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23 mars 2012 5 23 /03 /mars /2012 06:40

http://www.delaplanete.org/IMG/jpg/afghan_moudjahidine.jpgLoin de moi l’idée de critiquer les envoyés spéciaux qui, comme ce fut le cas lors du long épisode de la Rue du Sergent Vigné, rendent compte, dans des conditions difficiles dues à la fatigue et à la tension ambiante, d’événements difficiles à décrire, à comprendre. Je serais assurément incapable d’en faire autant même si, parce que je fus enseignant, j’ai parlé pendant près de quarante ans. Le problème est que les journalistes des radios et télévisions doivent donner l’illusion qu’ils informent alors qu’il ne se passe rien. Et puis, il y a la pression des actionnaires, des employeurs : il faut être les « meilleurs », être les premiers à annoncer des “ nouvelles ”, à annoncer quelque chose, à annoncer tout court. À Toulouse, BFMtv s’est particulièrement illustrée en balançant de grosses âneries, comme, par exemple, le suicide du tueur.

 

Je voudrais insister ici sur deux travers, deux tics de langage communs à la plupart des envoyés spéciaux dans la “ ville rose ”.

 

Lorsqu’eurent lieu les échanges de coups de feu très nourris entre Mehra et les forces de l’ordre, plusieurs journalistes qualifièrent ces tirs d’« hallucinants » (ceux de BFMtv au premier chef quand on pense s’agissait d’un mort qui tirait comme un dératé). Qu’entendaient-ils par hallucinants ? Je ne pense pas qu’il s’agissait de l’acception djeuns : « Peutainnn, j’hallucine grave ! ». Fallait-il prendre le mot dans le sens « la ressemblance entre ces deux frères est hallucinante » ? Je doute également que ce terme ait été employé dans son sens premier : qui provoque des hallucinations. Il ne pouvait s’agir que du sens familier, synonyme d’énorme : « sa beauté est hallucinante ». Mais alors pourquoi utiliser un mot dans son sens le plus familier, donc le plus vague lorsque l’on évoque un épisode dramatique ? Poussons cette logique jusqu'au bout : « la fumée qui s’échappait des crématoires d’Auschwitz, c’était hallucinant ! » Le rôle d'une personne qui rapporte n'est pas uniquement de nous donner spontanément son ressenti, surtout s'il est confus, il est d'informer (pas de communiquer), donc de hiérarchiser.

 

À maintes reprises, la rue du Sergent Vigné a été qualifiée de rue « résidentielle, calme et tranquille ». Ça a l’air tout bête, comme ça, mais, en fait, c’est très politique. Le sens du mot résidentiel est « propre à l’habitation ». Une rue résidentielle est une rue où l’on trouve des résidences. Mais ce sont des résidences d’un certain chic. On oppose ainsi quartier résidentiel à quartier industriel, ou encore coron, banlieue. À l’origine, la rue du Sergent Vigné était située dans un quartier plutôt prolo. Dans les années trente, on y a vu des ouvriers immigrés italiens y construire leur maison. Aujourd’hui, cette rue ne comporte aucune habitation fastueuse. Mais des maisons banales avec un petit bout de terrain pour y planter un barbecue, le tout pour 600000 euros, alors, là, d’accord. La spéculation immobilière, l’aménagement (ou le manque d'aménagement) de la ville ont fait le reste en repoussant les gens modestes vers les banlieues, puis vers la première ceinture (10 kilomètres), la deuxième (20 kilomètres), la troisième (30 kilomètres). Comme partout ailleurs. Le problème avec le forcené, au moment où les envoyés spéciaux commentaient, c’est qu’il possédait une BMW (la voiture des nouveaux riches), un scooter à 10000 euros, et qu’il fut capable de s’acheter un arsenal coûteux. En d’autres termes, ce forcené était difficilement classable sur l’échelle sociale.

 

D’où la « rue résidentielle, calme et tranquille ». Comme tout aurait été plus simple si Merah avait résidé au Mirail, un quartier qui compte 40000 habitants, où la population d’origine maghrébine est surreprésentée, où le chômage chez les jeunes est de 50%, un quartier qui connut des scènes d’émeute en 1998 et en 2005 ! Dire que la rue est calme et tranquille, c’est exprimer le désarroi et l’incompréhension supposés de ceux à qui l’on s’adresse. C'est également stigmatiser ce moujahiddine qui n’aurait jamais dû résider là. Dans le meilleur des mondes.

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