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5 mars 2013 2 05 /03 /mars /2013 07:05

http://www.franceculture.fr/sites/default/files/2012/12/20/4556265/images/bernheim.jpg?1359983211Emmanuèle Bernheim. Tout s’est bien passé. Paris : Gallimard, 2013.

 

Lorsqu’on lit ce livre surprenant d’Emmanuèle Bernheim sur la mort choisie de son père presque nonagénaire, on se dit que cet aimable vieillard fut un homme heureux, heureux de mourir en heureux homme.

 

Emmanuèle Bernheim n’a publié que quelques (fort bons) romans (on se souvient de Sa femme, prix Médicis en 1993) et des scénarios très originaux pour les films de François Ozon. Elle nous raconte ici l’ultime parcours de ce père qui a choisi de mourir en Suisse, après avoir ingurgité la potion adéquate, en écoutant un quatuor de Beethoven.

 

Cette histoire nous est offerte à front renversé. Le titre, d’abord, avec cette expression qu’on prononce normalement après une naissance ou une opération. Cette famille où, mort assistée ou pas, on plaisante beaucoup, quoique parfois de manière macabre. Le mourant (il a été victime d’un AVC après de nombreux autres ennuis : ablation de la rate, pleurésie, embolie pulmonaire, crâne fracassé par un coup de crosse de revolver) qui ne cesse d’aller mieux au fil des pages, ce qui l’encourage d’autant plus à vouloir mourir guéri alors que ses proches tentent de le persuader de renoncer à sa décision. Le grand avocat ami de la famille Georges Kiejman, qui donne de précieux conseils pour contourner l’illégalité. La police qui tente, en vain, d’appréhender un vieillard qui n’a rien fait de mal. La fille qui donne l’adresse à laquelle l’urne funéraire devra être envoyée, ce dont, normalement, on s’acquitte après la mort de l’intéressé.

 

Paradoxalement, depuis l’euthanasie (par injection de chlorure de potassium) de Vincent Humbert tétraplégique, muet et aveugle (link), le type d’accompagnement que souhaite André Bernheim est devenu plus compliqué. Comme dit la responsable d l’association qui va le prendre en charge, « avant les choses se faisaient comme ça,  sans en parler, mais maintenant… ».

 

Mais André Bernheim est décidé : le sens de sa vie, c’est de réussir son projet mortel. Plus il se sent mieux, plus il est serein et déterminé. Plus il est gai à l’idée d’aller retrouver sa mère (« être avec Maman » dans le cimetière d’Elbeuf). Pendant ce temps-là, sa fille se bourre de Lexomil.

 

Un malin, ce père qui a impliqué sa fille dans un projet pour lequel elle a longtemps eu de la répulsion : « Je veux que tu m’aides à en finir ». C’est justement parce que cette famille est pleine d’amour, de tendresse  que les proches d’André vont l’accompagner jusqu’à ce qu’ils appellent tout au long du récit « ça ». Ce « ça » n’est pas que la mort, c’est le parcours obligé (mais pas contraint) vers la mort. Alors qu’André va vraiment mal, qu’il est en train de « dépérir », il dit à sa fille : « tu ne peux pas me laisser comme ça ». « Ça », « tout ça », c’est son corps. Ce corps décharné, dit-il, « ce n’est PLUS MOI ». Comme il refuse cette enveloppe (plus tard, il remangera, ira beaucoup mieux), il veut « disparaître » parce qu’il n’est plus lui.

 

André Bernheim (la demeure de l’ours) ira donc mourir à Berne, la ville de l’ours. Le protocole est strict : il « doit être capable de prendre lui-même le verre et de le boire tout seul ». Le suicide est « assisté ». Sans plus. Kiejman conseille à Emmanuèle de ne pas accompagner son père, mais de le rejoindre après sa mort afin qu’il n’y ait aucun soupçon de complicité. Comme André n’est pas vraiment capable de rédiger sa disposition de mort volontaire, sa fille le filme avec une caméra d’Alain Cavalier (celle du Filmeur ?).

 

Emmanuèle ne cesse d’espérer, même quand la responsable de l’association lui explique que les retours en arrière sont rarissimes. Le départ d’André pour Berne est rendu quasi burlesque à cause de la police qui a eu vent de l’expédition mortelle et interdite (« non-assistance à personne en danger, cinq ans d’emprisonnement »). Les ambulanciers, musulmans, pour qui le suicide est interdit, sont à deux doigts de tout faire capoter. Peu avant que son père ne parte vers la Suisse, Emmanuèle regarde le film d’horreur Saw sur la chaîne Cinéma Frisson.

