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4 octobre 2011 2 04 /10 /octobre /2011 05:37

http://d4.img.v4.skyrock.net/d4c/halliday-25/pics/2929775889_1_3.jpgEn 1970, j’ai publié mon premier article en anglais dans un hebdomadaire de grande qualité (New Society), qui a forcément disparu puisqu’il fallait faire de la place pour des journaux comme le Sun et autres torche-culs. Le rédacteur en chef m’avait demandé cinq feuillets sur le yéyé en France. J’ai perdu cet article et je ne me souviens plus exactement de son contenu. J’ai cependant toujours en mémoire le paragraphe consacré à Johnny où je développais l’idée – nous étions en 1970 – qu’il n’avait strictement rien créé d’original, mais qu’il changeait de peau (d’apparence de style musical) à peu près tous les six mois. À ce moment-là de sa carrière, il était hippy comme Jésus-Christ.

 

Laurent Delahousse a récemment consacré un bon documentaire aux admirateurs de Johnny, à ceux qui le miment, l’incarnent à la perfection. À noter qu’incarner vient d’un terme latin ecclésiastique, ce qui signifie que prendre la chair de l’autre (la personne ou le corps en anglais) est une démarche très forte parce que mystique, magique. Et touchante. “ Devenir ” Johnny Hallyday (ou Elvis Presley, ou Claude François, ou Dalida), ce n’est pas se prendre pour Napoléon. Cela ne relève pas de l’aliénation mais de l’amour pour l’être incarné et pour soi-même. Une question que l’on peut se poser est : pourquoi Johnny et pas Aznavour, Brel ou McCartney ? La raison me semble être qu’Hallyday, ou plus exactement son personnage public, est un être à la fois ordinaire et extraordinaire. Ordinaire parce qu’il n’y a aucun génie créatif en lui, parce qu’il a le QI du Français (du Belge ?) moyen ; parce qu’il a eu son lot de souffrances comme tout le monde ; parce que politiquement il est de droite, mais de manière simple, basale.  Extraordinaire parce qu’il est l’une des plus grandes bêtes de scènes de l’histoire de la chanson française avec Maurice Chevalier, Mistinguett et Piaf ; parce qu’il sait fabuleusement chanter : écoutons-le dans du Brassens, par exemple ; parce que, s’il n’a jamais été beau, il a une gueule ; parce qu’il est doué d’un instinct rare : regardons-le, face à Rochefort, dans L’homme du train ; parce qu’il est crédible : un artiste capable d’ameuter un million de spectateurs doit être cru.

 

Il y a quelque chose de profondément honnête, de libre en lui. Et, en même temps, il change de peau comme de chaussettes. Le mystère, à mes yeux, est qu’il le fait plutôt mal. Je voudrais en donner un seul exemple, celui de sa reprise de “ The House of the Rising Sun ” (“ Le pénitencier ”). Il s’agit à l’origine d’une ballade anglaise sur laquelle des auteurs étatsuniens ont plaqué des paroles. Son enregistrement le plus ancien date de 1934. Mais la chanson va devenir mondialement célèbre en 1964 grâce à la version enregistrée par les Animals, avec le fameux “ riff ” d’Alan Price.


Les paroles originales (que les Animals vont modifier pour des raisons de censure possible) ne sont pas tristes. J’en traduis quelques-unes :

 

Il y a une maison à la Nouvelle Orléans

Qu’on appelle le Soleil Levant,

Bien des pauvres filles s’y sont perdues

Mon Dieu, moi la première.

Si j’avais écouté ma mère,

Je serais toujours chez moi aujourd’hui.

J’ai laissé un vagabond

M’emmener sur des chemins de traverse.

Dis à ma petite sœur

De ne jamais faire ce que j’ai fait.

Dis lui d’éviter cette maison de la Nouvelle Orléans.

Ma mère était couturière,

Elle a cousu ce blue jeans neuf.

Mon chéri est un poivrot.

La seule chose dont un poivrot a besoin,

C’est une valise et une malle.

J’ai un pied sur le quai

Et un autre dans le train.

Je m’en retourne à la Nouvelle Orléans,

Un boulet et des chaînes aux pieds.

Ma course est presque achevée.

Je retourne passer le reste de mes jours

À l’ombre de la Maison du Soleil Levant.

