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16 juin 2012 6 16 /06 /juin /2012 05:26

http://allambc.biz/img/anquetil-big.jpgPaul Fournel. Anquetil tout seul. Paris, Le Seuil, 2012.

 

Chacun à sa manière, Gilbert Bécaud (link) et Jacques Anquetil ont illuminé mon enfance. Pourquoi ? Tout simplement parce que c’était eux et parce que c’était moi (d’accord : vous avez déjà entendu cela quelque part).

 

Paul Fournel fait partie de ces grandes plumes qui ont magnifiquement écrit sur le cyclisme (j’avais adoré son Besoin de vélo). Parmi les récentes (Chany et Blondin ayant rejoint le paradis des suiveurs), je pense, bien sûr à Philippe Bordas et son Forcenés (link) où quelques pages saisissantes rendaient hommage à Anquetil, en le singularisant si besoin était.

 

Ancien normalien, président de l’OuLiPo, ancien attaché culturel, Paul Fournel a produit une œuvre littéraire aussi passionnante que variée (link). Son dernier livre sur le cyclisme est magnifique parce que, toute honte bue, il n’a pas hésité à faire comme les enfants : il s’est mis dans la peau de son champion. Il a alors ressenti, compris, pourquoi Anquetil était « tout seul ». Tout seul, parce que foncièrement différent des autres, à côté des autres, au-dessus des autres. Et aussi parce que, dans la compétition, qu’elle soit de haut niveau ou pas, on ne peut gagner que si l’on se veut seul.

 

Indurain a remporté autant de Tour de France qu’Anquetil mais il avait le charisme d’un tas de cailloux. Lance Armstrong, dont on suggère enfin qu’il s’est peut-être dopé durant toute sa carrière (mais pas plus que le champion normand) suscitait autant de sympathie qu’une porte de prison. Merckx fut le plus grand coureur de tous les temps (il gagna une course sur trois, ce qui est phénoménal), mais on n’a jamais eu accès à son mystère, à sa part d’ombre. Hinault représenta une manière de perfection sans parvenir à entrer dans la légende parce qu’il ne souffrit pas comme Louison Bobet, parce qu’il quitta le peloton très tôt ou trop tard et parce qu’il se reconvertit très prosaïquement – et sans prendre aucun risque – dans les relations publiques.

 

Coppi (dont certains tifosi embrassaient le vélo) et Anquetil ont suscité une littérature considérable, en accédant, durant leur carrière, au niveau du mythe. D’une part parce qu’ils ne nous ont pas forcés à les prendre au pied de la lettre dans la mesure où ils furent entourés d’un halo qui défiait l’explication rationnelle, et ensuite parce qu’ils furent performatifs. Le cyclisme professionnel existait trente ans avant la naissance de Coppi. Mais le campionissimo a inventé LE cycliste professionnel, sa figure. La course contre la montre préexistait à Anquetil, mais il l’a créée en en faisant une pratique qui appartient à l’au-delà de l’humain, en nous en donnant l’origine et la fin, en nous révélant ce qui lui était primordial, donc en créant sa cosmogonie. La course contre la montre, selon et par Anquetil, c’est pour reprendre une expression de Mircea Eliade, « le modèle exemplaire de toute manière de faire ». Anquetil fut au vélo ce que Chopin fut au piano. C’est pourquoi dans un peloton de cent on le repérait instantanément. Même sans maillot jaune.

