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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 07:02

Valentin Feldman. Journal de guerre, 1940-1941. Tours, Farrago, 2006.

 

Léone Teyssandier-Feldman, une de mes anciennes collègues (spécialiste des Élisabéthains), est récemment décédée à l’âge de soixante dix-huit ans. Elle était la fille du grand résistant Valentin Feldman, fusillé à la place d’un autre résistant, le 27 juillet 1942 au Mont Valérien. Il avait refusé de demander sa grâce. Face au peloton d’exécution, il prononça ce cri devenu historique : « Imbéciles, c’est pour vous que je meurs ! ».

 

http://www.lmda.net/imgliv/L53190.jpg

 

En 2006, sa fille publia (en collaboration avec Pierre-Frédéric Charpentier) le Journal de guerre de son père. Je voudrais revenir ici sur ce très beau livre, témoignage de premier plan sur la « drôle de guerre » en même temps que méditation d’un jeune et brillant philosophe, d’un homme de culture.

 

Feldman est né à Saint-Pétersbourg en 1909, dans une famille bourgeoise, juive et laïque. Son père meurt quand il a sept ans. Avec sa mère, il part pour la France en 1922. Il apprend le français dans Corneille, Baudelaire et Pascal. Il intègre le lycée Henri IV et obtient le baccalauréat en 1927 après avoir remporté le premier prix de philosophie au concours général. Durant les années trente, il devient l’ami de José Corti, qui brossera de lui un portrait particulièrement admiratif dans ses Souvenirs désordonnés. Il décroche l’agrégation de Philosophie en 1939 (bizarrement, il trouvait les agrégatives asexuées ; si cela était, les choses ont bien changé !). Sa rencontre avec Victor Basch, président de la Ligue des droits de l’homme et grande figure du socialisme de l’époque, sera déterminante. Il se lie également avec le jeune journaliste Maurice Schumann, et Jacques Soustelle, alors proche du parti communiste. Il côtoie Sartre et Beauvoir juste avant la guerre. Lors de la signature du pacte germano-soviétique, il est anéanti, lui qui avait adhéré au PC en 1937. Mais il garde la carte. Lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale, il souffre de problèmes cardiaques et est déclaré inapte au service. Il s’engage néanmoins comme volontaire et se voit affecté à une compagnie du Train. Son attitude sous le feu de l’ennemi lui vaut la Croix de guerre. Démobilisé, il reprend ses fonctions d’enseignant. Feldman ayant un grand-père juif, il craint d’être “ démissionné ”. Son inspecteur d’académie le rassure : « l’essentiel est de n’avoir pas été communiste ». Il est révoqué, puis réintégré avec indemnisation ! Il n’avait pas « le nombre de grands-parents juifs requis ! ». En juin 1941, il est finalement exclu de la Fonction publique. Durant l’hiver de cette même année, il disparaît dans la clandestinité de la Résistance (le « brouillard », comme il l’appelle). Il est arrêté le 5 février, à la place d’un autre combattant de l’ombre. Il a un alibi, mais il se tait pour ne pas compromettre ses camarades. Il est mis aux fers, torturé. Il va jusqu’à frapper au visage un de ses tortionnaires. En prison, il lit Rimbaud. Dans une de ses dernières lettres, il écrit :

 

« Tout est calme en moi ; tout est rigoureux, mathématique autour de moi depuis cent soixante-dix jours. Je meurs par dignité pour n’avoir pas voulu me planquer en zone libre, pour n’avoir pas voulu parler pour marchander ma tête. Il ne faut pas me pleurer. Je meurs en homme, sans trembler, propre, comme j’ai vécu en homme. »

 

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En 40, Feldman est cantonné dans les Ardennes, à Rethel, une de ces villes qu’on ne cite jamais aujourd’hui, comme Carvin et ses 17 000 habitants, Tourcoing (près de 100 000) ou Béthune (25 000 mais 260 000 avec son agglomération). La première phrase du Journal commence par cette phrase d’une lucidité confondante : « Nous avons perdu avec la paix toutes nos raisons de faire la guerre ». Ce Journal offre, entre autres choses, de puissantes réflexions, une phénoménologie de l’individu pris dans la guerre, qui nous révèle le personnage que nous sommes, pense Feldman : « L’épreuve cruciale dans la vie d’un homme – que les Anciens nommaient “ révélation de la destinée ” (d’où l’appel aux oracles) — c’est la découverte du personnage qui vous convient et l’appropriation de ce personnage. La guerre n’est pas faite pour aguerrir l’esprit, surtout celui des anciens combattants, qui ne sont plus « combattants parce qu’ils sont anciens et qui ne sont pas constructifs parce qu’ils ont été combattants ». Le drame, explique Feldmann, c’est que le nazisme a d’abord été un mouvement d’anciens combattants, « de ceux qui ont perdu la guerre et qui ont cherché à se justifier en accusant les autres d’avoir accepté la paix ». Quant à la camaraderie du front (« on est tous pareils, les balles ne choisissent pas »), Feldman estime que, comme elle tire sa force du fait qu’on n’a rien choisi, elle est une « communauté de défaite ». Alors que la camaraderie des militants « vient de la lutte sociale à laquelle ils participent ».

