Avant d’évoquer ces deux gadgets qui témoignent d'une imagination débordante et d'une élévation de pensée rare, deux petites
défections qui n’auront peut-être pas une incidence phénoménale sur la campagne, même si elles sont toujours bonnes à prendre.
Depuis quelques semaines, Ziad Takieddine, l’homme d’affaires franco-libanais, qui était au service de Nicolas Sarkozy jusqu’en 2008, fait désormais campagne pour Hollande. « Je suis plutôt de droite, mais Sarkozy et la clique qu’il couvre doivent dégager », explique ce milliardaire qui a longtemps permis à Jean-François Copé de barboter dans sa piscine. Au fait, à propos de Copé, on a pu observer que lors des débats de dimanche soir, un seul problème l’obsédait : la politique d’immigration de la gauche. Pour une raison fort simple qu’il n’a pas donnée : son grand-père paternel était roumain et s’appelait Copelovici et sa mère était algérienne. Il pense soigner cette névrose en écrasant les plus immigrés que lui. Au lieu de les sauver. Hollande a plutôt bien réagi au ralliement du sulfureux homme d’affaires : «Les amis encombrants de mes ennemis ne sont pas forcément mes amis… ».
Autre (semi) défection, celle du chanteur suisse Johnny Halliday. Promis, juré, craché, il « ne se mêlera plus jamais de politique ». Johnny explique qu’un artiste « n’a pas à se prononcer ». Il affirme qu’il ne se mêlera « plus jamais ouvertement de politique ». Ce faisant, il rompt avec une vieille pratique : son premier engagement date de 1974 quand, avec d’autres artistes de renom (Aznavour, Delon, Darc), il avait soutenu Giscard (lire ici "Quand les rats changent de pédalo" : link)
Mais venons-en à notre kleiner Mann populiste. Il y a d’abord cette initiative risible qui consiste à emmener le 1er mai des bourgeoises emperlousées (et péroxydées – l’un ne va pas sans l’autre, oui, je sais, c’est machiste) manifester pour une fête du Travail. « Du vrai travail », a précisé le féal du CAC 40 qui, mieux que tous les autres hommes politiques de droite français, a amplifié ce qu’on appelle désormais le précariat, a créé des petits boulots par millions, a suscité des « assistés » qui n’en peuvent plus. Notons que le kleiner Mann s’est exprimé, avec la subtilité de ses sabots à talonnettes, à Saint-Cyr, la banlieue chicos de Tours. « Maréchal, nous voilà ! » À quand un 1er mai des vrais chômeurs ?
Et puis, notre nouveau Peron vient enfin de découvrir la souffrance de millions de ses concitoyens. Il a du mérite, car depuis les résidences luxueuses de sa belle-famille où il réside, on a du mal, même à la jumelle, de voir des pauvres dans le malheur. Des pauvres qu’il a créés en organisant la misère. Des pauvres qu’il a jetés dans les bras lepénistes en imposant, cinq ans, durant, une sinistre chanson d’extrême droite au niveau du discours dominant. Alors, notre nouvelle dame patronnesse a décidé de s’appareiller : « mon devoir, c’est d’écouter les Français, pas de nier ce qu’ils ont voulu dire. Je vois ce vote comme un cri de souffrance. Je n’accepte pas qu’on caricature cette colère, cette souffrance. Je veux leur dire que nous les avons entendus et notre façon de les respecter sera de répondre par des engagements précis. »
Dans les colonnes d’Arrêt sur Images, Judith Bernard (quel tonus intellectuel !) lui a répondu que « C’est mal nommer les choses parce que le FN n’a évidemment pas le monopole de la souffrance. La France qui souffre (du chômage, du mal logement, des inégalités, de l’exclusion, etc) est une très vaste réalité couvrant tout le territoire français, et tout le panel des sensibilités politiques. Des gens qui sont "malheureux", "en colère", et qui ont "peur"», on en croise dans d’autres familles politiques, et notamment dans l’électorat du Front de Gauche : là aussi on est malheureux devant un monde suffoquant d’injustice, très en colère contre des propositions politiques absolument pas à la hauteur des enjeux, et on a peur que tout ça finisse par exploser dans le sens du pire. »
