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10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 15:05

André Gardies. Le train sous la neige. Sète : Éditions de la Mouette, 2011


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Le monde d'André Gardies

 

Ceci est le cinquième roman d’André Gardies. Ce qui frappe chez cet écrivain qui a publié sa première œuvre de fiction à un âge respectable, c’est qu’il se renouvelle à chaque ouvrage mais que son œuvre fait preuve d’une grande cohérence en ce qu’elle est traversée par les mêmes thèmes personnels forts : le temps qui se dilate et se rétracte et qui n’est certainement pas linéaire mais qui fait jaillir les souvenirs et les sensations, la force du destin, conjointement aux forces venues du dedans, l’âme des choses, l’extrême difficulté à établir des relations vraies, la quête de soi, sisyphienne, ni achevée, ni pleinement réussie. Et puis les représentations picturales ou photographiques, qui nous parlent si nous parvenons à entrer en elles. Ce qui est presque naturel pour un spécialiste de l’espace filmique.


Ce récit est la quête traumatique et angoissée d’un homme d’un certain âge qui tente de remonter le fil de sa mémoire, en « trouvant les mots justes » qui l’amèneront à « ressasser ses souffrances et ses inquiétudes ». Gardies véhicule cette difficulté à retrouver le temps par une utilisation originale et déroutante des temps de la grammaire (passé composé, parfait, plus que parfait).


L’univers fictif de l’auteur – comme celui de son personnage – est constamment une polyphonie des sens. L’ouïe est finement sollicitée (« le jacassement aigre du carillon ») ; mieux encore quand le tellurique et l’âme des choses investissent, de manière téléologique, la raison humaine : « J’aime le moment où le feu rugit au fond du four. J’aime quand il lutte contre la terre et l’eau. D’ailleurs c’est ça qui fait la beauté unique de la céramique, qu’elle soit le fruit d’une lutte toujours implacable. »


Et puis, il y a la sexualité, présentée en ses multiples registres. L’adolescente, brute de décoffrage : « Comme pour mieux s’adresser à la classe, la prof de sciences naturelles se balançait légèrement d’avant en arrière. Et durant tout ce balancement, son sexe venait s’appuyer contre l’angle arrondi du plateau sur lequel elle semblait peser et qui s’enfonçait dans le giron de la jupe serrée en dessinant un triangle désirable. » La mature, plus sensuelle : « Un lit de douceur féminine, presque délicat. Les draps fins certainement, ou le moelleux enfoncement de l’oreiller ? Aussi enveloppants que les bras d’une amante, que ceux de sa belle inconnue ; celle qui dans ce même lit, l’été, se laisser réveiller par la lumière du soleil. […] La douceur de la peau au creux des reins, les paupières qui se ferment pour mieux écouter le désir, l’odeur chaude du coup où l’on se blottit, la complicité des regards émus, des gestes presque malhabiles à force d’émotion, tout cela serait-il possible sans la pudeur, sans le sentiment que l’on se donne à l’autre, plus précisément que l’on se découvre à l’autre et uniquement à lui ? »


Mais le thème dominant de ce roman reste l’animisme. L’auteur, qui a longtemps vécu en Côte d’Ivoire, nourrit son récit – de manière troublante et parfois aussi un peu didactique – de sa connaissance des masques et de la reine de la lagune, la mystérieuse et redoutée “ Mami Wata ”, cette sirène inspirée du lamantin qui mènera le personnage principal à sa perte parce qu’il l’aura défiée. Je ne résiste pas au plaisir de citer une description saisissante des masques dan échassiers (capables d’effectuer des sauts périlleux sur leurs échasses), qui peuvent dire la force de l’invisible : « Et puis il y avait eu ce moment de saisissement, d’effroi exactement, lorsque l’un d’eux, le plus haut, le grand maître peut-être, s’était arrêté devant lui, devant cet homme blanc, si incongru au sein de la foule. Il avait suspendu un instant ses acrobaties, s’était penché vers lui, le torse à l’horizontale, dodelinant de la tête comme s’il marquait sa surprise, puis avait repris le rythme effréné de ses contorsions et virevoltes tout en ne le quittant pas des yeux. Et tandis que le corps, tout le corps, des pieds de bois frappant en cadence le sol jusqu’aux convulsions des bras et du buste, se livrait au déchaînement le plus endiablé, le visage, lui, continuait de le fixer, immobile et parfaitement impassible, sans autre expression que celle d’une sorte de détachement éternel, comme si rien de la fièvre qui s’était emparée de la chair ne pouvait atteindre l’âme. »


Le grand questionnement de cet ouvrage est : qui et que sommes-nous dans le monde ? Le présupposé de l’auteur est que les réponses fournies par la culture occidentale ne suffisent pas. Comme on dit volontiers en Côte d'Ivoire, par une pirouette, la question est « métaphysique ».

 

Le site d'André Gardies :

http://www.andregardies.com/


 

Toujours dans le cadre de ma politique d’autocitation, je reprends ici une note de mon blog, censuré par nouvelobs.com, consacrée à André Gardies en 2007.

 

Je voudrais évoquer ici brièvement les deux derniers romans d’André Gardies : Les années de cendres (2005) et Le monde de Juliette(2007). Précédemment, Gardies avait publié Derrière les ponts (2002).
J’ai connu André dans les années soixante-dix à Abidjan, où lui et moi enseignions à l’Université Nationale de Côte d’Ivoire. Il était déjà un éminent spécialiste du cinéma de Robbe-Grillet, avant de rédiger une importante thèse d’État sur le cinéma africain. En plus de nombreux repas amicaux, nous avons partagé de forts sérieux combats militants.
Dans Les années de cendres, André a parfaitement réussi à intégrer le personnel (sa quête, sa souffrance) à quelque chose qui lui est supérieur : sa vision humaniste … du genre humain. J’ai énormément apprécié le dialogue du narrateur avec la mère, et la fabrication d’un style – extrêmement cohérent – pour cette même mère. Le style de l’auteur est parfaitement maîtrisé car, comme chez les plus grands, on a la certitude que tout mot choisi est exactement celui qu’il fallait choisir.
Bien que très proche de l’auteur, ce roman est peut-être moins touchant que le suivant, Le monde de Juliette. Il y a toujours un risque avec les profs de littérature car ils connaissent toutes les ficelles, ce qui peut soit les bloquer, soit leur donner une assurance, une arrogance de mauvais aloi. En vrai écrivain, André Gardies donne l’impression de ne pas connaître les ficelles parce que son écriture s’impose naturellement, parce qu’on ne voit que l’art, et jamais la fabrication, l’artefact, l’artifice. Au sens vrai et noble du terme, André fait dans et de la dentelle : c’est constamment élégant, fin et précis.
Le monde de Juliette contient quelques passages sublimes : ce qui a rapport aux sentiments et aux comportements maternels de Juliette est bouleversant. La page 30 est extraordinaire : j’ai rarement lu quelque chose d’aussi beau sur le combat entre la vie et la mort. J’ai proposé cette page à certains de mes étudiants à titre d’illustration du rythme de la phrase, dans la deuxième moitié en particulier.
Je suis sûr que, dans son prochain roman, André Gardies accèdera à l’universel.


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 André Gardies et une admiratrice

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