Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 06:01

Les Amis du Monde Diplomatique de Tours ont élaboré un savoureux glossaire néo-libéral.

 

J'en propose ici des extraits.

 

 

Voici la sixième édition de ce glossaire, enrichie de nouvelles contributions (comme celles de Paul Laurendeau et Mathieu Gauthier, du Canada, de Bernard Berthelot, de Saint-Quentin, dans l'Aisne, de Christian Paroissin, de Paris, de David Krieff, de New York, de Robert Libiszewski (que j'invite à me préciser le sens de Performance), de Maisons-Lafitte, et d'un lecteur – auteur de Rebondir – dont j'ai malheureusement perdu le nom et que j'invite à me recontacter). Je vous signale aussi la nouvelle adresse électronique de Gérard Leduc, à l'origine de cette initiative : yg.leduc@wanadoo.fr Pour rendre le texte plus visible, j'en ai aussi changé le titre.

 

Le glossaire ci-après, avec l'introduction de Gérard Leduc (Ami du Diplo de Tours), constitue un travail de fond des Amis du Diplo de Tours. L'idée qui a présidé à sa naissance est que le maître des mots est maître des idées et celui-ci maître des esprits. En ce sens, il se situe dans le droit fil des préoccupations du Diplo, qui avait établi, il y a plusieurs années, que le communisme (entendu au sens courant) avait perdu la bataille des mots – donc la bataille des idées – bien avant de s'écrouler, à Berlin, le 9 novembre 1989. Ce glossaire est destiné à s'enrichir au fil des séances, au gré de l'imagination de chacun de nous. Il a pour dessein d'inciter le lecteur à débusquer, derrière des termes innocents, les perversions du langage provoquées par la doxa néo-libérale. Il s'agit donc, en décapant chaque mot, de repousser l'emprise du vocabulaire des nouveaux chiens de garde. Il n'est pas nécessaire d'éliminer les mots en question, il suffit de supprimer leur halo. Je m'explique : chaque mot ne se termine pas lorsqu'on a fini de l'énoncer. Le sens qu'il porte, comme la couleur d'un objet, irradie les termes environnants (ex. : le bleu ou le rouge n'apparaissent pas semblables selon qu'ils reposent sur une surface jaune, blanche ou noire). Il en est ainsi des mots qui, judicieusement disposés dans un discours, «colorent » ce discours d'une façon particulière. Leur influence est d'autant plus grande – et plus pernicieuse – qu'il s'agit de mots a priori «neutres ». Si nous les identifions, non seulement nous supprimons leur halo mais nous en éliminons l'influence, puisque leur force est précisément d'être invisibles. C'est le «test de Dracula » : exposés à la lumière, ils meurent.

 

Albanais : modèle social paranoïaque, autarcique et bunkérisé de feu Enver Hodja auquel les zozos altermondalistes veulent délibérément ramener notre pays alors que celui-ci doit s'engager plus que jamais sur la voie de la repentance et du rattrapage économique par le truchement de sa douloureuse mais nécessaire modernisation. (Définition aimablement proposée par Jean-Luc Perrin).

 

Archaïque (archaïsme) : traction hippomobile, lampe à pétrole, moulin à eau, impôt, salaire minimum, congés payés, grève, conventions collectives, retraite par répartition, refus de la Bourse. Les Français, non contents de garder leurs habitudes archaïques, s'y vautrent. Ainsi en est-il de leur regrettable réticence à l'égard de la Bourse, de leur attachement lamentable à des pratiques incompréhensibles, telle la réduction du temps de travail, que les pays étrangers (voir ce nom) considèrent avec la condescendance qui sied à ce genre de fantaisie. Superlatif : paléolithique (voir ce mot).