 

Alors que, dans une version antérieure à celle des Animals, Bob Dylan avait gardé une narratrice féminine prostituée et un bordel (en modifiant quelque peu les paroles, cela dit), Alan Price et ses amis vont faire du personnage principal un garçon, et de la Maison du Soleil levant un bar où l’on picole. Suivant l’exemple de son père (il n’y a pas de père dans la version originale), le garçon devient alcoolique et retourne inexorablement vers ce qu’il appelle son « péché » et son « malheur ».

 

Comme c’est son droit le plus strict, Johnny Hallyday (plus exactement Vline Buggy et Hughes Auffray) ne traduit pas les paroles, il les adapte. Il va complètement déréaliser la situation* en utilisant ce terme étrange de pénitencier, un mot en usage au XIXe siècle (le pénitencier de l’Île de Ré). Il met en scène un criminel de haut vol, condamné à perpétuité, emportant pour toute relique  la robe de mariée de sa mère, ce qui suggère une sexualité, des fantasmes un peu décalés. Le criminel s’adresse à une fille à qui il a fait pleurer des larmes de honte et à qui il demande pardon. Alors que la version originale traitait de la prostitution féminine et que celle des Animals évoquait la déchéance due à l’alcool chez les garçons pour qui la repentance est impossible, on a, avec Halliday, une cote mal taillée, une chanson qui se veut coup de poing mais qui est à la fois abstraite, irréelle et surréaliste.

 

Reste l’interprétation. La version des Animals connaissant un énorme succès, Johnny va la dupliquer. Il utilise exactement les mêmes instruments, les mêmes harmoniques, la même orchestration. Il est coutumier du fait : je pense par exemple à “ 24000 baisers ”, emprunté à l’Italien Celentano, “ Noir c’est noir ”, adapté du “ Black is Black ” des Espagnols Los Bravos, ou “ Je veux te graver dans ma vie ” (“ Got to Get You into My Life ”) des Beatles. Le clip des Animals (vu plus de 11 millions de fois) était très singulier (link). Un décor froid, des couleurs jaunes, des croix stylisées. Le batteur et Alan Price jouent très sobrement. Avec ce qu’ils ont dans les doigts, vu ce qu’ils ont créé, ils n’ont pas besoin d’en faire des tonnes. Quand ils ne sont pas immobiles, Eric Burdon et les deux guitaristes se déplacent en procession, à un rythme d’enterrement. Burdon chante avec un coffre de prolo de Newcastle, qu’il est. Le résultat est à la fois macabre et grisant. On est pris à la gorge, jusqu’au moment où, trente secondes avant la fin, le guitariste Hilton Valentine sourit de toutes ces dents : « Ohé, les copains, ceci n’est qu’une chanson. » Johnny est filmé en noir et blanc (vu 950000 fois link). Au début, dans les graves, sa voix est mal assurée. Puis elle perce l’écran au fur et à mesure qu’il s’approche de nous dans un décor minimal : un fond blanc, des chemins noirs et blancs en éventail. Chaque fois qu’il parvient jusqu’à nous, la mise en scène le renvoie au fond de l’image après l’avoir fait disparaître comme s’il tombait dans une trappe de pendu. Il ne pourra pas se libérer. Le clip se termine, sans qu’on comprenne bien pourquoi, mais c’était la mode, sur une vision kaléidoscopique de Johnny démultiplié.

 

Neuf caméléons au lieu d’un…

 

*La reprise par Claude François de “ If I had a Hammer" ” offre un autre exemple de déréalisation. La version originale de 1949, écrite par Pete Seeger (membre du Parti communiste des États-Unis) et Lee Hays (militant syndicaliste) est un appel à la justice, à la liberté, à la fraternité. Le marteau étant le maillet d'un juge progressiste (link). Pete Seeger est l'auteur, entre autres petits chefs d'œuvre, de “ Where Have All the Flowers Gone ? ” (“ Que sont devenues les fleurs ? ”, immortalisé par Marlene Dietrich et Joan Baez (link).


Les paroles de Vline Buggy et Claude François mélangent tout de manière ambigüe :


Si j'avais un marteau
Et si j'avais une cloche
Si j'avais une chanson (à chanter)
Je ne voudrais rien d'autre
Qu'un marteau, une cloche (et une chanson)
Pour l'amour de mon père
Ma mère, mes frères et mes soeurs
Oh! oh! Ce serait le bonheur.

C'est le marteau du courage
C'est la cloche de la liberté
Mais la chanson, c'est pour mon père
Ma mère, mes frères et mes soeurs
Oh! oh! Pour moi, c'est le bonheur
C'est ça, le vrai bonheur
Si j'avais un marteau
Si j'avais un marteau.

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