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16 décembre 2011 5 16 /12 /décembre /2011 16:01

Un récent article de Télérama (n° 2773), “ Destination Auschwitz, les visiteurs du noir ”, m’a interpellé car il posait un problème grave auquel j’ai été moi-même confronté. Je passe rapidement sur le fait que plus un secrétaire de rédaction n’est capable de concevoir un titre d’article sans se fendre d’un jeu de mots douteux (visiteurs du noir, visiteurs du soir).

 

L’extermination des Juifs ayant été un crime indépassé, peut-on considérer les lieux du génocide comme d’autres lieux mémoriels ? À l’évidence : non. D’autant qu’en cette ère de marchandisation totale du monde – la Pologne capitaliste n’y échappant évidemment pas – les endroits où fut commis l’abomination, banalisés par leur rentabilité, perdent à grande vitesse leur caractère, je n’irai pas jusqu’à dire sacré, mais à tout le moins officiel, exemplaire.

 

Rappelant au passage que des hommes d’affaires avaient tenté d’installer une boîte de nuit à deux pas du camp d’Auschwitz, Télérama nous montre des photos de groupes de jeunes, pas pires que d’autres, posant, hilares, sur la voie ferrée menant aux crématoires. L’hebdomadaire explique à quel point Auschwitz est devenu un « produit d’appel » pour la ville historique de Cracovie, et comment des tours-opérateurs vendent pour 20 euros une excursion vers le camp à l’intérieur d’un paquet bon marché pour une journée à partir de n’importe quelle capitale européenne.

 

Télérama a sollicité le témoignage d’Alain Finkielkraut, dont le père fut déporté et revint miraculeusement d’Auschwitz. Ce camp est devenu, dit-il, « le Djerba du malheur ». Finkielkraut ajoute :

 

« Je suis allé à Auschwitz dans les années 80, dans des conditions qui n’ont rien à voir avec celles qui sont ici décrites. Je me souviens d’avoir pu marcher, notamment dans le camp de Birkenau, sans croiser personne. J’y allais pour des raisons personnelles, c’est là qu’une partie de ma famille a été déportée, dont mon père. Mais je dois dire que même dans ces conditions optimales le recueillement est très difficile. Il est beaucoup plus aisé de se représenter les choses lorsqu’on lit Si c’est un homme de Primo Levi que lorsqu’on visite un camp. Le camp est nu, abstrait, dépouillé de tout. »

 

Je partage pleinement cette approche, en ajoutant que la lecture des livres de Primo Levi ou de Robert Antelme ne produit pas de PNB. J’apprécie d’autant plus cette analyse de Finkielkraut qu’il avance une proposition concrète fort intelligente pour aujourd’hui et demain :

 

« Je préconise depuis trente ans la création d’un État palestinien, je critique l’immobilisme actuel du gouvernement israélien, et je crois qu’on peut le faire sans transformer les Israéliens en nazis. Mais il faut aussi sans cesse rappeler que les descendants des victimes ne sont pas eux-mêmes des victimes. La surenchère victimaire n’a pas lieu d’être, il n’y a plus de victimes. Défendre la spécificité de l’extermination des Juifs, ce n’est pas réclamer une position plus haute pour soi-même. Mon père a été déporté, je ne suis pas déporté, et les descendants d’esclaves ou de colonisés devraient raisonner exactement de la même manière, alors pourraient-on sortir de cette horrible guerre des mémoires qui fait rage aujourd’hui. »

 

Pour en revenir au problème posé plus haut, l’alternative n’est pas simple. Ne plus se rendre dans les lieux de la barbarie nazie, c’est enfouir le souvenir de l’horreur. S’y rendre, c’est faire le jeu des marchands du temple, c’est trafiquer – dans tous les sens du terme – l’histoire.