 

Durant la « drôle de guerre » (les Anglais qualifièrent plus justement de “ phoney ”, bidon, une guerre durant laquelle les puissances occidentales ne tentèrent rien de significatif), Feldman a tout le loisir, dans ses Ardennes de l’ennui, d’analyser le foudroiement hitlérien, les succès d’une armée qui était, dans les faits, bien moins puissante que celle de la France, de la Belgique et du Royaume-Uni réunis. Le génie du chef nazi fut de « dissocier les pays, les décomposer par le dedans : le cheval de Troie, dont tous les pro-hitlériens de France se sont faits les complices enthousiastes ». La débâcle de 40 (Feldman hésite à peine devant le mot “ trahison ”) fut une défaite de riches qui ne voulurent pas se battre : « Quand on pénètre en Allemagne, on trouve des champs de ruines, des engins explosifs camouflés en objets inoffensifs. Quand les Allemands entrent en France, ils y trouvent stocks sur stocks accumulés par l’armée ou par les richards “ prévoyants ” ». Il faut dire que, dès 34, Pétain, ministre de la Guerre du gouvernement Doumergue, avait accepté une réduction de 20% des crédits d’armement.

 

Très vite, il n’y a plus de commandement digne de ce nom : « Voici plus de cinq heures que nous attendons. Des ordres, ou d’être cueillis par les Allemands ». Pour cette France en déshérence, l’Armistice est un soulagement. Chacun peut retourner d’où il vient. Et attendre.

 

Feldman doit désormais réfléchir à une judéité qui ne l’avait nullement encombré jusqu’à présent : « Je ne croyais guère à la destinée du judaïsme. […] Je crois que l’esprit judaïque est à l’esprit messianique qui traverse la Bible ce que le rituel catholique est à l’esprit chrétien. Mais un fait demeure : tous les grands juifs ont commencé par se libérer du judaïsme : le Christ, Marx, Spinoza, Bergson [qui, au bord du catholicisme, refusa de se convertir parce que les juifs étaient persécutés]. Il n’en reste pas moins que […] chaque fois que le pharaonisme s’installe dans le monde, il fait aux juifs une condition d’esclaves ».

 

Avant de faire face à ses bourreaux, Feldman fait passer à un ami cette ultime analyse socratique : « Entre les vivants et les morts il y a cette seule et suffisante différence : c’est que les vivants vivent et que les morts sont morts.

À vous, aux vivants, sans rancune de mort. V. ».

 

En 1946, Valentin Feldman obtiendra la médaille de la Résistance à titre posthume.

 

Dans ses Cahiers pour une morale (publiés en 1983), Sartre cite les derniers mots de Valentin Feldman : « Imbéciles, c’est pour vous que je meurs ! ».

 

En 1988, Jean-Luc Godard réalise un court-métrage de 12 minutes inspiré de la mort de Feldman et intitulé Le Dernier mot. Il le fait mourir en 1944 et lui invente un fils !

 

Pendant que Feldman se préparait à mourir, Sartre écrivait pour Comœdia, une revue collaborationniste, Simone de Beauvoir (qui mentionne le résistant dans La Force de l’âge, mais en orthographiant son nom de manière incorrecte) était employée à Radio-Paris, Merleau-Ponty rachetait pour sa classe un portrait de Pétain vandalisé par un élève, Camus supprimait, dans son Mythe de Sisyphe un chapitre consacré à Kafka.

