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22 mars 2013 5 22 /03 /mars /2013 06:39

Marie Treps. Enchanté de faire votre plein d’essence et autres joyeuses calembourdes. Paris, Vuibert, 2013

 

Marie-Treps--c--Seuil-E.Marchadour-BD.jpgExcusez du peu mais, en matière de calembours, je suis d’accord avec Flaubert (et avec mon ami Patrick G.) : plus ils sont mauvais, plus il sont bons : « les Espagnols les plus pingres sont les Navarrois puisqu’ils vivent en Navarre », avait découvert Flaubert enfant. Ce qui lui permettait d’arriver, alors qu’il ne connaissait même pas Buster Keaton, « au comique extrême, le comique qui ne fait pas rire ». Comme quand en bon prépoujadiste, il parlait de “ démocrasserie ”.

Quelle bonne idée a eu la linguiste Marie Treps, en ces temps de difficultés hollandesques (en affirmant que son seul ennemi était la finance, le futur président était-il un faux mage ?), de nous rafraîchir les sens avec son ouvrage sur le calembour ! Pour l’auteur, un calembour est « une devinette implicite ». Donc, « sous peine de ruiner son effet, qui lance un calembour doit renoncer à en livrer le secret. » Il en va de même pour les contrepèteries. Le jeu de mots est fondé sur « une similitude de sons recouvrant une différence de sens ». Treps propose arrosoir et persil pour au revoir et merci. Exactement dans la même veine, les Britanniques avaient forgé, au moment de l’invasion de l’Éthiopie par Mussolini : Abyssinia pour I’ll be seeing you (à la revoyure). Le calembour « force l’équivoque sans plus respecter le bon sens que l’orthographe » (V.-J. de Jouy). Jusqu’à préférer la forme dénaturée à l’originale : « Là où il y a de la gaine, y’a pas de plaisir » (San-Antonio), « la caserne d’Ali-Baba » (Coluche). Et l’on attend le moment où la langue française, dans son canon, finit par préférer le sens à la forme. Treps cite « clouer le bec » : l’image est forte, avec ce clou qui ferme méchamment le bec. Or clouer est ici une forme archaïque de clore. C’est un chaud la pince qui me l’a dit. Pas Albert Cohen, qui faisait dans la triplitude avec son payer rectal sur l’ongle (payer rubis, payer recta, rectal).

Jouer avec les mots, c’est, d’une certaine manière, retourner en enfance ou, plus exactement, y rester. Calembourrer n’a rien de pervers, ne relève pas d’un comportement marginal. Il s’agit d’une réflexion, d’une pratique plus ou moins consciente du fonctionnement de la langue, quand le locuteur tire profit des zones résiduelles du comportement langagier que les grammaires, les théories linguistiques, ne prennent pas en compte.

Le calembour est assurément soluble dans la lutte des classes. Treps cite Alphonese Allais : « … ni des lèvres, ni des dents, comme dit ma brave femme de concierge ». Les personnages de Proust, eux aussi, calembourrent à tout va. Un peu honteux, tout de même. Marie Treps oppose les drôles de calembours de Berrurier sans enjeu (Ça marche comme sur Déroulède) à ceux de Coluche, échos de la fronde populaire (Lecanuet élu dans un concours de circonstances, les érections pestilentielles). Autres calembours sans trop d’enjeu politique, le traficotage des noms propres :C’est l’année où Maurice Herzog est monté sur Lana Turner, Marcel Prout, Simone de Bavoir, Cecil Billet de Mille, L’enroué vers l’or (Charles Aznavour), Julio l’Essuie-glace.

