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27 février 2011 7 27 /02 /février /2011 08:33

Une histoire de taxi

BiarBloqué dans un embouteillage, je demandai au chauffeur de taxi qui me conduisait à la gare de Poitiers s’il voulait bien me raconter sa course la plus extraordinaire. Je m’attendais à un classique du genre accouchement sur le siège arrière, client en crise d’épilepsie, ou encore – cinéma oblige – policier faisant irruption dans le véhicule et hurlant « suivez ce véhicule ! ».

J’eus droit à tout autre chose.
« Un beau matin », me dit le chauffeur, « une dame d’une soixantaine d’années me demanda si je pouvais l’emmener à Biarritz. Je lui fis valoir que l’aller-retour lui coûterait au moins neuf cents euros et qu’il serait sûrement plus économique de prendre le train. La cliente m’informa qu’elle se fichait du prix et que, en tout état de cause, elle m’offrirait un bon repas le midi et le soir. Je lui demandai si je pouvais me permettre de savoir pourquoi elle souhaitait se rendre sur la côte basque. Elle me répondit qu’elle me le dirait en temps voulu. »
Comme l’embouteillage semblait se résorber, le chauffeur accéléra le rythme de sa narration.
« Nous prîmes donc l’autoroute A10. Jusqu’à midi, ma passagère n’interrompit sa contemplation du paysage que par une lecture superficielle d’un magazine féminin. Alors que j’étais sur des charbons ardents, me demandant le pourquoi du comment de cette expédition, cette dame affichait un grand calme. Vers midi trente, après la traversée de Bordeaux, elle me demanda de quitter la quatre-voies, de chercher un restaurant dans un village de mon choix. Nous nous arrêtâmes à l’auberge des Pins à Sabres, une grande maison landaise où ma cliente me suggéra de prendre le menu régional. Nous reprîmes la route un peu avant quinze heures et atteignîmes Biarritz vers 16 heures 30. Je ne savais toujours rien. Nous nous dirigeâmes vers la rue Louison Bobet. Je n’ai pas pu oublier un tel nom de rue ! Elle me demanda de rouler très lentement autour d’un grand pâté de maison, ce qui nous prit environ deux minutes. Un peu gênée, elle me proposa de refaire ce circuit, encore plus lentement. Lorsque ceci fut terminé, elle me dit de reprendre la route de Poitiers. Connaissant un peu Biarritz, je lui dis que j’aimerais bien faire un crochet par l’Avenue du Prince Galles, d’où l’on a cette vue magnifique sur la ville et sur la côte vers Saint-Jean-de-Luz. Elle refusa, m’expliquant qu’elle ne voulait pas rester une minute de plus dans les parages. Nous nous arrêtâmes pour dîner un peu avant Bordeaux. Alors, comme promis, elle me dit tout. »
Nous étions arrivés à mon point de destination. Je proposai au chauffeur de terminer son récit, au besoin en laissant tourner son compteur. Bon prince, il me demanda de régler la course et termina cette saisissante histoire.
« Cette dame s'était rendue de nombreuses fois en vacances sur la côte basque et avait acheté avec son mari une maison à Biarritz, pour leurs vieux jours. Comme son époux était mort dans un accident d’automobile, elle avait décidé de donner cette maison à leur fils et de passer sa retraite à Poitiers, où elle avait toujours vécu. Son fils s’était marié et, après la naissance de son premier enfant, il avait accepté le diktat de sa femme de ne plus jamais revoir sa mère. Atteinte d’un cancer généralisé et n’ayant plus que quelques mois à vivre, ma cliente avait souhaité revoir une dernière fois cette maison où elle n’avait jamais été invitée. Elle se sentait tellement seule qu’elle avait voulu accomplir ce voyage en compagnie de quelqu’un, mais d’une personne anonyme. D’où le choix d’un taxi et de son chauffeur. »
En m’installant dans le train qui me ramènerait vers les miens, je me dis que, chacun voyant midi à sa porte, on ne peut évaluer une douleur à l’aune d’aucune autre. J'imaginais cependant que cette souffrance avait dû être immense et qu’elle n’avait pu disparaître qu’avec la mort de cette pauvre dame.

 


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Published by Bernard Gensane - dans Tranches de vie
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Du rotary au col mao 28/02/2011


"Son fils (...) avait accepté le diktat de sa femme de ne plus jamais revoir sa mère."

Personne n'aime sa belle-mère, mais en arriver à ce point, c'est vraiment inqualifiable. "La friponnerie a des bornes", a dit Talleyrand, "mais la connerie n'en a point".


Bernard Gensane 28/02/2011


N'accablons pas ce brave homme. Les relations maître-esclave nous en ont fait voir d'autres.


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