9 juin 2012 6 09 /06 /juin /2012 15:30

http://madame.lefigaro.fr/sites/default/files/imagecache/photo_horizontale_serie_photo/2012/06/quebec-etudiants-manifestation.jpgSamuel Bliman (Marne-la-Vallée) fait le point sur le modèle universitaire anglo-saxon cher aux partisans de la LRU (qui, comme le canard, est toujours vivante).

 

Le  charme rompu des universités anglo-saxonnes Harvard, Oxford, Cambridge, Montréal, des noms d’universités qui claquent comme des enseignes prestigieuses. Que n’a-t- on dit de leur excellence tant au plan de l’enseignement que de la recherche. Le point de vue défendu, ici et là, tant par des politiques que par divers conseillers et universitaires insiste  sur la qualité du « modèle » à « copier ». N’est-on pas allé jusqu’à chercher « conseil » auprès d’un professeur de Harvard pour suggérer les bonnes réformes ! Au delà de ces propos, tentons ici de comprendre ce qui est au cœur des mouvements protestataires du « peuple» étudiant en terres anglo-saxonnes.

 

Point numéro un : l’augmentation des droits universitaires excède très largement le taux d’inflation ; l’intention est d’améliorer le niveau des ressources pour le fonctionnement des établissements. La première conséquence en est une sélection et une ségrégation sociale (la pratique de l’« affirmative action » a, durant un certain temps limité cette sélection) ; qui peut payer des « tuition fees » de l’ordre de 45.000 $ (aux USA, dans les universités privées de la « Ivy League », les universités d’Etat pratiquant des tarifs moins élevés de l’ordre tout de même de 20.000 $), 5.000 £ (en Grande Bretagne dans les plus « anciennes et vénérables »), 10.000 $ Canadiens, pour une année d’études ? Puisque aussi bien il est dit et redit que les études, au moins jusqu’au « bachelor’s degree » mais aussi au delà, constituent un « placement d’avenir » et ouvrant accès aux professions, que ne ferait-on pour cela : et bien, on emprunte tant et plus que, études réussies et métier trouvé, il faut bien sûr rembourser. Avec un taux de réussite au « bachelor’s degree » de l’ordre de 40%, en six ans, ceux qui ont échoué doivent eux aussi rembourser les sommes empruntées. Rappelons ici qu’en situation de crise économique, les professions espérées ne sont pas au rendez-vous  et les rémunérations escomptées, non plus. Dans la situation d’impossibilité à honorer les échéances mensuelles, saisie et expulsion sont rapidement décidées. Aux Etats-Unis, les encours d’emprunts pour études atteignent actuellement 1000 Milliards $, suscitant la crainte d’une crise d’amplitude comparable aux « subprimes ».

 

Point numéro deux. Les enseignants lors de leur recrutement participent à des séances de formation au métier pour entre autre se former à pratiquer l’« art du comédien ». Les étudiants bénéficient d’un enseignement quasi personnalisé : échange direct avec les professeurs, les maîtres de conférences  (associate prof) et les assistants (assistant prof). En contrepartie, les étudiants  les évaluent. Il peut arriver que de mauvaises évaluations mènent à des propositions de licenciement d’enseignants, « Ils en veulent pour leur argent ». Une remarque toutefois, on observe que, de plus en plus, pour raison économique, il est fait appel à des vacataires, courant après des heures d’enseignement (mal payées !) dans différents départements et établissements pour atteindre un niveau de rémunération décent. Les étudiants donnent de plus en plus fréquemment à entendre le mécontentement de ne voir qu’un nombre de « full prof » qui diminue, d’ailleurs. Là aussi économie ! Et fichtre de la culture, ce « vilain mot » puisque aussi bien pour des raisons économiques des enseignements sont supprimés : le motif, baisse d’effectifs étudiants et coût de ces formations « trop élevé » par étudiant. Aspect lié : les étudiants s’orientent de plus en plus vers des formations à visée professionnelle, désertant les langues, la littérature, la mathématique et la physique, dans un nombre important d’établissements.

