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1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 05:42

http://a34.idata.over-blog.com/500x236/1/93/49/72/photos---docs--/Societe/sante--luxe.pngUn récent article du Nouvel Observateur (link) m’a refait penser à une institution pour moi mystérieuse et mythique depuis que je suis tout petit : l’Hôpital américain de Paris (on dit aussi Neuilly, ça fait plus chic). Quand j’étais gosse, je me demandais pourquoi il existait un hôpital « américain » à Paris. J'imaginais qu’il pouvait s’agir d’un établissement où l’on soignait les soldats en poste dans les bases de l’OTAN sur notre sol (Ingrandes, Châteauroux, etc.). Mais, de temps à autre, on apprenait que telle vedette française, tel homme politique français venaient de se faire soigner dans cet hôpital. Des actrices ou des princesses y accouchaient. Et puis, il n’y avait pas d’hôpital anglais, allemand ou belge. Tout cela était bien bizarre.

 

Qu’en est-il donc ? Cet American Hospital of Paris fut fondé en 1906, avec un statut d’établissement franco-américain, soutenu par une fondation privée à but non lucratif. En 1918, pour remercier les États-Unis pour leur participation à la Première Guerre mondiale, l’hôpital reçut le statut d’utilité publique. En 1940, il se plaça sous la protection de la Croix-Rouge et devint un centre d’hospitalisation pour les blessés de guerre. Il fut décoré de la croix de guerre en reconnaissance des services rendus à la France. Il fut accrédité en 1954 par les autorités étasuniennes. Il put dès lors collecter des fonds. Il ne reçoit aucune subvention publique française ou étasunienne mais des dons privés en provenance du monde entier : on compte actuellement 4000 donateurs (Bernard Arnault a financé un scanner). L’hôpital a pu facilement se moderniser, s’agrandir. Il possède depuis quelques années une IRM, un centre de dialyse, un robot chirurgical. Ainsi qu’un service d’urgences. Les quarante administrateurs sont bénévoles. L’hôpital compte 800 salariés, dont 400 médecins et chirurgiens (libéraux) et 400 personnels non médicaux. 61 membres du personnel hôtelier s’occupent de 138 patients. Le chiffre d’affaires annuel est de 99 millions d’euros. Nous sommes donc bien loin du CHU de Marseille (link).

 

Qui a choisi d’y mourir ? Des écrivains (Bernanos en 1948), des acteurs (Pierre Fresnay, Jean Gabin), des chanteurs (Tino Rossi, Barbara). François Truffaut y est décédé au terme d’une longue maladie. Françoise Giroud après un accident stupide.  Le voyant Didier Derlich savait qu’il y mourrait d’une maladie très tendance dans les années 80. L'avionneur et milliardaire Marcel Dassault s’y est éteint paisiblement à l’âge de 94 ans. Bette Davies, qui passait par là, y mourut à 81 ans en 1989. Tout récemment, Rosy Varte y a rendu son dernier soupir à près de 90 ans, victime de longs et cruels ennuis de santé (elle ne pesait plus que 30 kilos). L’éditeur Robert Laffont y mourut à l’âge de 93 ans. L’économiste anglais Angus Maddison, qui était né à Newcastle et qui fut longtemps professeur à l’université hollandaise de Groningue avant de se retirer dans un petit village picard, y décéda en 2010.

 

On ne fait pas que mourir à l’hôpital américain de Neuilly. On s’y fait aussi soigner. La liste des célébrités qui ont bénéficié de son luxe, de son calme et de sa volupté est longue comme un jour sans caviar. Michael Jackson y fit bichonner ses précieux petons endoloris. DSK y passa en voisin. Pour un tchèqueupe ou plus si affinité, on y croisa Zidane, Vanessa Paradis, Picasso, Brassens, Halliday, ou encore Kadhaffi qui n'exigea pas que sa tante fut plantée dans le somptueux jardin. Nathalie Baye et Marion Cotillard donnèrent la vie dans la superbe maternité de l’hôpital. Jamel Debbouze y vit naître ses enfants (la maternité publique de Trappes était bondée).

 

On n’a jamais vu cet hôpital figurer dans un des classements des hebdomadaires préférés des Français. Pour les people, l’hôpital des stars est la star des hôpitaux. Pas parce qu’il fait des miracles, mais parce qu’on y est bien, entre soi. Un voiturier s’occupe de votre Mercedes quand vous y arrivez. On peut lire Le Figaro à tous les étages. On ne fait jamais la queue. Un tiers des patients vient du monde entier pour une chimiothérapie comme pour un bobo à une molaire.

 

Les tarifs sont cinq fois plus élevés que ceux de la Sécu. Mais un citoyen des États-Unis peut y être soigné gratuitement. Les autres doivent déposer une caution de 6000 euros. La chirurgie esthétique, dont raffolent actuellement les milliardaires soviétiques (autrefois, c’est Staline qui leur aurait refait le portrait), est hors de prix. Récemment, une princesse saoudienne y est morte pour 1 million d’euros. Le room serviceest plus cher qu’au Sofitel de New York. 15 euros pour un potage.

 

La plus grande qualité de cet établissement, c’est peut-être sa discrétion. On peut y être hospitalisé sous un nom d’emprunt et les paparazzi n’y sont pas bienvenus. Il n’y a pas si longtemps, Liliane Bettencourt y donnait des interviews. L’épouse du parfumeur Guerlain (ce nez dont la langue fourche si facilement) dirige depuis un demi-siècle les célèbres pink ladies, ces bénévoles en blouses roses qui passent dans les chambres apporter de la lecture et faire un brin de causette.