Shakespeare branlait-il son dard (To skake : agiter ; spear : lance, dard) ? Certains noms – communs ou propres – sont plus signifiants que d’autres. Valéry l’avait remarqué à propos de La Fontaine : « Peut-être ce nom même de La Fontaine a-t-il, dès notre enfance, attaché pour toujours à la figure imaginaire d’un poète je ne sais quel sens ambigu de fraîcheur et de profondeur […]. De grands dieux naquirent d’un calembour […]. » Il n’est pas certains que les possesseurs d’un nom aiment qu’on joue avec leur patronyme. Il n’en reste pas moins que s’il y a calembour à partir des noms, c’est que d’abord, comme le dit l’expression, on se fait un nom : il est fort probable que le patronyme de la famille royale des Stuart vienne de sty ward (porcher), il est sûr que le peintre Hogarth s’appelait à l’origine Hoggart (hog = verrat). Quant au premier président de la République de Côte d’Ivoire, il s’appela “ Houphouet ” (détritus) pour des raisons métaphysiques et “ Boigny ” (bélier) pour des raisons sociétales. Le calembour jailli d’un patronyme crée donc un univers fini, rétréci, où l’arbitrarité du signe a vécu.

Je pense que l’auteur aurait pu problématiser davantage cette inscription du calembour dans le fait socio-politique. Je vais reprendre ici des éléments d’un texte écrit il y a une vingtaine d’années et que j’ai publié dans mon blog il y a deux ans (link).

 Nous sommes aujourd’hui dans une ère de médiatisation obligatoire, à une époque où il faut penser, parler et réagir le plus vite possible. Il n’y a plus de discours public sans urgence histrionique, sans mépris pour l’approfondissement, sans relégation aux oubliettes de l’histoire du substrat culturel, sans appel – entre autre par le calembour – aux tendances simplificatrices et démagogiques d’un homo civicus et economicus complètement emprisonné dans la langue des moyens de communication de masse. Insulte raciste, expression à cru de la violence de l’inconscient, le “ Durafour crématoire ” de Le Pen était aussi un crime contre la pensée lorsque c’est l’Autre antisémite qui parle, non pas contre le locuteur, mais en lui. Un journal comme Libération hésite entre la désinvolture de ses calembours de première page et la respectabilité auto-légitimante d’un regard plus ou moins approfondi sur les choses. De Le Pen à Demorand, l’utilisation médiatico-politique du calembour marque la volonté d’inclure tout dans tout, et vice-versa (Lycée de Versailles ?), est la preuve que tout se vaut et qu’un bon mot qui passe la rampe vaut mieux qu’une réflexion qui prend son temps. Le calembour est, en effet, un éclair, une brièveté, un coin enfoncé entre l’essentiel et l’accidentel.

Dans notre époque “ moderne ”, lorsque les Guignols servent de culture politique et que les hommes politiques eux-mêmes s’y réfèrent et se mirent parfois en eux, lorsque le sondé a remplacé l’électeur, on peut se demander si on n’a pas atteint (provisoirement, peut-être), un certain aboutissement de la pensée, quand la signification a disparu parce qu’on a perdu de vue la relation logique entre le signifiant et le signifié. Quand la Vénus de Milo retrouve ses bras (aux États-Unis, par exemple) non pour que nous ayons envie de l’original mais pour que nous n’ayons plus besoin de l’original, quand on attend des supermarchés qu’ils se substituent aux pouvoirs publics parce que les banlieues sont devenus des “ quartiers ” ou des “ghettos”, quand les sectes ont remplacé les églises, quand les ambitions personnelles ont démodé les partis politiques, on peut se demander si l’humanité va encore être capable de produire des signes authentiques. Lorsqu’on ne parvient plus à rattacher les mots aux choses parce que notre rapport aux signifiants est brumeux, on abandonne le monde de la création pour se satisfaire de celui de la répétition parodique, du pastiche tautologique, du jeu à l’état pur, quand le ludique ne renvoie qu’à sa propre performance, se dénote sans connoter le réel. C’est ainsi, me semble-t-il, qu’on peut expliquer, ces dernières années, l’essor considérable de tout ce qui relève de l’imitation et du jeu sur les énoncés de la société. Il n’est pratiquement plus rien qui ne renvoie à autre chose. Quand le “ tout vrai ” doit s’identifier au “ tout faux ”, la médiatisation s’opère très souvent par le biais de calembours.

