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17 octobre 2012 3 17 /10 /octobre /2012 06:11

http://www.kwaad.net/Afzien_2.jpgJean-Pierre Mondenard. Tour de France, 33 vainqueurs face au dopage entre 1947 et 2010. Paris : Hugo et Compagnie, 2011.

 

Les récentes – et concrètes – révélations concernant le dopage en continu de Lance Armstrong m’ont amené à me replonger dans l’ouvrage très documenté de Jean-Pierre Mondenard. Je dirai de Mondenard qu’il a « tous les droits » (link) : il en connaît un rayon (sic) et, à près de 70 ans, il accomplit encore 15 000 kilomètres par an à vélo. Je lui adresse tout de même un petit reproche : dans le cas de certains coureurs (et non des moindres puisqu’il ne parle que de vainqueurs du Tour), comme il ne dispose pas de suffisamment de preuves, il leur demande de démontrer qu’ils ne sont pas coupables, ce qui est un peu facile.

 

À juste titre, Mondenard part du principe que le dopage est un phénomène culturel. Il s’est en effet passé quelque chose d’assez étrange durant la seconde moitié du XIXe siècle : lorsque les Britanniques (principalement) ont entrepris de réglementer les principaux sports, ils les ont humanisés. Ainsi, le football serait pratiqué sur des terrains de 100 mètres de long et non plus dans telle ou telle pâture longue de 2 miles. Les matchs dureraient 90 minutes et pas tout l’après-midi. Les boxeurs combattraient avec des gants dans 15 épisodes de 3 minutes et non pas à poings nus jusqu’à ce que l’un des deux protagonistes s’écroule à moitié mort. Concernant le cyclisme, la démarche fut exactement l’inverse. Sur piste, on inventa des courses de six jours quasiment sans interruption, et sur route, on concocta, avant même l’apparition du Tour de France, des épreuves de 1000 kilomètres sans étapes pour des bougres qui roulaient à 25 km/h de moyenne. Il était impossible à ces sportifs d’accomplir ces exploits sans se doper. On achevait bien les chevaux, mais pas ces malheureux qui se bourraient d’alcool, de quinine, de strychnine et qui souffraient d’hallucinations plus graves que celles des consommateurs de LSD. Pour aider ces « forcenés » (link) à aller toujours plus vite sans se tuer, une catégorie de personnages douteux se rendit indispensable aux abords des pelotons : les soigneurs. Ces faiseurs de miracles n’avaient aucune connaissance en médecine, mais ils prétendaient posséder des dons de sorcier. Bernard Vallet (équipier de Bernard Hinault) eu recours à un professeur de carrosserie, Sean Kelly à un représentant en vins, Richard Virenque à un chauffeur d’autocar, Hinault à un pâtissier et Anquetil (link) à un chauffeur de direction.

 

Les coureurs, explique l’auteur, sont à la fois conscients et inconscients des dangers qu’ils encourent : « Le mot santé est un mot qui n’apparaît pas dans le dictionnaire d’un adulte de 25 ans, notamment s’il est sportif. […] À 25 ans, et face à un podium du Tour de France, la mort ne veut rien dire, la plupart du temps, le sportif ne l’a pas encore rentrée autour de lui, il s’imagine éternel. […] la santé est un mot creux. Avec des contrats de plusieurs millions d’euros à la clé, la mort ne signifie rien. »

 

Alors entre 1966 (date des premiers contrôles systématiques) et 2010, 76% des trois premiers au classement du Tour de France furent impliqués dans des cas de dopage, au cours du Tour ou dans d’autres épreuves. Le dopage est, en l’état des choses, une nécessité. On ne peut accomplir 30 000 kilomètres par an pendant dix ans au meilleur niveau sans “ aide ”. Mais le dopage ne bouleverse pas les classements. Si Armstrong ne s’était jamais dopé, il n’aurait pas gagné sept Tours de France mais il aurait néanmoins figuré parmi les meilleurs. En 1957, Anquetil posa fort bien le problème : « le dopage aux amphétamines change un cheval de labour en pur-sang d’un jour. » D’un jour, seulement. Dopé, un coureur moyen pourra faire illusion une fois ou deux dans l’année, mais il n’écrasera pas les autres, d’autant que ces mêmes autres (76% au moins) se dopent eux aussi. Cela dit, les produits dopants ont une réelle incidence sur les performances. Au début des années soixante, Anquetil et Ercole Baldini, qui étaient à l’époque les deux meilleurs coureurs contre la montre (Roger Rivière avait chuté dans la descente d’un col parce que, fortement dopé, il avait perdu une bonne partie de ses réflexes ; il était donc perdu pour le cyclisme), décidèrent, pour voir, de courir le Grand Prix de Forli sans se “ charger ”. Ils remportèrent les deux premières place d’extrême justesse à une moyenne inférieure de trois kilomètres par rapport à leurs performances des années précédentes, ce qui n’était pas négligeable pour un parcours de 80 kilomètres.

