Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
9 mars 2011 3 09 /03 /mars /2011 09:58

Pierre Lemaitre. Alex. Paris, Albin Michel 2011.


 Depuis 2006, Pierre Lemaitre a publié quatre romans. Tous, plus coups de poing les uns que les autres. S’il fallait dégager quelques lignes de force dans ce qui constitue désormais une œuvre, on pourrait parler de romans noirs, de récits non réalistes mais qui donnent à lire le réel d’une manière très crue, de constructions à la fois totalement artificielles et nécessaires, de petites invraisemblances, de détournements très productifs des codes du genre, de regards sans complaisance sur la société, d’une sympathie réelle pour des humains qui, comme Lemaitre le dit si bien, sont devenus, par la force perverse du système, « gendarmes d’eux-mêmes ».

Cadres noirs était certainement plus “ politique ” qu’Alex, cette dernière livraison. Les désarrois d’un chômeur (link) renvoyaient plus directement aux problèmes structurels de la société que la séquestration d’une femme de trente ans que son bourreau veut « voir crever » (ou « crevée »). Mais, par ses outrances calculées (une femme doit avoir le cœur bien accroché pour lire la première partie), ce roman offre une relecture politique du pouvoir, de la folie, des relations humaines. Et surtout de la violence insoutenable que la société peut imposer aux corps, décrite de manière paroxystique.

Parmi les personnages, on trouve un juge, disons – pour simplifier – sarkozyste. L’auteur règle facilement son compte à ce magistrat qui, par idéologie, fait patiner l’enquête (pour le plus grand bonheur du lecteur, bien sûr) : « Pardonnez-moi de vous le dire ainsi mais nous ne sommes plus dans la culture du coupable. Nous sommes aujourd’hui dans la culture de la victime. C’est très louable de traquer les coupables, c’est même un devoir. Mais ce sont d’abord les victimes qui nous intéressent. C’est pour elles que nous sommes ici ».

À mes yeux, l’important est ailleurs. Par respect pour les lecteurs, je ne dirai quasiment rien de l’intrigue. Je ferai de ce livre une approche plus stylistique. Les procédés narratifs de Lemaitre sont désormais bien rodés : changement de point de vue, focalisation interne ou externe, narration à front renversé (une victime atrocement torturée est une tueuse barbare), bouleversements successifs de l’ordre des choses, scènes insoutenables pimentées d’une pointe d’humour. Et puis aussi des allusions plus ou moins discrètes à la culture générale (une serial killer qui lit E. M. Forster, ce n’est pas courant), des emprunts assumés aux grands auteurs.

Contrairement à ce que disait Pierre Desproges, Marguerite Duras n’a pas écrit « que des conneries ». Parmi ses plus fines observations, on retiendra que « la littérature est une écriture ». Pour qu’un livre ne vous tombe pas des mains, pour que le lecteur ne baye pas aux corneilles des clichés et du déjà lu, l’auteur doit trouver un medium en adéquation avec son projet. Ici, nous sommes servis. Lemaitre a élaboré une écriture nerveuse, haletante, une fausse oralité qui permet une synchronisation parfaite avec les pensées et le ressenti de son héroïne. Donc de l’empathie : « Ils sont face à face, c’est l’instant de vérité. Alex est tellement terrifiée à l’idée de ce qu’il pourrait lui faire qu’elle a subitement envie de mourir, tout de suite, sans rien exiger, qu’il la tue, maintenant. Ce dont elle a le plus peur, c’est de cette attente dans laquelle son imaginaire s’engouffre, elle pense à ce qu’il pourrait lui faire, elle ferme les yeux et voit son corps, c’est comme s’il ne lui appartenait plus, un corps allongé, dans la position exacte qu’il avait tout à l’heure, il porte des plaies, il saigne abondamment, il souffre, c’est comme si ce n’était pas elle, mais c’est elle. Elle se voit morte ».

Et puis, il y a le mode binaire de Lemaitre, son amble. À maintes reprises, la période peut être scindée en deux car la pensée pose ses deux pattes de devant puis ses deux pattes de derrière. Cette construction convient parfaitement à une pensée contrastive, volontairement simplificatrice, voire un peu manichéenne : « I Le type a reçu une trentaine de coups de pelle, IIA ensuite, son assassin, Nathalie Granger dans ses œuvres, IIB lui a coulé un bon litre d’acide dans la gorge ».

