30 août 2012 4 30 /08 /août /2012 07:01

http://www.elpais.com/recorte/20081109elpepicul_1/LCO340/Ies/Kazimierz_Moczarski_izquierda_Jurgen_Stroop.jpgKasimierz Moczarski. Entretiens avec le bourreau. Paris : Gallimard (Folio Histoire), 2011.

 

La centième recension. Putainnnng, 100 !!!


Une centaine en cinq ans. Rassurons-nous : j’ai lu d'autres livres dont je n’ai pas rendu compte. Des livres de trois sortes. Des policiers : tout Henning Mankell (dont j’aime tout), J.-B. Pouy, Thierry Jonquet, Didier Daeninckx, Gérard Streiff, quelques Vargas (qui m’énerve depuis que je sais qu’elle est bayrouiste), Gérard Delteil (depuis que j’ai appris qu’on était très vaguement apparenté), Simenon que j’ai lu et relu dans la Pléiade, évidemment la série des Millenium (que j’ai lue en moins de 40 heures, mais en ne faisant que cela), Gunnar Staalesen et sa saga sur Bergen, Alexis Lecave. Étrangement, pas de britanniques, pas d’étatsuniens alors qu’il y a du grand à moudre. Je me repose peut-être de quarante années de la fréquentation assidue de la littérature de ces pays pour raisons professionnelles. Il y a des auteurs, des romans que j’ai beaucoup aimés mais dont je n’ai pas osé proposer de recension parce qu’ils provenaient de pays pour moi totalement étrangers dont je ne possédais quasiment aucune clé. Je pense, par exemple, à Luis Sepulveda.

 

Il y eut aussi des dizaines d’ouvrages plus légers, comme, par exemple, des livres sur le cyclisme ou la pop music. Inversement, des livres très ardus qui m’ont passionné, mais dont je n’ai pas rendu compte parce que cela aurait intéressé au maximum trois ou quatre personnes. Je citerai, un peu au hasard, Corps en mutation de mes amis et camarades Carole Hoffmann et Xavier Lambert (Pleins Feux, Nantes), ou encore Penser avec Marx aujourd’hui de Lucien Sève.

 

Enfin, quelques classiques que je lis et relis depuis l’âge de quinze ans : tout Stefan Zweig, Les Buddenbrook et La Montagne magique, Le Métier de vivre, tout Rimbaud, tout Verlaine, tout Maupassant, Madame Bovary et Le Mur, que je lis une fois par an, tout Desnos, tout Éluard, tout Bove, Roger Martin du Gard, les albums de Tintin, Anatole France, Barthes, que je déguste désormais comme s’il n’était « qu »’écrivain et non écrivant.

 

J’ai réessayé Proust, que j’ai lu presque intégralement autour de mes vingt ans. J’ai craqué après une centaine de pages : tant de beauté m’épuise. Sauf accident, j’y retournerai dans dix ans. De même que je relirai tout Orwell. Alors, peut-être, me replongerai-je dans le livre et les autres écrits qui me prirent, avec mon plein gré et un immense plaisir, vingt ans de ma vie.

 

Comme je ne suis pas soumis à l’actualité, je propose cet ouvrage de Kasimierz Moczarski que j’ai enfin lu : Entretiens avec le bourreau. Publié en polonais en 1977, il fut repris par Gallimard en 1979 puis en 2011. Peu de livres ont rendu compte avec une telle force de la monstruosité, de l’absurdité des systèmes totalitaires, en particulier, comme ce fut le cas pour cet auteur, lorsque l’on a été victime de l’un, puis de l’autre. Pendant vingt-cinq ans, dans la Mitteleuropa  et dans l’Europe de l’Est, les hommes, les femmes furent broyés, anéantis au nom d’impératifs fous, enclenchés principalement par deux hommes aussi médiocres que mentalement dérangés : Hitler et Staline, des marionnettes qui avait rapidement échappé au contrôle de systèmes qui les avaient suscités puis tolérées et enfin subies. Parce qu’il avait résisté avec héroïsme contre le premier, Moczarski fut condamné à mort par le second. Dans un acte de perversion inouï, ce même second l’obligea, après l’avoir condamné, à partager, pour un temps indéterminé, une cellule de prison avec le pire bourreau de son peuple. Avec Hitler, les choses étaient claires. Je résume en simplifiant : nous les Allemands, la race des seigneurs, allons gouverner le monde après avoir massacré tous les Juifs. Staline fut beaucoup plus subtil et pervers : je vais vous apporter le paradis sur terre en instaurant une dictature effroyable et vous m’aimerez à l’égal d’un dieu. Ce qu’Orwell, en 1949, avait formulé dans la dernière phrase de 1984 : « Il aimait Big Brother ».

