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21 juillet 2012 6 21 /07 /juillet /2012 06:11

http://www.netarmenie.com/photo/varoujan4.jpg

Né en 1884, Daniel Varoujan fut assassiné le 26 août 1915 par des représentants du gouvernement ottoman. Une victime, parmi des centaines de milliers d'autres, du génocide arménien. Ce poème évoque Haïk, fondateur de l’Arménie, son fils Aram et le savant arménien Anania.

 

 

TERRE ROUGE    

Sur ma table de travail, dans ce vase, 
repose une poignée de terre prise 
aux champs de mon pays...

C'est un cadeau, – celui qui me l'offrit 
crut y serrer son cœur, mais ne pensa jamais 
qu'il me donnait aussi le cœur de ses ancêtres.

Je la contemple... Et que de longues heures passées 
dans le silence et la tristesse 
à laisser mes yeux se river sur elle, la fertile, 
au point que mes regards y voudraient pousser des racines.

Et va le songe... Et je me dis 
qu'il ne se peut que cette couleur rouge 
soit enfantée des seules lois de la Nature, 
mais comme un linge éponge des blessures, 
de vie et de soleil qu'elle but les deux parts, 
et qu'elle devint rouge, étant terre arménienne, 
comme un élément pur que rien n'a préservé.

Peut-être en elle gronde encore le sourd frémissement 
des vieilles gloires séculaires 
et le feu des rudes sabots 
dont le fracas couvrit un jour 
des poudres chaudes des victoires 
les dures armées d'Arménie?

Je dis: en elle brûle encore 
la vive force originelle 
qui souffle à souffle sut former 
ma vie, la tienne, et sut donner 
d'une main toute connaissante, 
aux mêmes yeux noirs, avec la même âme, 
une passion prise à l'Euphrate, 
un cœur volontaire, bastion 
de révolte et d'ardent amour.

En elle, en elle, une âme antique s'illumine, 
une parcelle ailée de quelque vieux héros 
si doucement mêlée aux pleurs naïves d'une vierge, 
un atome de Haïg, une poussière d'Aram, 
un regard profond d'Anania 
tout scintillant encor d'un poudroiement d'étoiles.

Sur ma table revit encore une patrie, 
— et de si loin venue cette patrie...— 
qui, dans sa frémissante résurrection, 
sous les espèces naturelles de la terre 
me ressaisit l'âme aujourd'hui, 
et comme à l'infini cette semence sidérale 
au vaste de l'azur, toute gonflée de feu, 
d'éclairs de douceurs me féconde.

Les cordes tremblent de mes nerfs... 
Leur intense frisson fertilise bien plus 
que le vent chaud de Mai le vif des terres. 
Dans ma tête se fraient la route 
d'autres souvenirs, des corps tout rougis 
d'atroces blessures 
comme de grandes lèvres de vengeance.

Ce peu de terre, cette poussière 
gardée au cœur d'un amour si tendu 
que mon âme un jour n'en pourrait, 
si dans le vent elle trouvait 
le reste de mon corps (devenu cendre, 
cette poudre en exil d'Arménie, cette relique, 
legs des aïeux qui savaient des victoires, 
cette offrande rouge et ce talisman 
serrée sur mon cœur de griffes secrètes, 
vers le ciel, sur un livre, 
quand vient cette heure précieuse 
de l'amour et du sourire 
à ce moment divin où se forme un poème,

cette terre me pousse aux larmes ou aux rugissements 
sans que mon sang ne puisse s'en défendre, 
et me pousse à armer mon poing 
et de ce poing me tenir toute l'âme.

 

 

 

Traduction : Luc-André Marcel qui écrivit ceci :

"Varoujan mourut attaché à un arbre, mutilé de part en part, et ses restes furent jetés aux chiens errants. Depuis Euripide, jamais à notre connaissance, poète n'avait connu une fin aussi effrayante, sinon celui dont la religion de son peuple se réclamait. Il est difficile de ne pas y penser. Le poète avait trente et un ans." 

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