 

Best off : terme passé de mode, les gens "in" à Bostonne utilisent désormais "florilège" (prononcer flau-ri-ledge en articulant longuement la première syllabe) – origine inconnue ; néanmoins, au regard de la prononciation, ne peut relever que de l'inventivité proverbiale de ce monde anglo-saxon à qui nous devons tant et qui à la chance insigne de se conjuguer avec la liberté. (Définition aimablement proposée par Jean-Luc Perrin).

 

Chine : pays toujours dictatorial dont naguère il était de bon ton, dans un autre millénaire, de stigmatiser l'absence de libertés. Il est en effet réputé s'être désormais libéralisé - et dès lors devient nettement plus fréquentable - à partir du moment où les mots d'ordres furent progressivement remplacés par les donneurs d'ordres. Le centre de l'impérialisme est dorénavant concurrencé par l'empire du milieu. (Définition aimablement proposée par Jean-Luc Perrin).

 

Conservatisme : respect exagéré d'institutions absurdes, périmées, inefficaces et injustes. Parmi elles, S.M.I.C., retraites, congés payés, Sécurité Sociale, Code du Travail. Ce conservatisme nuit aux deux extrémités de l'échelle sociale : aux pauvres, auxquels il interdit de travailler pour un salaire de misère et aux investisseurs (voir ce mot), qu'il décourage d'investir dans des pays abritant des institutions aussi obsolètes. Ce conservatisme prend aussi le nom de lourdeur (en général associée à bureaucratique), de rigidité (associé à culturelle), de corporatisme (associé à syndical), de crispation (associée à d'un autre âge).

 

 

Contribuable : dans d'autres langues équivalent de bagnard, supplicié, martyr. Dans la galère de l'Etat, le contribuable est à la chiourme, le percepteur sur le pont avec un fouet. A la proue et à la poupe, se prélassent des sybarites, nommés fonctionnaires. Voir aussi impôt, obligatoire, volontaire.

 

Courage : vertu nécessaire pour s'attaquer aux classes pauvres ou moyennes qui, nul ne l'ignore, sont assistées, profiteuses, nanties et, surtout, privilégiées. A l'inverse, l'attaque des riches n'est pas courageuse mais doctrinaire, idéologique, irréaliste, suicidaire (pour certains de ces mots, voir plus loin).

 

Dégraissage, dégraisser : au sens propre, enlever la graisse. Le terme graisse, appliqué à l'être humain, a une connotation péjorative. Il évoque des sujets éloignés des canons de la beauté, soit pour des raisons génétiques, soit pour des raisons morales. La plupart des expressions (faire de la mauvaise graisse, crever de graisse, graisser la patte) sont des expressions péjoratives. Depuis 1974, date de la crise pétrolière – et de la crise tout court – le mot s'emploie pour «effectuer des économies », en taillant dans les effectifs d'une entreprise, les salariés de celle-ci étant substantivés en graisse, donc en matière superflue, laide, inutile, néfaste. Il faut bien se représenter ceci : l'être humain est ravalé au rang de la matière. C'est l'essence du racisme, qui noie le sujet dans la masse indistincte de son «espèce ». Conseil pratique : conserver bien au chaud, dans le creux de sa main, une gifle pour ceux qui profèrent cette insanité.

 

 

Dogme : point de doctrine établi ou regardé comme une vérité. Employé péjorativement pour opinion imposée comme une vérité indiscutable (Le Robert historique). Dans la bouche du Chroniqueur économiquement correct, désigne la retraite à 60 ans, le S.M.I.C, les conventions collectives. Synonymes : idéologies (au pluriel), politiquement correct, théologie, théologique (voir ces mots).