 

Il y a quarante ans, j’ai visité une première fois la maison d’Anne Frank à Amsterdam. Moins de trente ans après la déportation de la famille. Les autorités avaient laissé la demeure pratiquement en l’état. Parvenu devant l’étagère de livres pivotante qui cachait l’escalier menant au grenier aménagé par les Frank en appartement de fortune, je fus étreint par une émotion violente qui me ramena en fait à moi-même. J’avais lu le Journal, j’avais vu le film hollywoodien. Mais à ce moment précis, dans une autosuggestion qui me fit croire qu’Anne allait descendre de l’escalier, je ressentis concrètement pour la première fois de ma vie ce qu’avait été le calvaire des Frank et de tous les Juifs traqués par les nazis. Nous n’étions qu’une poignée dans l’escalier pentu de la maison (à Amsterdam, tous les escaliers sont raides). Un petit groupe silencieux, recueilli. Les mots n’étaient pas nécessaires.

 

http://img.deco.fr/0290017104435268-c2-photo-oYToyOntzOjE6InciO2k6NjU2O3M6NToiY29sb3IiO3M6NToid2hpdGUiO30=-la-maison-d-anne-frank.jpg


 

Je suis retourné en ces lieux il y a une dizaine d’années. Avec l’assentiment de la famille, je ne sais trop, les édiles municipaux ont agrandi la maison et l’ont transformée en une sorte de musée à caractère et usage généraux. Des photos de déportés vues cent fois nous éloignent d’Anne Frank. La maison ancienne manière était un lieu trop métaphysique, pas suffisamment racoleur ou commercial. Lors de cette visite, je fus amené à suivre péniblement une longue ligne de touristes étatsunien au sein desquels une famille nombreuse se distinguait bruyamment par des « look at that ! », « incredible ! », « Mum, the photos’s shocking ! ». N’y pouvant plus, je leur lançai un « bouclez-la ! ».

 

      What did you say ?, demandèrent-ils interloqués.

      I asked you to clam it up, rétorquai-je.

 

Nous eûmes la paix quelques minutes.

 

http://www.annefrank.org/ImageVault/Images/id_7336/width_520/height_520/compressionQuality_80/scope_0/ImageVaultHandler.aspx

 

Récemment, un de mes amis allemands septuagénaires, dont la famille fut victime du nazisme, me demanda de l’accompagner à Oradour-sur-Glanne. Cela me posait un problème matériel car je n’étais pas trop libre à ce moment-là. Je lui demandai pourquoi il ne pouvait s’y rendre par lui-même. Il me répondit – ce qui me fit chaud au cœur – que j’étais son meilleur ami français et qu’il ne pouvait visiter ce lieu autrement qu’avec moi. Nous y allâmes, donc. Sur place, il ne me demanda pas de le prendre en photo devant une carcasse de voiture calcinée ou dans l’église où avaient péri par le feu des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants.

 

PS : lire le commentaire de Pierre Verhas (http://uranopole.over-blog.com/) sous l'article. Pierre me transmet une photo du camp d'Esterwegen en Allemagne, dont il parle longuement :

 