 

En 1966, 52% des premiers contrôlés du Tour de France sont dopés. En 1997 (un an avant le scandale Festina), 80% sont positifs aux corticoïdes. En 1947, Jean Robic, le vainqueur, se dope au Byrrh, au Calvados et à diverses solutions camphrées. Le grand Bartali, qui aurait gagné 10 Tours sans la guerre, dit s’être dopé une fois « pour essayer ». Il était tellement pieux qu’on peut le croire. Coppi, le champion des champions, carburait aux amphétamines, ce qu’il appelait ses « fortifiants ». Son cœur battait à 40 pulsations à la minute, sa capacité respiratoire était de 7 litres, il avait des fémurs anormalement longs, il avait un sens de la course exceptionnel : même sans dopage, il eût été le meilleur.

 

Le Suisse Ferdi Kübler, mort à 92 ans (un âge rare dans le milieu) était allé au bout du dopage : « Ferdi trop chargé, Ferdi va exploser ! » On a une photo de lui les ailes du nez pincées, une écume blanchâtre aux lèvres, les pupilles dilatées cachées par d’épaisses lunettes noires. Il avait dû souffrir, le malheureux. Son compatriote, le « pédaleur de charme » Huko Koblet avoua avoir perdu dix années de carrière à cause de ses pratiques de dopage. Il mourut dans un accident de voiture à l’âge de 39 ans. La route était droite. Il s’est peut-être suicidé.

 

Louison Bobet : appliqué, très consciencieux, très courageux. Bobet et son petit bidon magique à base de quiquina et de cola. Bobet et son “ ozoniseur ” qui lui irritait les voies respiratoires. Bobet qui mangeait trop de viande, ce qui lui donnait des furoncles mal placés qui le faisaient atrocement souffrir. Bobet qui mourut d’un cancer à 58 ans.

 

Jacques Anquetil. Le spécialiste du refus des contrôles qui ne furent systématisés qu’après sa dernière victoire dans le Tour. Il ingurgita quantités d’amphétamines. De Gaulle le décora de la Légion d’honneur, tout en sachant qu’il était dopé. En 1967, son record de l’heure ne fut pas homologué. Il mourut à 54 ans de deux cancers, après avoir horriblement souffert (« chaque jour, je monte deux Puy-de-Dôme », avait-il confessé à Poulidor peu de temps avant de mourir).

 

Charly Gaul fut peut-être le meilleur grimpeur du XXe siècle. Il adorait le temps froid et détestait la chaleur. Forcément : les amphétamines provoquent de l’hyperthermie. Plusieurs coureurs, dont Tom Simpson moururent en course par temps chaud, chargés comme des mules. Mais bien qu’amphétaminé, Gaul restait un humain. Dans les cols, il roulait à 65 tours de pédale par minute. Indurain atteindra 90, tout comme Armstrong. Gaul finit sa vie en ermite dans une forêt du Luxembourg.

 

Gastone Nencini mourut à 50 ans. Il fumait comme un pompier et était morphinomane. C’est lui, également, qui introduisit les perfusions d’hormones mâles dans le peloton. Un vrai cobaye. Avec lui, on ne posa plus la question « où commence le dopage ? » mais « où finira le dopage ? »

 

Jan Janssen gagna le Tour en 1968. Dans la dernière étape. Un contre la montre, une discipline où il était plus que moyen. Honni soit qui mal y pensa.