J’ajouterai à cette analyse très lucide que je suis un peu fatigué par tous ceux qui assimilent le vote lepéniste à un vote de protestation. Qu’ils soient ouvriers, marchands de cacahuètes ou chirurgiens, les électeurs de Le Pen ne sont pas des minus habens de la politique. Cela fait trente ans que le lepénisme fait partie du paysage politique au niveau national. Les électeurs FN savent parfaitement ce qu’ils font. Ils n’appartiennent évidemment pas tous au noyau dur du fascisme à la française, mais leur vote est tout aussi réfléchi et motivé que celui des autres électeurs. En 1941, Bertolt Brecht clôturait sa pièce La résistible ascension d’Arturo Ui par cette phrase passée à la postérité : « Le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde ». Ce qui signifiait que les pulsions fascistes peuvent se retrouver en chacun de nous (ce que développerait un peu plus tard Orwell avec son personnage du tortionnaire O’Brien dans 1984). À noter, car c’est tristement drôle, qu’Arturo Ui tournait autour d’une histoire de choux-fleurs dans la ville mafieuse de Chicago. Or nous avons eu un début de campagne kleinermanienne centrée sur la viande halal !
J’ai rencontré mon premier couple d’électeurs lepénistes en 1978. Lui, ouvrier, plutôt de droite. Elle employée, longtemps compagnonne de route du parti communiste. Ils vivaient dans une petite rue tranquille des faubourgs d’une ville du Nord. Je leur demandai, surpris, pourquoi ils s’apprêtent à voter FN : « Deux familles d’Arabes viennent de s’installer dans la rue. » « Et alors ? », demandai-je. « Ça va faire baisser le prix de nos maisons. » J’ai rencontré mon premier collègue universitaire lepéniste (avoué) en 1982. Lui qui, comme moi, avait été étudiant en mai 68, trouvait qu’il n’y avait plus assez d’ordre dans les facs. « Tu souhaites donc un ordre nouveau ? » « Oui, pas comme l’Ordre Nouveau des fachos, mais un ordre nouveau. De l’ordre, quoi. » Ils avaient basculé de l’autre côté du miroir. Ils y sont toujours.
Hollande ne parviendra à remporter l’élection que s’il explique et dénonce les mensonges populistes de Sarkozy. Avec ma chère Ida qui m’a transmis les chiffres suivants, je lui offre gracieusement (« sans conditions ») mon aide. Comment a-t-on voté Le Pen dans les banlieues à problèmes ?
Seine Saint-Denis : 13,5%
Mantes-la-Jolie : 11,5%
Les Mureaux : 13,7%
Trappes : 9,7%
Chanteloup les Vignes : 13,7%
Ne parlons pas de Paris intra muros : 6,2%.
Mais à Hautefage-la-Tour, petit village du Lot-et-Garonne de 600 habitants, Le Pen a réalisé 27% et la droite est à plus de 60%. À côté, à Auradou, 350 habitants, Le Pen récolte 32% et la droite est à 65%.
Moralité : là où il y a des pauvres et de « l’insécurité », Le Pen se plante. Comme tous les populistes à la Peron, Sarkozy tente d’abuser le peuple et d’inciter le garde champêtre d’Auradou à exiger une autochenille blindée furtive pour faire ses rondes.
Puisqu’on est dans les petits villages, terminons sur une note d’optimisme : une correspondante résidente d’Antraigues-sur-Volane (le village ardéchois de Jean Ferrat et d’Allain Leprest) se désole que Le Pen ait obtenu 14% des voix. Mais Mélenchon y est arrivé en tête avec 33% des suffrages, et la gauche totalise pas loin de 70% du total !
BM 24/04/2012