ester13a.jpg

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commentaires

P
Cher Bernard,<br /> <br /> Bien sûr, Auschwitz est devenu à la fois une halte touristique obligatoire et l’objet d’exploitations politiques éhontées. Rappelons-nous le Carmel d’Auschwitz et récemment la rectification de la «<br /> comptabilité » des victimes qui est passée de un million de Juifs à cinq millions… Où sont les morts soviétiques, polonais, allemands, tziganes et autres ?<br /> <br /> Ce n’est plus un lieu de mémoire, c’est un endroit tant chargé de symboles qu’il est devenu le lieu géométrique de controverses où le souvenir des innombrables victimes de la barbarie sert d’enjeux<br /> géopolitiques ou idéologiques sans aucun lien avec les causes et le déroulement de ces événements indicibles. Pour ces raisons, des descendants de victimes juives ont demandé que le nom de leurs<br /> parents soit retiré du Yad Vashem, le mémorial des victimes de la Shoah à Jérusalem, en raison de la politique actuelle de l’Etat d’Israël.<br /> <br /> Cependant, je ne regrette pas d’avoir visité ces lieux en automne 2006. Cela reste pour moi une source de réflexions, même si je n’ai pu imaginer l’épouvante vécue par les détenus dans l’ambiance<br /> artificielle qui y régnait. On a même reconstruit sans tenir compte de ce que c'était : il suffit de comparer les photos aériennes du camp de Birkenau prises par la RAF en 1944 avec l'orientation<br /> des baraques actuellement : il y a des différences ! Par contre, j’ai eu l’occasion de visiter à plusieurs reprises un autre lieu, bien moins connu, dont le nom n’évoque rien pour la plupart :<br /> Esterwegen.<br /> <br /> Esterwegen est une localité située dans l’Emsland, le Nord-Ouest de l’Allemagne, dans une région appelée la Frise orientale, près de la frontière hollandaise. Dans cette région, il y eut quinze<br /> camps dont les deux principaux ont été construits dès 1933 – la prise de pouvoir par Hitler –, Borgermoor et Esterwegen. Initialement, ces camps furent destinés à « recevoir » les communistes et<br /> les untermenschen (handicapés, malades mentaux, etc.). Ce fut par les prisonniers communistes qu’y fut composé le « chant des marais ». Dès le début de la guerre, Esterwegen fut divisé en deux : la<br /> partie Sud contenait les marginaux allemands, dont les témoins de Jéovah, la partie Nord était destinée aux prisonniers Nacht und Nebel – nuit et brouillard – les fameux « NN » qui étaient des<br /> prisonniers politiques étrangers arrêtés et déportés pour faits de Résistance. Il s’agissait essentiellement de Belges, de Luxembourgeois et de Français du Nord – le Nord de la France faisant<br /> partie de la même zone militaire que la Belgique, pendant l’occupation. Les « NN » étaient entassés dans des baraquements à peine chauffés et à l’hygiène plus qu’élémentaire. Ils étaient gardés par<br /> des « matons » ordinaires et non par des SS. Ces gardiens étaient particulièrement cruels, mais il y eut certains actes de Résistance comme la constitution d’une loge maçonnique et l’installation<br /> d’un récepteur radio permettant de capter radio Londres. Esterwegen était un camp de « transit » : les « NN » y passaient un séjour de quelques mois puis étaient soit condamnés à mort par des<br /> tribunaux allemands, soit transféré dans des camps d’extermination comme Buchenwald, Dachau, Sachsenhausen, etc. La plupart y restèrent. Les autres camps de l’Emsland étaient destinés à des<br /> Allemands.<br /> <br /> Le camp d’Esterwegen n’existe plus. Il est devenu un domaine militaire qu’on ne peut visiter. Par contre, à Esterwegen, il y a un cimetière d’environ 1700 tombes anonymes où se trouvent les<br /> dépouilles non rapatriées des prisonniers des différents camps de l’Emsland. Ce cimetière au milieu des tourbières, où figurent, autour des tombes enfouies dans la tourbe et seulement marquées par<br /> des potelets numérotés, quelques monuments à la mémoire des prisonniers étrangers, m’a particulièrement impressionné. Cette présence abstraite et pourtant bien réelle de tous ces hommes qui ont<br /> donné leur vie pour dire non m’a bien plus marqué que les innombrables matraquages médiatiques sur les « camps ».
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B
<br /> <br /> Merci, cher Pierre, pour ton témoignage très intéressant. Comme je ne voulais pas trop en rajouter, je n'ai pas voulu mentionner que j'avais visité Buchenwald à la fin les années soixante.<br /> L'autosuggestion était telle que je sentais la chaire grillée. J'ai également visité Theresienstadt, qui n'était pas un camp d'extermination. À l'occasion d'une visite à Prague, j'ai fait un<br /> crochet pour Desnos. On me dit par ailleurs que, depuis bien longtemps, la visite du Struthoff en Alsace s'apparente un peu à la fête à Neuneu. Raison pour laquelle, alors que je suis allé à de<br /> nombreuses reprises dans cette belle province, je n'y ai jamais mis les pieds.<br /> <br /> <br /> <br />
M
Merci Bernard pour ce fort, bel et touchant article.<br /> Je rejoins aussi la réflexion d'Alain Finkelkraut.<br /> Et j'ai comme vous eu la même impression en visitant la maison d'Ann Frank. Nous sommes "violés" par les "marchands du temple".
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