 

Pour finir, André boit la potion au goût amer, sa main gauche dans celle de la responsable de l’association.

 

 

PS : Un correspondant me communique la lettre bouleversante écrite en 2011 au maire UMP d'Antibes (cardiologue dans le civil) Jean Leonetti. Député, il avait présidé la Mission parlementaire sur l'accompagnement de la fin de vie en 2004, qui a débouché sur la loi de 2005, relative "aux droits des malades et à la fin de vie" (suite à l'affaire Vincent Humbert de 2003).


 

 Monsieur Jean Leonetti (personnel)
                                         Mairie d'Antibes
                                         06600 ANTIBES


le 14 août 2011


OBJET : la fin de vie


Monsieur le Ministre,


Jusqu'à présent la façon dont les patients sont pris en charge a été traitée selon les modalités dont, député, vous avez fixé les limites. Ces limites ont été promulguées selon les critères qui vous paraissaient, à vous, justes.

Il se trouve que ces critères, à mon avis, ne devraient plus être fixés par des considérations partisanes, dictées par des a priori religieux, mais par par la vraie prise en compte de la laïcité qui est de mise au moins implicite depuis plus d'un siècle. Chacun est maître de sa vie propre, c'est un minimum. Peut-être cela vous choque-t-il, dans ce cas c'est à vous de réfléchir à la séparation des Églises et de l'État.

Pendant vingt-cinq ans j'ai veillé de jour en jour davantage, sur une épouse dont le mal irrémédiable la rendait davantage vulnérable, et douloureuse. Donc , je sais. Je sais ce qu'est l'horrible torture de voir l'être aimé chaque jour devenir plus terriblement fragile, parfois terriblement agressif en raison des aléas de l'état de la personne.

Ensemble, nous avons tenu ainsi vingt ans inoubliables, à partir du moment où elle n'a plus pu se lever. Vingt ans d'aléas quotidiens entre la douleur incoercible, les horreurs dues à la démence dont le sujet se souvient, la crise passée, etc... devrais-je me justifier ? non.

A la suite d'un épisode particulièrement terrible, mon épouse à dû être hospitalisée en urgence, affectée d'une pneumonie où pendant cinq semaines (longues, je vous laisse imaginer) elle n'a ingéré que le glucose minimum par voie parentérale (environ une heure fut nécessaire, pour simplement poser la sonde adéquate, en raison de l'état des veines). Et bien sûr avec l'assistance respiratoire ad hoc.

Le jour de la naissance de sa première petite-fille, à deux cent cinquante kilomètres de là, elle est "revenue à la vie", a pu manger, et est repartie pour six mois de répit. Je vous laisse toute interprétation de ce qui a pu se passer. Six mois plus tard, donc, aidée jour après jour par l'Hôpital à Domicile, suivie minute par minute par mes soins les plus constants, aimants, elle a cessé de vivre.

A aucun moment elle n'a demandé d'en finir. Donc je n'ai rien fait en ce sens. Elle est partie quand il lui paraissait judicieux de le faire. Elle avait cinquante-sept ans.

En revanche, si elle m'avait dit " Je n'en peux plus, fais quelque chose", je n'aurais pas hésité à braver VOTRE loi, et à l'aider à partir dans l'amour et la compréhension mutuelle.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre l'expression de ma contribution à la meilleure façon de vivre pour tous.

 

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commentaires

H
The book review that is given in the article is so wonderful that the life story of the nonagenarian father of the wonderful writer is mentioned in here. This is an article review that I read with whole interest to know what Emmanuele Bernheim wants to tell us through the book.
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I
Bravo ... bonne recherche !<br /> Le connaissiez-vous ?<br /> C'est dans une anthologie poétique , éditée en livre de poche que je l'ai découvert et aimé .
Répondre
I
"Et c’est vous et c’est moi. Vous et moi de nouveau, ma vie.<br /> <br /> Et je me lève et j’interroge<br /> <br /> Les mains d’hôpital et la poussière du matin<br /> <br /> Sur les choses que je ne voulais pas revoir.<br /> <br /> La sirène au loin crie, crie et crie le fleuve.<br /> <br /> …<br /> <br /> Vie ! O amour sans visage ! Toute cette argile<br /> <br /> A été remuée, hersée, déchiquetée<br /> <br /> Jusqu’aux tissus où la douleur elle-même trouve un sommeil dans la plaie<br /> <br /> Et je ne peux plus, non, je ne peux plus, je ne peux plus. "<br /> Bien sûr vous trouverez aisément l'auteur de ce cri !<br /> Poète un peu méconnu .
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B
<br /> <br /> Euh... Grâce à Gogole, Milosz.<br /> <br /> <br /> <br />