« I C’est ce qu’Alex n’a pas aimé chez elle, II sa manière épouvantablement commerçante de s’inventer des liens avec tout le monde. […] I Physiquement, c’est une femme qui a été belle, IIA qui a voulu le rester IIB et qui a tout gâché. Le résultat des opérations esthétiques vieillit parfois mal. I Ici, difficile de savoir ce qui ne va pas, IIA on a l’impression que tout s’est déplacé IIA1 et que le visage, IIA2 tout en essayant de ressembler encore à un visage, IIA1 échappe maintenant à toute exigence de proportion. »

Lorsque Lemaitre combine la fausse oralité et la binarité, on est pris aux tripes :

« IA Difficile de comprendre ce que ressent le type, IB il est dans un tel état, IIA comment savoir ce que ça lui fait, IIB l’acide se déverse IIB1 dans la bouche, IIB2 dans la gorge, // I personne ne saura rien de ce qu’il a réellement ressenti II et, d’ailleurs, peu importe. I Comme dit l’autre, II c’est l’intention qui compte ».

« I Alex IA tue et IB retue, IIA vit IIB et revit. I Puis la danse enfin s’épuise, II comme la danseuse. »

Nous baignons dans l’artefact littéraire, d’autant que l’héroïne ne possède que des livres, des exemplaires de poche de Céline, Proust, Gide, Dostoïevski, Rimbaud. « On dirait l’étagère d’une lycéenne. La fille n’est pas entière. Ou pas finie », observe un des policiers.

Ce mode binaire rend fort bien compte d’une des constantes de l’univers de Pierre Lemaitre : le monde de la dissociation, du démembrement, du flou identitaire. Souvenons-nous du titre de son deuxième roman : Robe de marié. L’héroïne porte un prénom masculin qui peut être lu comme voulant dire "sans loi" (mais cette tueuse a un nom qui dénote la magistrature), l’officier de police qui la recherche a un prénom mixte (Camille), mais plutôt féminin et originellement masculin (cum ille), et il est affublé d’un nom flamand improbable signifiant “ depuis la ferme ”. Les effets d’Alex sont ceux d’une enfant alors qu’elle a trente ans. Comme si elle n’avait pas grandi. Devant des photos de sa fille, sa mère semble se trouver face à un portrait chinois (ces amusants portraits binaires qui nous éloignent à jamais de notre identité : « si j’étais un… je serais un… ») qu’elle ne reconnaît pas.

La fêlure d’Alex est naturellement exprimée en mode binaire : « elle sent que ça s’effondre, qu’elle est rattrapée ». Je dirais que nous sommes dans la refente lacanienne, dans l’aliénation d’un sujet qui se trouve « dans le signifiant incapable de le signifier ». Cette fêlure, « ces choses cassées dans le crâne », sont cette béance, cette incomplétude qui l’ont poussée à désirer la mort de l’Autre, des autres, dans une multitude d’identifications successives. Par exemple, on l’aura connue en “ Nathalie Granger ”, cette gamine durassienne tout en violence. Mais, au moment du grand saut, il y a plus : « Son corps est ici mais son esprit est déjà ailleurs. Il roule sur lui-même. Tout s’enroule autour de sa vie, ce qu’il en reste se replie sur soi ». Par cette admirable description, Lemaitre décrit la coupure de l’esprit de son personnage, la perte de contact volontaire avec la réalité, le repli autistique, une conscience déjà “ ailleurs ”.

Pour la bonne bouche, je terminerai sur les rats de la première partie du livre, à deux griffes de dévorer l’héroïne. Nous ne sommes pas très éloignés de l’usage psychanalytique qu’avait fait Orwell de ces carnivores dans 1984. Alex maintient ces bestioles à distance tant que son intelligence s’exprime et, justement, tant qu’elle ne tourne pas comme un rat dans sa cage. Mais le temps viendra où sa force psychique finira par se retourner contre elle en une agressivité dévalorisante, puis destructrice contre sa personne. Avant cela, la cage où elle aura été enfermée telle une rate aura exacerbé ses instincts, ses pulsions de survie, son extraordinaire vitalité, sa nature ô combien dangereuse pour ses futures victimes.

Du grand art.