 

Egalitarisme : doctrine visant l'égalité par nivellement des couches les plus favorisées. Ce terme, à connotation péjorative, exclusivement utilisé par la droite pour déconsidérer la gauche, est révélateur à nombre de titres. Il est révélateur en ce que le locuteur se place non du côté de celui qui veut s'élever, mais de celui qui craint qu'on l'abaisse. Il est révélateur en ce qu'au lieu de penser au nécessaire dont est privé celui qui aspire à l'égalité (toit, santé, éducation, retraite), ce même locuteur appréhende pour le superflu (golf, véhicule 4x4, caviar, Seychelles) dont il s'imagine qu'on va le priver. Il est révélateur en ce qu'il établit un lien – alors qu' on ne le lui demande même pas ! - entre la richesse des uns et la pauvreté des autres. Il est révélateur en ce qu'il lui apparaît moralement nécessaire que certains soient récompensés dans l'exacte mesure où d'autres sont punis. Celui qui prononce le mot égalitarisme pense : « C'est bien beau d'être heureux, encore faut-il que les autres ne le soient pas ».

 

Elève (bon, mauvais) : (sous-entendu de l'Europe, du F.M.I., de la Banque Mondiale, de l'O.C.D.E.). Comme à l'école, le bon élève ne se distingue pas par ses facultés intellectuelles, mais par ses résultats et sa capacité à intérioriser les normes. Jeune, le bon élève apprend ses leçons, soigne ses devoirs ; adulte, le bon élève privatise, déréglemente, baisse les impôts. Le bon élève, qui sourit aux citations latines du professeur prépare le souple énarque, qui comprend à demi-mot les allusions du président de la multinationale et les traduit dans un projet de loi sans faiblesse. Un peu de servilité ne messied pas au bon élève : "Chef, chef, je peux tutoyer votre chien ?".

 

Etrangers (pays): les mêmes que l'on trouve dans la Communauté internationale. Les pays étrangers n'ont pas de prélèvements obligatoires, pas de Sécurité sociale (ou très peu), une administration respectueuse envers les riches, beaucoup d'actionnaires. Les pays étrangers sont donnés en exemple de dynamisme, de modernité (voir ce mot).

 

Exception (française) : la France, par rapport aux pays étrangers (voir ce nom), est une triste exception. Secteur public pléthorique (et inefficace), réglementation tatillonne (kafkaïenne), impôts et prélèvements confiscatoires. Elle doit marcher dans le bon sens car on ne peut avoir raison contre tous. Voire ! Au XVIe siècle, la France chrétienne s'est alliée aux Infidèles et a fait échec à Charles Quint. Au XVIIe siècle, durant la guerre de Trente ans, la France catholique s'est alliée aux hérétiques suédois contre les puissances catholiques, et l'Empereur a cédé. A partir de 1789, la France a défié l'Europe monarchique, et, au XIXe siècle, les principes révolutionnaires ont sapé les gouvernements d'Ancien Régime. Dans les années 30 du XXe siècle, la France, sur le continent, était un des rares pays à ne pas avoir sombré dans la dictature de droite. Les régimes de cette espèce ont fini dans le sang, l'opprobre ou le ridicule. De tout temps, des Français (Ligueurs, Dévots, Emigrés, fascistes, aujourd'hui ultra- libéraux) n'ont vu dans leur pays qu'un clou qui dépasse et qu'il faut enfoncer à coups de marteau.

 

Flexibilité : au sens propre, ce qui est souple, ce qui se plie aisément. Au sens moral, docile, souple, obéissant, se soumettant à toutes les adaptations, à toutes les conditions de travail ou de salaire. Pour le Robert historique de la langue française, le terme correspond aux dogmes du libéralisme économique. Pour bien le comprendre dans ce sens, il ne faut pas le prendre dans son acception positive (ce qui est flexible étant gracieux, pratique, utile), mais dans son acception négative – l'intendant qui se courbe jusqu'à terre devant le satrape, l'esclave devant le maître, l'obséquieux devant le patron. C'est l'exact opposé des inflexibles à la nuque raide – Camisards cévenols ou jansénistes appelants, pour ne citer que ceux-ci. « Baisse la tête », dit le boyard au moujik.