 

Dans le drame du condamné à mort Moczarski (comme dans celui, précédemment, des massacrés de Katyn), le plus diabolique, c’est que tous les hommes qui ont trempé dans ce forfait ignoble, du cuistot de la prison au procureur, savait pertinemment qu’il était innocent. Mais, comme dans 1984, il fut exigé de Moczarski qu’il se renie, qu’il trahisse, qu’il dénonce des innocents, que, comme Winston Smith, il admette que 2 + 2 faisaient cinq et que le blanc était noir. Il refusa, il subit une cinquantaine de modes de tortures (coups de matraque à la base du nez, coups de fouet couverts de caoutchouc visqueux, cheveux arrachés sur les tempes et la nuque – le « plumage d’oie », privation de sommeil pendant neuf jours etc.). Il tint bon, fut condamné à mort et attendit la pendaison.

 

Le 2 mars 1949, on transfère Kasimierz Moczarski dans une nouvelle cellule de sa prison de Varsovie. Deux hommes s’y trouvent déjà. Ils se présentent comme des sogenannte Kriegsverbrecher, des prétendus criminels de guerre. C’est la première fois que Kasimierz Moczarski côtoie d’aussi près des Allemands. Il y a là Gustav Schielke, sous-officier dans la police des mœurs dans la S.S., et Jürgen Stroop (avec deux “ O ”, précise-t-il), lieutenant général dans la S.S., responsable du massacre du ghetto de Varsovie (56065 morts – ah, la précision de l’administration à la teutonne !). Tous trois vont se renifler, s’épier, ayant tout de suite compris pourquoi ils partagent la même cellule. Et le dialogue va s’engager. Pendant 225 jours. Moczarski tient à ce que ces échanges soient précis, détaillés, argumentés parce qu’il imagine ainsi, à raison, comprendre les tenants et les aboutissants du nazisme, mais aussi du système stalinien. Moczarski a beaucoup de chance : à de rares exceptions près, Stroop répondra à ses questions avec sincérité. Quand, par exemple, le Polonais lui demande « Quels sont les biens dont vous auriez disposé en Ukraine après la guerre ? », le SS est heureux de répondre : « Deux à quatre mille hectares, attribués par Himmler. » Par ce simple échange, nous comprenons que les systèmes totalitaires sont aussi, comme le colonialisme avant eux, d’énormes rackets. Lorsque Stroop refuse de répondre, ment ou joue avec la vérité, Schielke, qui sait beaucoup de choses, le ramène dans le droit chemin, avec la précision d’un expert-comptable un peu jaloux : « On versait chaque mois près de quatre millions de zlotys sur le compte S.S. pour le travail des Juifs dans les vingt-cinq camps de Galicie. Le quartier général de Himmler faisait un sacré bénéfice. Sous le couvert de l’administration commerciale des camps, où des millions de gens travaillaient gratuitement, il voyait affluer des milliards de Reichsmarks sur ses comptes. La S.S. était une véritable puissance économique du IIIe Reich ! »

 

La vision que donne Stroop de l’anéantissement du ghetto de Varsovie est au-delà des mots. En 1942, le ghetto compte environ 300 000 personnes. Les Allemands commencent à déporter cette population vers le camp de Treblinka (link), distant de 80 km de Varsovie. Rapidement, la population tombe à 70 000 habitants. Stroop va éprouver quelques difficultés à reconnaître deux réalités aujourd’hui bien connues : les occupants nazis ne s’attendaient nullement au soulèvement du ghetto, ni à la résistance acharnée et efficace des combattants juifs. Ainsi, les Allemands durent détruirent 631 bunkers. Ce soulèvement commença le 19 avril 1943, à la veille de la pâque juive. Les combattants armés juifs (les bundistes) étaient au nombre d’environ 700. Les combats durèrent près d’un mois, jusqu’au 16 mai. Ce qui anima ces résistants fut, comme l’exprima Arie Wilner, la foi en l’humanité : « My nie chcemy ratować życia. Żaden z nas żywy z tego nie wyjdzie. My chcemy ratować ludzką godność » (Nous ne voulons pas sauver notre vie. Personne ne sortira vivant d'ici. Nous voulons sauver la dignité humaine).