 

Eddie Merckx. Le plus grand. 600 victoires sur 1 800 courses. Il fut exclu du Tour d’Italie pour dopage. Incrimina son médecin. Fut soupçonné d’avoir pris du Stimul, une amphétamine qui constituait le sujet de thèse de médecine de son frère ! Son grand rival, Luis Ocaña, carbura lui aussi aux amphétamines. Atteint d’un cancer du foie, il se suicida par arme à feu à 48 ans. Son contemporain Bernard Thévenet avoua s’être dopé à la cortisone pendant trois ans. Lorsqu’il gagna le Tour avec l’équipe Peugeot, lui et ses équipiers ingurgitaient 30 cachets divers et variés par jour !

 

En 1980, Bernard Hinault, véritable surhomme des pelotons (34 pulsations minute, 7,5 litres de capacité pulmonaire), se fit infiltrer de la cortisone à cause d’une tendinite. Ce qui, à terme, l’affaiblit.

 

Joop Zoetemelk  fut, semble-t-il le seul vainqueur du Tour unanimement défendu par ses pairs. Il fut victime en 1977 d’un bidon d’anabolisants ingurgité à l’insu de son plein gré. Laurent Fignon fut déclaré positif aux amphétamines en juin 1986. Son entraîneur Cyrille Guimard parla d’une « machination ». En 1981, Greg Le Mond refusa de rejoindre l’équipe Peugeot, à ses yeux trop laxiste en matière de dopage. Le Mond, qui n’eut pas recours au dopage, eut tout d’abord un discours assez ambigu par rapport à la pratique (« le cyclisme est aussi propre que possible », my foot !), avant de se déchaîner contre Armstrong et Contador. Quant à Stephen Roche, il fut l’un des premiers à bénéficier des bienfaits de l’EPO, cette substance miracle qui peut augmenter les capacités d’un coureur de 10%, et dont l’usage sera généralisé à partir de 1993. En 1988, Pedro Delgado conserva sa victoire dans le Tour grâce à une argutie juridique qui ne trompa personne. Tout comme son compatriote Indurain, qui aimait autant la Ventoline que la paella et qui reçut la Légion d’honneur des mains de François Mitterrand. Convaincu de dopage, Bjarne Riis rendit le maillot jaune de sa victoire en 1996. Il avait fait profil bas car il souhaitait exercer les fonctions de directeur sportif. À mon humble niveau, j’avais eu des doutes concernant ce coureur sympathique quand je l’avais vu monter l’Izoard sur le grand plateau. Les commentateurs du service public, qui avait été témoins de la chose, ne s’étaient point émus.

 

Jan Ullrich s’en sortit grâce à une disposition du droit allemand qui prévoit qu’en échange d’aveux et du paiement d’une forte amende, les poursuites peuvent être abandonnées. Ce qui signifie que le champion n’est plus coupable de rien. Tout comme le chancelier Kohl, dans l’affaire des caisses noires de son parti politique. On n’oubliera cependant pas que l’équipe Deutsch Telekom fut l’une des plus chargées de l’histoire du cyclisme.

 

Marco Pantani, le « divin chauve », fit l’objet de nombreuses affaires de dopage parfaitement avérées. Il mourut dans des conditions pathétiques, seul dans une chambre d’hôtel de Rimini. Il peignait à ses heures :

 

0739---copie.jpg 


Un mot sur Armstrong. Cet ami de George Bush géra sa carrière comme un patron du CAC 40, en écrasant toute forme d’adversité. Son palmarès est enfin dans le collimateur des instances responsables. C’est dommage, car il fut un champion hors norme. Après Armstrong, le Tour fut remporté, à cinq reprises, par des Espagnols : Pereiro, Sastre, Contador. Simple coïncidence ?

 

Pour l’anecdote, le cyclisme compte de nombreux coureurs qui ont épousé des femmes médecins ou infirmières, et ils comptent également beaucoup de coureurs qui ont été quittés par leur femme qui ne supportaient plus que l’EPO côtoie les yaourts et les concombres dans le réfrigérateur.

 

En illustration : Ferdi Kübler, plutôt mal en point (trop dopé ou pas assez).

Musée Pantani : photo BG.

 

PS : Christophe Bassons, l'un des rares coureurs vraiment propre dans les années 90, viré du Tour de France par Armstrong sans que son directeur sportif Marc Madiot ne bouge le petit doigt, dit qu'aujourd'hui les corticoïdes sont tolérés et que la plupart des coureurs en usent (link).

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commentaires

Dandidan 17/10/2012 12:46

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