était jamais ouvert l’après-midi. Ils alertèrent ensuite un médecin de l’hôpital de la ville qui revint avec un matériel de perfusion sanguine. Le soir, ils conduisirent le mourant à l’hôpital. Des membres du personnel parvirent à le soigner dans la plus grande discrétion. Trois semaines plus tard, le jeune homme était rétabli.


En 1946, il épousa une voisine et s’installa comme cordonnier. Depuis le drame, il n’avait jamais dormi plus de deux heures par nuit, réveillé – j’imagine à la fin du premier cycle de sommeil – par d’épouvantables cauchemars. Il parvenait à s’assoupir quelques quarts d’heure dans la journée. Cinq ou six ans plus tard, sa femme l’avait quitté, se sentant devenir folle.


Il avait dit à mon père qu’un jour, il se donnerait lui-même le coup de grâce.

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