18 août 2012 6 18 /08 /août /2012 07:30

http://obambengakosso.unblog.fr/files/2012/08/J-Jesse-Owens1.jpgJean-Philippe Leclaire. Pourquoi les Blancs courent moins vite. Paris : Grasset, 2012.

 

Deux rappels historiques pour brouiller les pistes (sic). En 1960, les meilleurs sprinters noirs étatsuniens trépignent. Chacun veut être le premier à courir le 100 mètres en 10 secondes. Pas de chance : Armin Harry (que l’auteur de ce livre, bizarrement, n’évoque pas) leur coupe l’herbe sous le pied. Harry est blanc, blond et a passé son enfance dans l’Allemagne hitlérienne. Deux ans auparavant, il a déjà réalisé cette performance, mais les chronométreurs ont refusé de l’homologuer. Cette fois-ci, les chronométreurs sont toujours aussi sceptiques. Ils demandent à Harry de recourir. Mois d’une heure plus tard, il réitère son exploit. Le record sera égalé trois semaines plus tard par un Canadien. Noir. Le 1er novembre 1946, à Toronto, le premier panier de l’histoire du basket professionnel est marqué par un dénommé Ossie Schectman. Il est blanc, et il est juif. La BAA (l’ancêtre de la NBA) est alors dominée par les juifs. Certains journalistes parlent de prédisposition génétique. Un crétin des Alpes étasunien écrit : « Le basket convient aux juifs et à leurs origines orientales. C’est en effet un sport qui privilégie les individus à l’esprit vif et retors, habiles dans l’art de l’esquive. »

 

Quelques données historiques incontournables : sur les 80 sprinters qui sont parvenus à courir le 100 mètres en moins de 10 secondes depuis 1968, 78 sont noirs, nés en Afrique de l’Ouest ou originaires de cette partie du continent. 1 est métis. 1 est totalement blanc (Christophe Lemaitre, que ses petits camarades surnommaient “ Coton-tige ” quand il était jeunot). Ou encore : des Jeux de 1984 à ceux de 2008, tous les coureurs qui se sont qualifiés pour la finale du 100 mètres étaient noirs. Ou encore : les athlètes aux origines ouest-africaines détiennent 494 des 500 meilleurs temps sur 100 mètres. Pourquoi ? Dans cet ouvrage rigoureux, très documenté, Jean-Philippe Leclaire n’apporte pas LA réponse, mais de multiples éléments de réflexion après une remarquable mise en perspective historique. Et puis, il a le courage d’avoir écrit ce livre, dans une France, infestée par le politiquement correct, où l’on craint d’appeler un chat un chat, ou l’on recourt à l’anglicisme “ Black ” pour “ Noir ”, ce qui a pour conséquence de stigmatiser plus encore les hommes et femmes de couleurs, non “ caucasiens”, comme on dit aux États-Unis, un pays où les individus doivent se déterminer en fonction de 14 (!) possibilités raciales.

 

 

Si, statistiquement, les Blancs courent moins vite que les Noirs, c’est que les Noirs les ont dépassés. Le film Les Chariots de feu raconte l’histoire authentique de la rivalité qui opposa les deux meilleurs sprinters du milieu des années vingt. Deux Britanniques Blancs, intégristes religieux (un presbytérien et un juif), appartenant aux classes aisées. Pas de Noir, donc. Quelques années plus tard, Jesse Owens, et son compatriote Metcalfe (noir, lui aussi) surclassera les Allemands à Berlin. Petite question incidente à laquelle il n’est pas possible de répondre : que ferait Owens sur 100 mètres aujourd’hui avec des blocs de départ (starting blocks), une piste synthétique, un statut de professionnel, des conseils de diététique, un chronométrage au millième de seconde ? On peut penser qu’il réaliserait de toute façon bien moins de 10 seconde 2.

 

Les athlètes noirs ont connu, en gros, trois périodes. Au début du siècle, ils sont recrutés dans les milieux noirs les plus favorisés. Comme les sportifs blancs, ils intègrent des universités où ils sont chouchoutés. Mais, hors des arènes sportives, ils subissent le racisme de l’époque (tout comme les Noirs français : voir le grand-père de Christine Arron). Ils sont dépeints comme des primitifs. Dans l’entre-deux-guerres, les athlètes noirs proviennent surtout des milieux les plus pauvres (Jesse Owens), et font l’objet de mesures vexatoires racistes hors de stades. Après la Seconde Guerre mondiale, l’idéologie dominante en fait de grands enfants, des imbéciles heureux et utiles. Jusqu’à l’extraordinaire rébellion de Smith et Carlos sur le podium du 200 mètres de Mexico (et d’autres encore dont on a moins parlé) Les années 80, avec Carl Lewis seront une période de reconnaissance et de normalisation progressive. Depuis les années 90, ils sont admis pour ce qu'ils sont, et riches. Leurs exploits ont effacé leur couleur. Dans Do the Right Thing de Spike Lee, un pizzaiolo raciste dit des basketteurs Michael Jordan (qui a accumulé 800 millions de dollars durant sa carrière !) et “ Magic ” Johnson : « OK, ils sont noirs, mais ils sont plus que noirs. C’est différent. »