 

La raison pour laquelle, selon Fournel, Anquetil est « tout seul » est que « ses adversaires sont à battre ; ils ne sont ni à connaître, ni bons à jouer avec. Il y a les choses qu’il fait seul [le contre la montre] et les choses que lui seul fait [gagner le Dauphiné Libéré et Bordeaux-Paris dans la foulée, pour ne pas parler de sa vie privée absolument insensée]. » Avant Anquetil, les champions cyclistes adoraient le vélo (Binda faisait coucher le sien dans son lit et couchait par terre lorsqu’il avait mal couru) et méprisaient l’argent. Anquetil n’aimait pas le vélo (on ne le revit jamais sur une bécane, même pour une bonne cause, après qu’il eut raccroché) et il fut le premier homme d’affaires du cyclisme. Au-delà de sa garde rapprochée, Anquetil était peu expansif, contrôlé, froid. Tout le contraire de Poulidor qui devint le positif de son négatif, mais aussi sa victime sacrificielle pendant une décennie. Anquetil tuait quand bon lui semblait ; Poulidor fut tué surtout quand il n’en avait pas envie ou qu’il ne le méritait pas. Anquetil prenait des amphétamines (j’ai un jour rencontré son goûteur qui testait pour lui les nouveaux produits link), roulait très souvent en queue de peloton pour s’économiser ou parce qu’il s’embêtait (dans le Tour 1957, sa première victoire, on le perdit un jour : il s’était arrêté dans un verger pour cueillir des pêches), mais il s’infligeait à l’entraînement des souffrances bien pires qu’en compétition, ce qui lui permettait de faire connaître à ses adversaires des agonies dont ils se seraient bien passé, par exemple en prenant des relais de trente kilomètres !

 

Anquetil fit le premier Français (le troisième étranger) à gagner le Tour d’Italie. Selon Fournel, ce ne fut pas une mince affaire : « La télévision italienne elle-même ne peut pas être objective ; si c’est un étranger qui est en tête, les téléspectateurs diminuent du tiers à l’écoute des arrivées. Alors, tout est bon : rétropoussettes, coureurs-suicides prêts à se jeter sur vous pour vous précipiter dans un fossé. » Le plus drôle est que quand Anquetil remporta le Giro en 1960, le prix du meilleur grimpeur fut décerné à Rik Van Loy, un formidable rouleur et sprinter qui ne touchait pas une bille en montagne !

 

Au pic de la rivalité qui l’opposa à Poulidor, quand la France se retrouva partagée entre Anquetilistes et Poulidoristes, le Normand reçut des lettres anonymes le condamnant à mort. Leur opposition était telle qu’ils permirent à un troisième larron (Rudi Altig) de remporter le championnat du monde pour ne pas que « l’Autre » porte le maillot arc-en-ciel. Ils se retrouvèrent par la suite dans des parties de cartes interminables (où Poulidor gagnait), discutant des cheptels de bovins qu’ils venaient d’acheter.

 

À l’âge de trente-cinq ans, Anquetil fit l’acquisition d’un manoir normand qui avait appartenu à Maupassant. Dans ces murs qui avaient accueilli Gustave Flaubert ou le peintre Louis Pottevin, Anquetil régala Stablinski et Poupou. Anquetil avait commencé sa vie comme ouvrier agricole avec ses parents, le dos courbé pour cueillir des fraises. C’est pour échapper à ce sort qu’il devint champion cycliste. Durant sa retraite, à l’aide de télescopes coûteux, il contempla les étoiles, expliqua le ciel à sa fille Sophie, qu’il avait eue avec la fille de sa femme. Puis il eut, non pas un, mais deux cancers. Anquetil ne fit jamais rien comme tout le monde.

 

PS : Après avoir lu cette note, un très très vieil ami m'écrit ceci :

J'ai aperçu Anquetil à un critérium à Villeneuve sur Lot fin juillet, début août 54. Une demi-heure avant le début des hostilités, ils étaient avec Géminiani et d'autres en train de boire du ricard à la terrasse d'un petit bistrot des allées en face du théâtre. C'est Géminiani que j'avais identifié d'abord ; il ramenait sa gueule qu'on savait grande et portait une veste en suédine marron, grosse mode de l'époque. Inutile que je te dise qu'ils contrevenaient à l'idée que je me faisais du régime d'un cycliste professionnel.   

 

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