Lorsque je dis que “Dieu est un mythe errant”, je joue sur un jeu de mots préexistant, je tors une pensée elle-même tordue. Je débusque une stratégie langagière qui n’est pas neutre, et je finis par maîtriser une réalité qui m’avait échappé en affaiblissant la charge paradigmatique des vocables “ Dieu ”, “ mythe ” et “ Mitterrand ”. Mais cette réussite n’a été possible que parce que je ne me suis pas écarté de la logique du sémantisme de la proposition rhétorique initiale. Dieu m’a ramené à Dieu. Le mythe au mythe. Le discours au discours. Mais, heureusement, le jeu sur les mots n’est possible que parce que dans l’univers il y a davantage d’objets que de mots, et surtout que de sons, et parce qu’un mot n’est pas défini par sa seule forme mais surtout par sa fonction. Sinon, Séphéro, le fameux soldat de “ La Marseillaise ”, ne serait jamais sorti de son calembourbier.

Le calembour n’est pas un acte gratuit, qu’il témoigne de la crainte de l’autre ou d’un défi à l’autre, comme dénotait, au début de la guerre du Golf Persique, cette constatation du petit garçon d’un marine : « Sadly Insane took my daddy away » [ce triste fou m’a pris mon père] , ou l’antanaclase historique des Parisiens protestant contre les barrières d’octroi en 1789 : « le mur murant Paris rend Paris murmurant  », ou enfin ce slogan mot-valise des Luddites : “ Long live the Levolution ! ” mariant les “Levellers” (les Niveleurs) aux révolutionnaires français.

Le calembour traduit la jouissance du locuteur qui sent les potentialités infinies d’une langue qu’il domine à mesure qu’il la malmène. Autrement dit, le désordre qu’occasionne le calembour est la preuve de l’ordre du génie de la langue. Lorsque Booz est vêtu de “ probité candide et de lin blanc ”, lorsque Prévert évoque L’Emasculée Conception, lorsque Boris Vian joue de son quadruple instrument la trompinette (trompe, trompette, pine et trombine), de nombreuses frontières entre genres littéraires ou rhétoriques sont anéanties.

Il faut dire que l’étymologie peut nous aider à accéder à une étonnante connaissance de nous-mêmes, de notre culture, via le délire, la sortie du sillon. On pense aux travaux de Pierre Brisset pour qui l’étymologie donnait la clé, non seulement des mots, mais aussi du monde. Ainsi le gâteau matutinal préféré des Français s’appelle croissant, bien sûr parce qu’il en a la forme mais aussi parce qu’il fut inventé pour commémorer une victoire autrichienne sur les Turcs. Brisset poussait loin sa démonstration lorsqu’il expliquait que des idées exprimées par des sons identiques avaient la même origine. Il donnait l’exemple suivant :

Les dents, la bouche
Les dents la bouchent
L’aidant la bouche
L’aide en la bouche
Laides en la bouche
Laid en la bouche.

Le linguiste Robert Silhol a ainsi magistralement expliqué comment on pouvait jouer avec l’inconscient d’Apollinaire en jouant aux quilles avec les onze mots du refrain du “ Pont Mirabeau ” : 
« Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure »

Mais si on s’en tient à une simple approche grammaticale quoique ludique des six premiers mots “ Vienne la nuit sonne l’heure ”, on ne perd pas non plus son temps. Outre le fait que “ Vienne ” n’est peut-être rien d’autre que le chef-lieu d’arrondissement de l’Isère ou un département qui produit du fromage de chèvre, on peut voir dans ce verbe le véhicule des souhaits ou des regrets de l’auteur, on peut accorder à “ la nuit ” une valeur anaphorique ou une valeur généralisante, on peut conjuguer “ sonne ” au subjonctif, à l’indicatif ou à l’impératif, et on peut également donner à “ l’heure ” une valeur anaphorique ou généralisante. Ce faisant, on aura, sans effort, écrit cent mille milliards de poèmes.

Que peut-on faire de mieux ?

 

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http://pedagogite.free.fr/images_l_z/orthographe.jpg

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