 

 

Fonds de pension : officiellement, complément ou substitut de la retraite par répartition, présenté, par rapport à cette dernière, comme la Ferrari par rapport à la 2 CV. En fait, équivalent moderne du bélier médiéval, destiné à enfoncer protections sociales et structures de l'Etat. L'adhésion aux fonds de pension étant volontaire (voir ce mot), les pauvres en sont librement (voir liberté) exclus. Contrairement à ce que laisse croire leur nom, les fonds de pension n'ont rien à voir avec la protection des retraités, et tout à voir avec la protection de M. Seillière, patron du MEDEF. La preuve de leur nocivité est fournie, chaque matin, par l'insistance du Chroniqueur économiquement correct à les promouvoir.

 

Grande (la plus grande démocratie du monde) : périphrase désignant les Etats-Unis. L'adjectif « grande » est censé renvoyer au corps électoral concerné (donc à la population). Et, de fait, dans l'ordre de la population, les Etats-Unis figurent au 3e rang, après la Chine et l'Inde. Or, s'il n'y a guère, en Chine, de vie démocratique telle que nous la concevons, ce n'est pas le cas en Inde, pourtant trois fois plus peuplée que les Etats-Unis (1 milliard d'habitants contre un peu moins de 300 millions). Par quel mystère continue-t-on à perpétrer cet abus de langage ? Serait-ce parce que les Indiens sont moins gras que les Américains ? Ou moins riches ?

 

Idéologies : employé au pluriel, pour déconsidérer le concept. Pour un esprit superficiel, peut laisser penser qu'il s'agit des idéologies qui se sont succédé au cours du XXe siècle : socialisme, communisme, fascisme, nazisme, franquisme, justicialisme, salazarisme, etc. En fait, implicitement réservé aux seules idéologies de gauche, et même à la seule pensée de gauche en général (de Laurent Fabius à Arlette Laguiller). Est employé pour évoquer massacres, inefficacité économique, dictature. Est idéologique ce qui contribue à diminuer les revenus des plus riches. Très bien porté : confondre dans le même opprobre idéologies d'extrême droite et d'extrême gauche, exercice qu'affectionne Jean-François Revel.

 

Impôt : indemnité de guerre versée à un État ennemi, dont les ressortissants s'appellent fonctionnaires. L'impôt figure (avec la roue, l'estrapade, le carcan, la potence, l'écartèlement, le bûcher, l'eau) parmi les supplices imaginés dans les pays archaïques (voir ce mot) pour torturer les habitants, appelés pour la circonstance contribuables (voir ce mot). Cette lamentable institution est heureusement en voie de disparition parmi les pays étrangers (voir ce mot). Synonymes : extorsion, racket (associé à fiscal).

 

Investisseurs : institutions représentées par les fonds de pension (anglo-saxons de préférence) dont la fonction est... de ne pas investir du tout. Tout comme on nourrit les bovins avec des farines animales, on nourrit les investisseurs avec des entreprises saines. Cette nourriture, les investisseurs la transmutent en deux produits. De la graisse, appelée capital, plus-value, dividendes, et des déchets, appelés chômeurs. Les investisseurs ne passent que peu de temps à leur repas. Ils sont symbolisés par la nourriture McDo : vite mangée, vite – et mal - assimilée, vite évacuée.

 

Marchés : autre nom de Dieu. Il ne faut pas perdre leur confiance en commettant des péchés, le premier étant de les nier. Ils sont la seule forme d'existence, contrairement à la démocratie, qui n'est qu'épiphénomène. Autre nom des marchés : les investisseurs (voir ce mot). Lieu de culte : la Bourse. Desservant paroissial : Jean-Pierre Gaillard. Prédicateur de Carême : Jean-Marc Sylvestre. Confesseur : Alain Minc. Grand Inquisiteur : Thierry Breton. Primat des Gaules : Ernest-Antoine Seillière de la Borde. En entrant à la Bourse, on trempe la main dans une cuvette emplie d'euros et on se signe en disant : «Au nom du Pèze et du Fric et du Saint-Grisbi, Amen ».