 

Dans le souvenir de Stroop, la fin du ghetto fut vécue comme une apothéose néronienne : « Je criai “ Heil Hitler ” – et je pressai le bouton. La flamme de l’explosion monta jusqu’aux nuages. Un vacarme effroyable. Une féerie de couleurs. Inoubliable allégorie du triomphe sur la juiverie. Ainsi en avaient décidé Adolf Hitler et Heinrich Himmler. »

 

Dans le nombre de 56065 morts, le cerveau dérangé, nazifié de Stroop vit de la magie : « Au centre, un zéro. De chaque côté un six. Et des cinq aux extrémités. Le cinq du début et le cinq de la fin forment une constellation magnifique. Avec les six, c’est un peu moins bon, ils sont moins bénéfiques que les neuf, par exemple. Mais je considère ces six comme des neuf renversés. Le pivot du nombre est un zéro, symbole du soleil, de la genèse, de la vie, de l’éternité. Cette disposition est celle des vieux astrologues germaniques. Et puis, cinquante-six mille soixante-cinq Juifs, c’est trois cent mille litres de sang humain. » Puisqu’on est dans l’horreur, Stroop donne, sur l’exécution de l’amiral Canaris, opposant à Hitler, une précision que je n’avais rencontrée nulle part ailleurs : pour qu’il soit humilié et pour qu’il souffre atrocement, l’amiral, ancien chef des renseignements, fut pendu à un croc de boucher par une côte jusqu’à ce que mort s’ensuive.

 

Dans la postface à ce livre, l’historien Adam Michnik analyse longuement la démarche héroïque de Moczarski et de la résistance polonaise. Les persécutions contre les Juifs avaient commencé insidieusement, moderato avant l’occupation nazie : « En janvier 1936, les étudiants membres de la Démocratie nationale chassent les étudiants juifs des amphithéâtres de l’université de Varsovie. Les autorités de l’École polytechnique de Lvov cèdent à la pression des nationalistes et instituent la séparation des places entre étudiants juifs et non juifs. » L’honneur de Moczarski aura été, lui qui n’était pas juif, de comprendre et de refuser la relation dialectique entre l’asservissement de la Pologne et l’anéantissement du peuple juif. C’est pourquoi il se battra sur le front le plus dangereux, au sein de l’armée de l’Intérieur (Armia Krajowa) contre l’occupation hitlérienne. Après avoir risqué sa vie chaque jour pendant six ans, il sera décoré pour sa bravoure, puis arrêté par les services de sécurité du régime communiste et condamné à dix ans pour son activité de résistant. En 1948, son procès sera repris, durera quatre ans au terme desquels il sera condamné à mort.

 

Les entretiens de Moczarski avec Stroop allaient au-delà d’une description de l’univers carcéral polonais. Il s’agissait bel et bien de comprendre les bourreaux. Tous les bourreaux. En 1955, à l’occasion du bref dégel gomulkiste, la condamnation de Moczarski – qui attendait son exécution depuis trois ans, fut commuée en prison à perpétuité. Cette nouvelle condamnation fut annulée le 24 avril 1956. Quelques semaines après la pendaison de Stroop.

 

Sur la photo, à gauche : Moczarski ; à droite : Stroop.


 

 

 

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Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
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BM 30/08/2012

Roger Martin du Gard et Anatole France... Aujourd'hui, ces écrivains sont méprisés et (presque) totalement tombés dans l'oubli (dans la même situation, on peut aussi citer André Gide). Je considère
qu'il s'agit d'une injustice flagrante, en grande partie suscitée par l'admiration inconditionnelle envers Proust, laquelle m'a toujours paru suspecte de formalisme extrémiste.

En classe de Terminale vers 1995, ma prof de français a voulu m'inculquer que le plus grand, sinon le seul véritable apport de Proust à la littérature française, était d'avoir accompli une sorte de
"révolution copernicienne" qui faisait que seul le style et la forme devaient dès lors compter, au détriment du fond auquel on ne devait désormais plus donner la moindre importance. Après Proust,
on n'aurait tout simplement plus le droit d'écrire, disons, de manière "traditionnelle", à moins de tomber dans une totale insignifiance, de plus très suspecte d'être connotée politiquement à
l'extrême droite. (Et tant pis pour les engagements politiques réels d'Anatole France.) En plus de Proust, ma prof de français nous avait fait étudier "Les Fruits d'or" de Nathalie Sarraute, comme
exemple de l'admiration qu'on se devait d'avoir envers Proust (j'ai personnellemnt trouvé ce livre assez ridicule et puérile).

Mon opinion personnelle (qui vaut ce qu'elle vaut, hein, je n'ai pas de doctorat en littérature française), c'est que cette doctrine que je qualifierai d' "avant-gardisme extrémiste", parce qu'elle
est répandue chez les intellectuels et les éditeurs (du moins ceux qui se piquent de littérature "véritable"), explique l'insignifiance réelle de la production française actuelle en matière de
littérature (qu'on essaie de cacher tant bien que mal avec une quantité grotesque de romans publiés à la rentrée littéraire).

(Notez bien que cette insignifiance ne concerne, selon moi, que les auteurs "français de France", car la production "francophone" africaine ou québécoise me paraît être à mille kilomètres au-dessus
de ce qui se fait en France ; voir par exemple Ahmadou Kourouma ou Victor-Lévy Beaulieu. Malheureusement, en France, nous méprisons les étrangers qui s'expriment dans notre langue et n'avons d'yeux
que pour les Anglo-Saxons.)

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