 

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commentaires

M
P.s à la suite de mauvaises manipulations je me rends compte que mon message n ' est pas très clair et je m ' en excuse.<br /> Mcm
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M
Bonjour<br /> A la lecture de votre article sur Valentin Feldman, j ' apprends par hasard le décès de Léone Teyssandier, qui a été un professeur inoubliable<br /> pour moi. <br /> Je n ' ose reprendre contact avec Hubert <br /> Teyssandier, qui a lui aussi été mon professeur. <br /> Cela m'amène à vous écrire et je vous remercie par avance de votre réponse, car cette nouvelle me bouleverse.<br /> Bien à vous, <br /> Mcm<br /> Je vous remercie par avance de <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> Teyssandier, qui a été un professeur inoubliable <br /> <br /> pour moi à Paris 3.<br /> Cette nouvelle me bouleverse, ce qui m ' amène à prendre contact avec vous. <br /> Je vous remercie par avance<br /> Je n ' ose reprendre contact avec Hubert Teyssandier, qui a lui aussi été mon professeur.
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A
Le Mythe de Sisyphe a été publié chez Gallimard en décembre 1942. Il comportait "Un Raisonnement absurde", "L'Homme absurde" et La Création absurde", cette dernière partie remplace les pages sur<br /> "L'Espoir et l'absurde de Franz Kafka", supprimées. Les pages sur Kafka seront réintroduites dans la publication de 1948. (Voir à ce sujet, Essais, Paris, Gallimard, "La Pléiade", Commentaires,<br /> Notes et Variantes Roger Quilliot et Louis Faucon, 1965, p. 1414 et 1415). Sartre, Beauvoir, Camus, et tant d'autres, ont été édités pendant la guerre ! Mais peut-on les juger pour cela. Camus fut<br /> le résistant que l'on sait, quant à Sartre et Beauvoir leur attitude fut peut-être davantage attentiste que résistante ! Notre élite intellectuelle n'a pas toujours eu la magnifique conduite de<br /> René Char (capitaine Alexandre) engagé activement dans la Résistance depuis début 1942 : "Sans doute appartient-il à cet homme, de fond en comble aux prises avec le Mal dont il connaît le visage<br /> vorace et médullaire, de transformer le fait fabuleux en fait historique. Notre conviction inquiète ne doit pas le dénigrer mais l'interroger, nous, fervents tueurs d'êtres réels dans la personne<br /> successive de notre chimère." (Fureur et Mystère. Seuls demeurent (1938-1944). René Char, Paris, Gallimard, "La Pléiade", 1983, p. 169). Et puisque nous parlons d'"intellectuels", permettez-moi de<br /> rappeler un philosophe contemporain (du moins pour moi qui me souviens l'avoir croisé en son temps) aujourd'hui disparu : Gérard Granel qui a longuement analysé Heidegger, philosophe qui n'en finit<br /> pas de provoquer polémiques et débats passionnés pour son appartenance au parti nazi et qui reste pourtant cet "hénaurme" philosophe.
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P
Très bel article et très noble homme, bien qu'un peu poseur et un peu trop farci d'idées idiotes, peut-être ; je regrette seulement votre dernier paragraphe dont la bêtise crasseuse remonte la page et salit tout l'article d'une comparaison aux accents onfrayiens.
B
<br /> <br /> Merci pour vos précisions érudites. D'accord avec ce que vous dites sur S et de B. Et même, au début, ils étaient tout à leur amour. Pas beau ?<br /> <br /> <br /> <br />
B
Merci pour cet article poignant, qui m'a permis de découvrir une personnalité dont j'ignorais jusqu'à l'existence. La France a beaucoup perdu en perdant M. Feldman.<br /> <br /> Le dernier paragraphe est vraiment un choc pour moi ; j'ignorais également la conduite de ceux que vous citez sous l'occupation ; à l'exception de Sartre, et c'était uniquement sous la forme<br /> suivante : "On a dit que Sartre avait collaboré pendant la guerre, mais ces accusations sont fausses et ont été répandues par ses ennemis, etc."<br /> <br /> Je dois dire que je n'ai jamais eu beaucoup de sympathie pour des gens comme Sartre, Camus ou Merleau-Ponty : ce sont à mes yeux des écrivains surestimés en leur temps et devenus aujourd'hui<br /> presque illisibles (pour les deux premiers), et les prétentions philosophiques des trois me paraissent grotesques quand on les compare à la révolution du Positivisme logique du XXè siècle, et de la<br /> philosophie analytique qui en est le prolongement aujourd'hui (Frege, Carnap, Russell, Wittgenstein, etc.)
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M
Merci Bernard pour ce billet.<br /> Montrer qu'ils y a d'autres voies que devenir des pantins égocentriques que l'argent rend fous, des politiques ou des comédiens corrompus.<br /> Merci, en souvenir en souvenir de Valentin Feldman, et de tous ses "frères dans l'honneur .<br /> <br /> Que voulez vous dire en écrivant que Camus a retiré de son "Mythe de Sisyphe" un chapitre sur Kafka ? Parce que Kafka était juif ?
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B
<br /> <br /> Kafka était juif et habitait le quartier juif de Prague. Je l'ai visité il y a une quinzaine d'années. Très intéressant, ainsi que le cimetière juif.<br /> <br /> <br /> <br />