 

Moderne, modernité, moderniser : dernier avatar d'un concept connu également par les verbes et expressions restructurer, rationaliser, dégraisser, présenter un plan social, et qui ne signifie rien d'autre que licencier, jeter les gens à la rue, tailler dans les effectifs. Mais on n'est plus aussi grossier : on est moderne.

 

Mondialisation : processus par lequel un maximum de richesse est concentré en un minimum de mains, au détriment d'un maximum de gens. Mondialiser, c'est agrandir le gâteau plutôt que partager les richesses : à l'issue de la mondialisation le riche a droit à deux louches de caviar au lieu d'une, le pauvre à deux épluchures de pomme de terre plutôt qu'à une de carotte.

 

 

Obligatoire : qui est exigé moralement, et, surtout, juridiquement. Dans le langage néo-libéral, s'applique aux prélèvements fiscaux (impôts) ou parafiscaux (santé, vieillesse), et s'oppose à volontaire (voir ce mot). Dans cette acception, est considéré comme obligatoire non pas le prélèvement (en particulier parafiscal), car ce n'est pas une sujétion de s'assurer contre la maladie ou les aléas de la vieillesse (on assure bien son logement ou son véhicule) mais le supplément exigé, en fonction du revenu, pour couvrir les risques des assurés moins riches que soi. Il s'agit donc d'une redistribution (donc d'une extorsion), manifestation archaïque d'un pays qui n'est pas entré dans la modernité (voir ces mots).

 

Otages : personnes dont on s'empare et que l'on retient comme moyen de pression et de chantage. En France – et en Occident en général – les otages apparaissent dans deux circonstances. D'une part lors des attaques à main armée (banques, bijouteries), d'autre part, dans les années 60-70, victimes de guérillas anti-occidentales, soit sud- américaines, soit palestiniennes. Dans les deux cas, les images de ces peuples ont une forte connotation négative (pour les Sud-Américains, l'imagerie négative, façonnée par Hollywood, oscille entre ridicule et lâcheté). Pour les Palestiniens, point n'est besoin de rappeler les sentiments de nombre de Français vis-à-vis du monde arabe. Le preneur d'otages est perçu comme lâche, cupide, cruel, et, si possible, basané au poil noir (encore mieux s'il est mal rasé). Lorsque les médias décrivent complaisamment les cheminots, postiers, conducteurs de métro en grève comme les preneurs d'otages des Français, la représentation est : salariés = privilégiés = lâches = bandits = terroristes. Ces preneurs d'otages prennent de la valeur si, par surcroît, ils sont salariés du service public et syndicalistes. Mais comment qualifier les chefs d'entreprises ou capitalistes qui menacent de délocaliser leurs sièges dans des paradis fiscaux si l'on ne baisse pas leurs impôts ?

 

Pédagogie : de temps à autre, au Moyen âge, la population était conviée à un spectacle. Sur un amoncellement de fagots, on liait un homme – ou une femme – à un poteau, et on boutait le feu à l'ensemble. Cette pratique était œuvre pie, car œuvre de salubrité. En effet, qui brûlait-on ? Des hérétiques, des schismatiques, des apostats, dont la parole perfide détournait de pauvres âmes sur le chemin de l'enfer. Or, qu'était-ce qu'une crémation – au pire de quelques heures – d'une poignée de pauvres hères par rapport aux tourments des multitudes dans les flammes éternelles ? Sans savoir compter, on saisissait vite la pertinence du calcul. L'explication relevait de la théologie. Aujourd'hui, de temps à autre, on jette des gens à la porte de leur entreprise (on dit qu'on restructure ou qu'on modernise, ou qu'on dégraisse). Cette pratique est œuvre pie, car œuvre de salubrité. En effet, qui restructure-t-on ? Des gens de faible productivité, de faible employabilité, et qui risquent d'entraîner la Bourse sur la voie de la baisse. Or, qu'est-ce que la perte d'un salaire par rapport à une chute des dividendes ? Dans un cas, ce sont quelques milliers de francs qui disparaissent, dans l'autre, des milliards. Sans savoir compter, on saisit vite la pertinence du calcul. L'explication relève de la pédagogie.