 

PS : une question de Michelle sur le rapprochement que j'établis avec 1984 d'Orwell me permet de préciser ceci :

Comme tout le monde, Orwell avait ses phobies. Les deux plus encombrantes pour lui furent la crasse corporelle des humains et les rats. Enfant, il fut longtemps énurésique. Ces désagréments étaient les symptômes de problèmes personnels plus ou moins fantasmés : pulsion de l’échec et, surtout, sentiment de culpabilité. Il faut également se souvenir qu’Orwell était plutôt jungien que freudien.

À la fin de 1984, pour soumettre Winston une bonne fois pour toutes, son tortionnaire O’Brien le menace de la mort la plus affreuse, pour lui Winston, car elle renvoie au plus profond de sa névrose, à ce qui n’était, jusqu’alors, pas totalement conscient pour lui : des rats lui dévoreront le visage.

Dans une abréaction enfantine (exprimée dans un vocabulaire d’enfant : « Do it to Julia »), Winston hurle d’infliger ce supplice à Julia, celle qu’il a aimé, celle qui a partagé – même mollement – sa rébellion).

Ce sont donc les rats qui vont faire remonter à la surface les peurs individuelles et collectives (tuer la "sœur" Julia pour régler ses problèmes avec sa propre sœur, peur de la fin de l’homme (« the last man »).

Nous sommes tous Winston, mais O’Brien est en chacun de nous également.

Dans Alex, Pierre Lemaitre a particulièrement bien réussi cela : nous sommes avec Alex dans la cage, nous comprenons le père du jeune qu’elle a assassiné, mais nous restons jusqu’au bout avec Alex, cette tueuse en série.

Dans le fond, Alex est une personne-cage. En d’autres termes, la cage est sa carapace. Ce que l’auteur ne dit jamais explicitement mais qui est, je pense, implicite, c’est que le cheminement d’Alex vers les meurtres et le suicide passait par l’encagement et la menace des rats. Ces animaux qui prolifèrent face à une personne qui ne peut plus se reproduire.

 

 

Partager cet article
Repost0

commentaires

B
<br /> Il faut lire les romans de Lemaitre. C’est un grand, c’est du neuf.<br /> <br /> Une fois n’est pas coutume, je serai plus modéré que vous.<br /> <br /> Par-delà sa picole, vous n’imaginez ce que Duras a pu apporter aux gens qui enseignent la littérature, par ses films, ses romans et ses écrits théoriques.<br /> <br /> Concernant Jung, vous auriez pu ajouter qu’il fut nazi. Mais le problème n’est pas là. La « psychologie » d’un personnage (les guillemets sont de rigueur puisqu’un personnage n’a pas de<br /> psychologie, étant un « être de papier » – Duras) n’a rien à voir avec la psychologie d’un être vivant : c’est une construction littéraire, au même titre qu’une description ou un dialogue. Dans<br /> 1984, Orwell fait appel à certaines ressources jungiennes et, plus ou moins consciemment, il fait sa propre analyse psychologico-politique. Ça marche puisque, quand les rats sont à trois<br /> centimètres du visage de Winston, vous avez la trouille alors que ce n’est pas « pour de vrai ». Mais si vous avez la trouille, c’est parce qu’il y a 200 pages, avant cela, qui vous ont préparé à<br /> être en empathie avec le torturé et le tortionnaire.<br /> <br /> <br />
Répondre
D
<br /> Je suis émotif. Sans douter à priori de la qualité de ce livre, je ne pense pas que je vais le lire.<br /> <br /> Je me permets respectueusement de ne pas être d'accord avec ce qui est dit de Marguerite Duras. Je renvoie sur le sujet avec ce qu'a dit d'elle le regretté Guy Hocquenghem (1946-1988) dans sa<br /> "Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary" (1986 ; le titre est souvent cité, le livre peu lu) : "La triste pythonisse de basse police." (p. 145 de la réédition de 2003).<br /> <br /> Quant à Orwell, je trouve désolant qu'un esprit supérieur comme le sien ait pu se laisser à croire dans les fariboles de la psychanalyse, et qui plus est celle de Jung, fou délirant et mégalomane<br /> qui croyait être la réincarnation d'un dieu mésopotamien à tête de lion.<br /> <br /> <br />
Répondre
M
<br /> Bonjour,<br /> pouvez-vous m'expliquer le sens de "l’usage psychanalytique qu’avait fait Orwell de ces carnivores dans 1984"?<br /> merci.<br /> <br /> <br />
Répondre