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29 avril 2011 5 29 /04 /avril /2011 06:50

P.E.C.R.E.S. Recherche précarisée, recherche atomisée. Paris : Raison d'agir

 

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Ceci est un livre coup de poing : le collectif P.E.C.R.E.S. (pour l'Etude des Conditions de travail dans la Recherche et l'Enseignement Supérieur) explique comment et pourquoi les conditions de recrutement et de travail dans l'enseignement supérieur français deviennent plus scandaleuses encore que  celles du secteur privé le plus rétrograde.

 

Remarquablement bien écrit, si l'on excepte ce viol inepte mais politiquement correct de la langue française qui consiste à faire de Catherine Deneuve une grande acteure et de telle star du porno une formidable suceure (link), sans parler de ces tirets qui nous lacèrent la rétine ("les effets de la précarité fournissent des justifications aux abuseur-e-s, les travailleur-e-s précaires étant dépendant-e-s de leur bon vouloir...") cet ouvrage rigoureux fait le point sur une situation qui nous ramène au XIXe siècle. Si rien ne change, il n'y aura plus un fonctionnaire dans l'enseignement supérieur et la recherche d'ici trente ans (comme c'est le cas dans la plupart des pays du monde), d'autant que ce pli catastrophique aura été pris avec l'assentiment d'une majorité des personnels, par lassitude ou par conviction. Ne nous voilons pas la face : les enseignants et chercheurs du supérieur virent inexorablement à droite et à l'extrême droite. Sarkozy et Pécresse le savait parfaitement lorsqu'ils ont fait voter la LRU à la hussarde en 2007.

 

La main-d'oeuvre précaire a tout pour plaire à ses employeurs, moins chère, docile, de passage. La précarisation n'est pas une variable d'ajustement : elle est faite pour durer. Le travailleur précaire dans le supérieur est une femme (60% sont des femmes), de trente ans en moyenne, multipliant les contrats précaires depuis quatre ans, n'ayant jamais connu de progression de salaire. Un quart des précaires gagne moins de 1200 euros par mois (un tiers des femmes). Ces personnes sont très aisément victimes d'abus d'autorité, de harcèlement, de chantage, de clientélisme.

 

Précariser les personnels, c'est précariser la production des savoirs, la reconnaissance des qualifications, et nier que l'enseignement et la recherche sont un service public. La précarité est devenu le mode normal d'accès au travail. C'est aussi le mode normal de sa sortie : l'entrée statutaire dans le métier se situant à 33 ans et six mois, il est inutile d'espérer une retraite décente.

 

L'Agence nationale pour la recherche (ANR), créée en 2005, a réorganisé les activités de recherche autour de contrats de court ou moyen terme plutôt que de financements sur le long terme. A cause de la LRU (loi sur la "responsabilité" des universités (2007), il s'est opéré un transfert du pouvoir de décision des professionnels scientifiques choisis démocratiquement par leurs pairs aux instances administratives, particulièrement concentré entre les mains du président. Toutes les équipes élues depuis 2007 l'ont été en parfaite connaissance de cause et se sont appuyées sur la loi pour affaiblir les travailleurs et éliminer progressivement les pratiques démocratiques arrachées de haute lutte après Mai 68.

 

Au CNRS, entre 2006 et 2009, le nombre des statutaires a diminué de 2%, celui des non-statutaires a augmenté de 13%. Dans le même temps, 2011 a vu une baisse dans la dotation des laboratoires de 12 à 15%. En bout de course, la France occupe désormais le 25e rang sur 26 des pays de l'OCDE pour l'emploi des jeunes docteurs avec un taux de chômage trois fois supérieur aux pays comparables.

 

Dans l'enseignement supérieur comme ailleurs, l'argent va à l'argent : "On appauvrit le budget de la recherche et de l'enseignement supérieur et, une fois la misère installée dans les universités et les laboratoires, on fait miroiter beaucoup d'argent par le biais d'agences de financement qui ne fonctionnent plus que sur des appels à projets et ne permettent pas légalement de créer autre chose que des emplois précaires." La règle du non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux entraîne mécaniquement une diminution des postes statutaires. Tout président d'université peut désormais recruter, seul, un maître de conférences dans la discipline de son choix, sur un CDD et avec les émoluments qu'il aura lui-même déterminés.

 

Ce mouvement calamiteux vient de loin, plus exactement des socialistes, l'élancé Allègre, "dégraisseur de mammouth", et Jacques Attali, protégé à titre personnel par douze statuts de la Fonction publique. En 1998, ils mettent sur pied le LMD (licence, master, doctorat) pour calquer les diplômes français sur un certain nombre de diplômes européens. Il s'agit en fait de faire entrer l'Université française dans la logique marchande de l'"économie de la connaissance".

 

Les universitaires qui choisi cette profession il y a une quarantaine d'années ont joui de deux privilèges considérables : celui de la liberté intellectuelle et de la maîtrise du temps. Qu'en est-il désormais ? "L'emploi précaire se caractérise par la courte durée et la discontinuité des temps rémunérés ; il réduit l'horizon individuel à du court terme ; enfin il entre en conflit avec la temporalité propre de la recherche, qui est nécessairement une temporalité longue." Il s'est passé trente ans entre les découvertes de Pierre-Gilles de Gennes et l'élaboration des écrans de télé plats

 

A terme, il faut craindre une baisse générale du niveau des connaissances, "alors même que la précarisation se met en place au nom des prétendues performance et excellence". (...) Là où une activité de recherche trouvait un prolongement dans une publication robuste et développée, devenant une référence, il est désormais plus rentable de multiplier des publications sur des segments de résultats plus restreints." Il ne faut surtout plus écrire de livres, y compris en sciences humaines, psychologie, par exemple.

 

Ne parlons même plus de "démocratisation scolaire" (dans mes dix dernières années d'exercice, 1998-2008, je n'ai pas entendu une seule fois évoquer ce problème). Les étudiants seront les principales victimes de la précarisation des personnels. Les auteurs font observer que si l'espérance de vie baissait brutalement, on incriminerait à raison le ministère de la Santé. Dans le cas de l'enseignement, c'est le contraire : "Le ministère utilise la baisse du nombre des étudiants pour justifier une baisse du recrutement, (...) préparant les conditions d'une accélération rapide de la déscolarisation." En outre, le recrutement des candidats au doctorat va se faire de plus en plus parmi la population capable d'affronter la précarité, c'est-à-dire dans les classes favorisées. Résultat : "le taux de croissance du nombre des doctorats délivrés est nul en France alors qu'il est en augmentation de 7% en Belgique ou de 23% au Portugal.

 

Je terminerai par une conclusion personnelle, induite par la lecture de ce livre et par mon vécu : comme France Télécom, l'enseignement supérieur et la recherche vont devenir une machine à broyer, un presse-orange, ai-je dit ailleurs (Ça se durcit (116)  ). Combien de temps ces jeunes pourront-ils vivre dans ce mépris, ce manque de reconnaissance, cette exploitation, avec ces rétribution ridicules ?

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