 

http://www.larousse.fr/encyclopedie/data/images/1004304-André_Vésale.jpg


Autrefois, de nombreux grands pontes parisiens venaient y arrondir leur fin de mois, quand la journée à l’hôpital public était terminée. Cette pratique est, malheureusement, aujourd’hui interdite, l’hôpital préférant s’attacher les services réguliers d’anciens chefs de clinique et de professeur en retraite.

Selon le Nouvel Observateur, la dernière embauche remarquable,  fut celle du professeur Jean-Marie Desmonts, ex-doyen et professeur d'anesthésie-réanimation de l'hôpital Bichat depuis 1971, qui fut, durant toute sa carrière... opposé au secteur privé. A 70 ans, remercié par l'Assistance publique, il a quitté la porte de Saint-Ouen pour Neuilly-sur-Seine : « Il y a des wagons de première classe et de seconde classe, soupire-t-il, un peu gêné. Ca ne me pose pas de problème à partir du moment où tous les trains arrivent à l'heure et dès lors qu'il n'y a pas de malades sur le carreau. Et puis certains praticiens hospitaliers prennent, en consultation privée, des tarifs qui ne sont guère éloignés des nôtres. » Il est donc, désormais, Directeur des Affaires Médicales de l’hôpital américain. Cela ne lui fera pas oublier qu’il siégea au conseil d’administration de l’AP-HP de 1997 à 2005.
 C'est lui qui désormais veille sur l'énorme communauté médicale : 400 médecins recrutés, après période d'essai, sur leurs titres et publications, mais aussi, et surtout, grâce à leurs réseaux. Au temple de la médecine business, les blouses blanches doivent d'abord "faire du chiffre". C'est l'objectif fixé il y a une dizaine d'années pour remettre à flot le navire, alors menacé de couler.

 

http://www.linternaute.com/argent/assurance/aide-assurance-sante/image/aides-assurance-sante-430-argent-assurance-599257.jpg

Selon l’article du NO, la guerre entre médecins à Neuilly est impitoyable : « Nombre de témoins, chirurgiens, cadres, infirmières... en parlent, de manière évidemment anonyme. Petits bakchichs aux secrétaires, aux traducteurs, à quelques rabatteurs dans les palaces, lutte pour prendre des gardes... tout serait bon, selon eux, pour recruter des malades. Et leur vendre un maximum de prestations. L'hôpital ne se contente pas de demander aux praticiens un loyer de 1.600 euros par mois pour deux demi-journées de consultation par semaine, ils doivent faire tourner la machine, sous peine d'être remerciés. » On prescrit à tour de bras (une bonne prescription, c’est bien connu, c’est déjà le début de la guérison) : « Les examens médicaux sont parfois prescrits avant même que le malade ait été ausculté. Bilan sanguin et radio quasi systématiques, scanner cérébral au moindre mal de tête, césarienne au moindre doute... Libre aux médecins de fixer leurs honoraires de consultation, de 120 à 300 euros, voire davantage pour les plus gourmands. Et même de fermer les yeux lorsqu'un milliardaire, cousin de Ben Ali, sœur de Ben Laden, dictateur africain... débarque avec une valise de billets. Les plus chanceux peuvent même décrocher un poste de conseiller santé, mission proposée par le président tchadien à son médecin neuilléen préféré. »

 

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Dans un hôpital du Tchad en 2009

 À Neuilly, l’argent sale, disons vulgaire, est vite nettoyé : « Généralement, l'Américain réussit à s'éviter toute mauvaise publicité. Mais, en décembre dernier, il s'est retrouvé dan  Le Monde. Motif :  les primes accordées aux cadres de direction, notamment les 69.000 euros du PDG. Un tract intitulé « Joyeux Noël », distribué à tous les salariés, a mis le feu aux poudres. Shocking pour les governors, qui ont aussitôt porté plainte. Une grève avec sit-in dans l'entrée a éclaté. Cette fois, François Sarkozy, le frère médecin du président, n'a pas été appelé pour jouer les médiateurs, comme il l'avait fait dans le passé, au titre de consultant, lors d'un confit sur les RTT. L'incendie s'est éteint grâce à la distribution d'une prime exceptionnelle. »

 

Quoi qu’on écrive, pas moyen d’éviter le kleiner Mann !

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Published by Bernard Gensane - dans Politique
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commentaires

Gensane 14/02/2015 16:10

A plomberie : où est votre lien ?

plomberie paris 14/02/2015 15:04

J'apprécie votre blog , je me permet donc de poser un lien vers le mien .. n'hésitez pas à le visiter.
Cordialement

BM 01/04/2012 20:51

Article extrêmement intéressant. On entend périodiquement le nom de cet hôpital dans les actualités, sans qu'il soit jamais précisé ce qui se "cache" derrière. Merci d'apporter une lumière sur cet
aspect des choses ; il en a fallu du temps pour que savoir ce qui se tramait dans les "ghettos du gotha" (cf. les excellents livres des Pinçon-Charlot).

Pour pinailler : j'ai lu quelque part que Bernanos avait passé les dernières années de sa vie dans la gêne financière. Comment en est-il venu à "mourir au-dessus de [ses] moyens" (pour reprendre
l'expression d'Oscar Wilde) ?

Bernard Gensane 02/04/2012 08:35



Bernanos a dû beaucoup prier...


Il est mort d'un cancer du foie. Ça n'a pas traîné !



oldfart 01/04/2012 09:06

Bonjour , il ne manque plus qu'une clinique vétérinaire américaine pour les "people's pets" ; cela ne devrait pas tarder.......
Bon dimanche à tous et une petite pensée pour les japonais...

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