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12 novembre 2011 6 12 /11 /novembre /2011 15:55

http://www.ladepeche.fr/content/photo/biz/2009/05/12/200905121965_zoom.jpgQuand il s’en donne la peine, Benoît Duquesne de France 2 est un fort bon journaliste. Son émission “ Complément d’enquête ” est parfois très enrichissante. Duquesne est solidement de droite (solide comme le chêne de son patronyme), ce qui n’est pas une tare rédhibitoire si la conscience professionnelle est au rendez-vous. Tout récemment, il a proposé un reportage sur une des grandes universités françaises qui, à juste titre, a suscité l’indignation des personnels. Son président vient d’écrire à ses collègues pour leur exprimer sa solidarité et pour leur exposer les initiatives qu’il comptait prendre dans les prochains jours.

 

 

Le problème avec ce responsable, c’est que, comme la majorité des autres présidents d’université, il a soutenu la réforme régressive de la LRU en y apportant sa touche personnelle avant de gouverner son université dans l’esprit de compétition antidémocratique induit par cette loi sarkozyste. Il est donc plutôt mal placé pour se sentir, comme il l'écrit, « profondément choqué ».

 

Dans la foulée du passage de la LRU, ce président avait même accepté de coprésider une commission sur la réforme des concours (CAPES etc.) et de la mastérisation. Il était censé rendre le résultat de ses travaux pour le 15 juillet 2009. Il avait soigneusement écarté de la composition de cette commission des représentants ès qualité des organisations des personnels qui avaient compris avant lui que cette “ réforme ”  ferait se neutraliser trois logiques contradictoires : celle de la recherche, celle de la formation disciplinaire des enseignants et celle de la professionnalisation. Or ce président dut ouvrir tout grand la bouche pour avaler une sacrée couleuvre : les décrets concernant le CAPES étaient prêts alors que la commission ne s’était pas encore réunie. Le ministre l'avait mandaté, ce président avait accouru avant d’être court-circuité.

 

On trouvera ci-après la lettre que le président Z. adresse à ses collègues. La surprise qu’il affecte témoigne de son manque de distance politique. L’équipe de Duquesne souhaitait rencontrer des « décideurs » de son institution. Le problème est que, dans une université vouée à la science et à la culture et régie selon des normes démocratiques, il n’y a pas de « décideurs » (terme emprunté à la grande entreprise capitaliste) mais des collègues élus, représentatifs, uniquement préoccupés du bien public. Mais dans l’université de la LRU qu’a voulue ce président, on parle en termes de compétition, de benchmarking, car on institué les règles du New Public Management cher à l’entreprise capitaliste anglo-saxonne et à ses serviteurs, de Blair à Cameron en passant par Jospin et Attali.

 

Dans une prochaine note, je rendrai compte d’un ouvrage collectif fort intéressant dont, ironie de l’histoire, l’un des auteurs est un collègue de l’université salie par France 2. Ce livre analyse longuement l’évaluation en tant que « folie » du capitalisme financier. Le pauvre président de cette malheureuse université devra s’y faire : la « folie évaluative » est partout, dans nos chaînes de télévisions comme dans le classement de Shanghai. Elle est en soi aberrante (comme le reportage incriminé) et elle sape les grandes valeurs de notre civilisation car elle fait passer les chiffres avant l’humain, le contrat social et la culture.

 

 

 

Chères collègues, chers collègues,

 

 

Comme toutes celles et tous ceux d'entre vous qui ont visionné l'émission « Complément d'Enquête », diffusé par France 2 jeudi 3 novembre 2011, j'ai été profondément choqué par le reportage intitulé de façon diffamatoire « Fac Poubelle ».

 

A travers un montage très éloigné du journalisme d'investigation et de ses codes déontologiques, l'image construite de notre université ne traduit ni nos valeurs ni nos actions.  Ce reportage ne correspond pas à la demande qui nous avait été adressée : il devait porter sur « les conséquences, avantages et inconvénients de la loi LRU pour les décideurs de l'université, les enseignants et les étudiants ; la vie étudiante : les étudiants ressentent-ils les effets de l'accentuation de la crise, le cumul étude / emploi salariés s'amplifie-t-il, le cas échéant comment s'adaptent-ils ».