 

Et puis, il y a l’est de l’Afrique, pépinière de coureurs de fond et de marathoniens (les 33 meilleurs chronos du marathon sont détenus par des Kenyans et des Éthiopiens. Y aurait-il un gène pour fondeurs à l’est de l’Afrique et un gène de sprinter à l’ouest ? Sûrement pas. Pourquoi la sélection dite « naturelle » se serait-elle faite dans ce sens ? Pourquoi la dureté des conditions de vie, la résistance des peuples de l’Est-Africain n’a-t-elle pas débouché sur des sprinters, voire des lanceurs de poids ? Leclaire paraphrase Yves Saint Laurent : « Il n’y a pas un Noir, mais des Noirs ». Il n’existe pas de race noir, mais il y a des Noirs. La race est un concept social, et non scientifique. Comme le dit prosaïquement Marie-Jo Pérec, « Plus tu es noir, plus tu es esclave, plus tu es blanc, plus tu es libre. Des plus clairs, on dit qu’ils ont la peau “ chappée ”. C’est-à-dire qu’ils ont échappé à la malédiction du très sombre. » Et puis, que faire, dans une optique à la Le Pen (qui constatait ingénument que les Noirs couraient plus vite pour mieux les confiner dans ce rôle d’antilope), des mélanges ? Aux Etats-Unis, 90% des Noirs comptent au moins un ancêtre blanc tandis que 50 millions de Blancs comptent très certainement au moins un ancêtre noir. Nous venons tous de l’Afrique. L’auteur cite le biologiste Frédéric Dardel, actuel président de l’université Paris V : « Nous descendons tous de moins de 10 000 individus qui ont quitté l’Afrique, il y a cinquante à cent mille ans. […] Il y a de fortes chances pour qu’un Japonais soit plus proche génétiquement d’un Français qu’un Kenyan d’un Nigérian. »

 

Il n’en reste pas moins que les sprinters jamaïcains et afro-américains possèdent en commun de nombreux marqueurs génétiques typiques des régions de l’Afrique de l’Ouest et du Centre-Ouest. Fort bien, mais les esclaves et descendants d’esclaves ne constituaient pas – comme on l’a souvent affirmé – des groupes humains durcis par une sélection naturelle implacable. Ils souffraient en masse, encore jeunes, d’arthrose, d’édentation et de tuberculose. Et puis, il y eut la théorie de l’os du talon. Jesse Owens et d’autres auraient eu un os plus long que celui des Blancs. Faribole. Il s’averra par ailleurs qu’Owens possédait un mollet (fibres musculaires, os) typiquement « blanc ». On évoque par la suite le gène du sprint, l’ACTN 3 qui favoriserait l’explosion des fibres musculaires. Avec son nom, le champion olympique jamaïcain doit en être pourvu (bolt = départ brusque). Billevesée : ce sont les Australiens qui le possèdent en plus grand nombre. Ce gène, que possède Usain Bolt, on le retrouve – de manière plus ou moins prononcée – chez 5 milliards d’humains ! Yohan Blake, le second de Bolt décrit ainsi son enfance : « On n’avait même pas assez d’argent pour aller à l’école. Il fallait que je trouve des bouteilles de bière vide et que je passe des heures à porter de l’eau sur ma tête parce que nous n’avions pas l’eau courante à la maison. Ça m’a donné une force qui m’aide beaucoup aujourd’hui. »

 

Si l’hypothèse génétique était la solution miracle, les enfants des grands champions seraient eux-mêmes des grands champions. Ce n’est quasiment jamais le cas. La sagesse est dans les propos du généticien français Daniel Cohen : « Le devenir d’un être ne dépend pas de son génome ou de son environnement ou du hasard, mais des trois à la fois. » Le 10 septembre 2005, Christophe Lemaitre, alors âgé de 15 ans, se rend sur le parking de L’Intégral, la salle de spectacle de sa ville et, à l’invitation de l’entraîneur Jean-Pierre Nehr, il court une cinquantaine de mètres sur un sentier en gravillons, ombragé de platanes. En 6’’75, il bat le record d’un autre gosse de la petite ville de Belley, Pierre-Alexis Pessonneaux. Six ans plus tard, ces deux gamins constituent la moitié du relai national du 4X100. « Ça fait 25 ans que j’entraîne à Bellay », dit Jean-Pierre Nehr. « Jamais un cadre de la Fédération d’athlétisme n’est venu voir ce que je faisais ! » En Jamaïque, des dépisteurs de talents, il y en a à tous les coins de rue.

 

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Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
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