 

Point numéro trois : la recherche et son fonctionnement. On admet généralement que la recherche constitue un point fort des universités  anglo-saxonnes. Mais quid de son financement ? Le mode premier réside dans l’obtention de contrats auprès de la N.S.F. (ou des organismes équivalents hors des USA) et /ou de différents  ministères (défense, agriculture, National Institute of Health...). La course au contrat, exercice éprouvant, implique, de manière inconditionnelle, que la rédaction des demandes soit effectuée par des « professionnels » : « full prof. », « senior researcher » au fait des arcanes du  système d’évaluation des dossiers et des thématiques soutenues dans les plans  d’orientation de recherches. Le contrat obtenu, le rédacteur (qui encadrera les  chercheurs) percevra sur le contrat une partie de sa rémunération. Quant au travail de recherche proprement dit, les doctorants et « post doc » sont là pour le faire avancer. Et l’après thèse ou période « post doc » ? il faut se rendre à l’évidence qu’il n’est guère assuré puisque aussi bien, crise en cours, contrat à durée déterminée, travail « servile » payé à l’heure ou simplement renoncement à pratiquer le métier auquel on a été formé, s’observent . Et cela, alors que les corps administratifs de ces établissements « glorieux » perçoivent des traitements de luxe (libéralisme oblige !) qui dans certaines universités apparaissent excessifs. Comment croire que les étudiants soient assurés de la présence des professeurs ? La « guerre » des recrutements – débauchages des « vedettes » – a donné lieu à des départs de personnalités de l’université de Californie (Berkeley), par exemple, vers des établissements de la côte Est ; ceux-ci ne seront pas sous la contrainte forte d’assurer des cours de niveau « under grad », leurs contrats et autres subsides leur permettant de payer des « research students» pour les faire ! Encore, tout cela est-il bien plus sérieux dans les universités « pauvres ».

 

Point numéro quatre : la « fortune » de ces grandes universités est la somme de quatre flux. Le premier vient de dons et donations, non utilisés pour la marche de l’institution mais placés en bourse (une partie de cet « endowment » a été érodé lors de la crise financière de 2008). Seul le fruit des placements est utilisé dans le budget ordinaire. Les « tuition fees » acquittés par les étudiants Les frais de gestion administration (overhead) prélevés sur les contrats de recherche : ils peuvent atteindre 50 % du montant de chaque contrat. Sans les contrats de recherche fédéraux et privés, les budgets globaux des universités seraient  déficitaires. Grande question : la répartition du budget entre les différents départements : on sait que les sciences naturelles permettent l’obtention des contrats. Les sciences humaines et sociales, guère. Donc les départements bénéficiant de contrats auront des budgets « raisonnables », les autres, guère.

Enfin, les dotations provenant des institutions fédérales (en diminution) et du gouvernement de chaque état (en diminution également, certains états apparaissant en situation de « faillite »).

 

Point numéro cinq. Les étudiants ayant obtenu leur diplôme se « regroupent » en des confréries, selon niveau de réussite et fortune. Ces confréries vont pratiquer différents types d’actions : contribuer aux dons et donations, intervenir dans les allées du pouvoir pour ne citer que les plus évidentes ! Rien de tout cela n’est dissimulé ni réellement nouveau ; la tentation est forte, pour les « petites » universités de se lancer dans la pratique imitative des grandes : création de « Clusters » universités, start-up, entreprises par exemple regroupés dans une région limitée nourrissant l’espoir de retour sur investissement – qui ne sera certainement pas rapide, la R&D n’allant pas à la vitesse des transactions financières. Mais, plus grave, faisant retour sur les universités, en France, prises dans les rets de l’application de la loi L.R.U., la pratique « imitative » de ce qui est décrit ici, montre déjà quelques signes simplement inquiétants.

 

        Samuel Bliman                                        31 Mai 2012

 

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Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
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