 

Ce thème méritait notre attention. Il nous permettait de présenter notre engagement sur ces problématiques et les actions menées.

 

Face au traitement qui a été fait de notre Université, une réaction forte s'impose. Elle sera construite en plusieurs temps :

 

Nous demandons officiellement à la rédaction de l'émission et de la chaîne France 2 d'exercer notre droit de réponse. Nous adresserons copie au Conseil Supérieur de l'Audiovisuel, au Ministre de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche ainsi qu'à nos partenaires institutionnels qui ont déjà, pour beaucoup, témoigné de leur indignation et de leur soutien.

 

Nous étudions la possibilité d'un recours juridique.

 

Nous envisageons une action de communication forte, mettant en lumière les contre-vérités et fausses assertions qui donnent une image injuste de notre université à travers ce reportage. Je pense notamment à des témoignages d'anciens étudiants que nous rendrons publics, mais aussi à vos témoignages...

 

Au-delà de cette réaction, je tiens à rappeler l'implication, tout l'investissement et l'énergie que les personnels administratifs et enseignants mettent en oeuvre pour accompagner nos étudiants lors de leur arrivée à l'université, mais aussi tout au long de leur cursus.

 

Il est également vrai, et je souhaite le rappeler ici, que ce reportage vient « briser » une série d'articles positifs sur nos actions et nos réussites.

 

Vous avez, bien sûr, tout mon soutien si vous souhaitez réagir : les services de l'université – et notamment le service Communication – vous accompagneront dans vos démarches. Vous pouvez contacter M. X et Mme Y.

 

Affecté comme vous tous par l'attaque de nos valeurs et de notre intégrité professionnelle, je vous assure de ma solidarité pleine et entière et de ma plus ferme détermination à défendre l'image de notre université et de celles et ceux qui la font vivre au quotidien.

 

Croyez en mon total engagement à vos côtés.

 

 

M. Z,

Président de l'Université

 

 

PS : Deux petites choses qui n'ont rien à voir mais qu'il faut savoir car tout se tiend dans la France du gang du Fouquets (infos transmises par des collègues du Snes :


Nous arrivons donc, via les heures supplémentaires, à la baisse nominale des salaires courants sur 22 ans.


À Pithiviers, un collègue de maths, âgé de 67 ans, a reçu comme les autres sa petite lettre de la DPE l'invitant à arrondir ses fins de mois.

Rappel : une vacation d'une heure, c'est 34,30 euros (montant inchangé depuis la création de l'euro) ; en 1989 (année de la création de ces vacations-là), c'était 225 francs, ce qui correspondait à l'époque (compte tenu de la perte de valeur de l'euro) à 39,90 euros - donc être vacataire aujourd'hui, c'est gagner moins, de façon absolue, qu'en 1989 - ; aujourd'hui l'heure supp la moins payée, chez les profs titulaires du second degré, est de 37,36 euros...

 

PPS : Fac-poubelle ou télé-poubelle ? Un étudiant toulousain écrit ceci :

J'ai eu le "privilège" d'être contacté il y a plusieurs semaines par une journaliste qui préparait cette émission et dont l'angle (puisque c'est de cela que l'on parle) était déjà les "facs-poubelles", qui m'avait demandé en substance laquelle serait la plus spectaculaire, la plus "poubellex". J'avais alors passé plus d'une demie-heure à tenter de lui expliquer deux-trois autres choses au sujet de l'université ou à tenter quelques approches (un truc tout bête au hasard: se demander comment les personnels y travaillent, surtout depuis que nous avons le Bonheur de vivre à l'Ère des Réformes), mais elle n'en démordait pas, il lui fallait sa "fac-poubelle", plus vraie que nature, de belles images bien grungy, montées comme il le faut pour alimenter et illustrer son sujet dicté par la doxa. Notre conversation s'est arrêtée après l'inévitable "on vous rappellera", sanction de mon manque flagrant de pédagogie... Nous vivons une époque formidable. Etienne Boisserie

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