 

Polluer, pollution : lorsqu'un ouvrier défèque sur le palier de son patron ou urine sur le pantalon d'icelui, il manque du respect naturel dû aux riches. Lorsque, pour préserver les dividendes des actionnaires, un armateur affrète un pétrolier usé jusqu'à la corde et que ce pétrolier coule et noie 200 km de côtes sous le mazout, on ne dit pas que l'armateur pollue mais qu'il externalise ses coûts.

 

Privilégié : salarié bénéficiant d'un contrat à durée indéterminée et d'un salaire dans la moyenne. Les privilégiés, non seulement ont le droit de grève, mais, en plus ont l'audace de l'exercer. Les fonctionnaires, à cet égard, sont des super-privilégiés, ou des nantis. Pour la pensée ultra-libérale, la maladie est la norme et la santé l'exception (malheureuse). Plutôt que de vacciner, il faut i-no-cu-ler. Tout le monde malade ! Tout le monde au RMI ! Tout le monde à la rue !

 

Rebondir : Employé à la place d'ajouter, illustrer, répondre ou contester, ce terme évoque une courtoisie branchée mais de bon aloi, un rien primesautière, attitude très respectueuse des règles truquées du débat moderne qui fini toujours par s'échouer sur le consensus. Rebondir est aussi le titre d'un périodique qui fait ses choux gras du chômage en suggérant un rebond facile et souple évoquant comme par hasard la célèbre flexibilité, au lieu de la chute. Travailleurs de caoutchouc... [Ce texte est dû à un ami dont j'ai malheureusement égaré le nom. Qu'il se fasse connaître, afin que je répare ma bourde].

 

Référendum : questionnement du peuple sur les sujets auxquels les élites condescendent à demander l'aval. En cas de réponse négative, le référendum sert à démontrer que le peuple ne mérite pas ses élites. Elles condamnent alors l'icelui à subir des référendums jusqu'à ce que la réponse populaire satisfasse ceux qui posent la question. (Définition aimablement proposée par Jean-Luc Perrin).

 

Réformes : mesures permettant aux riches de s'enrichir encore plus au détriment des pauvres. Réforme de l'impôt (= baisse sur les tranches élevées). Réforme de l'administration (= abolition du Code du Travail). Réforme de l'école (= soumission des programmes aux chefs d'entreprise). Les réformes sont toujours indispensables et trop tardives.

 

 

Responsabiliser : faire payer les pauvres. Se dit quand on veut «réformer» la Sécurité Sociale. Les «gens», «usagers», «assurés sociaux» ou autres profiteurs ne payent pas ou pas beaucoup, en tous cas pas assez, pour certaines prestations sociales ; cela est source de vice : il ne se rendent pas compte. Par conséquent, ils doivent sentir combien leur paresse et leurs maladies coûtent à la Sécurité Sociale : c'est ça être responsable. La responsabilité étant (voir point précédent) par ailleurs une caractéristique intrinsèque des riches, elle peut s'acheter. Les pauvres vont donc pouvoir y accéder par la seule voie rédemptrice : ils vont payer pour être responsables. Les exonérations de charges sociales faites aux entreprises, en revanche, ne creusent pas le trou de la Sécu : en effet, une entreprise est, à travers ses dirigeants, en soi responsable ; par conséquent, il n'est pas «irresponsable» de ne pas payer dans ce cas-là ... [Définition aimablement fournie par François Dreyfuerst].

 

Retraite : situation d'une personne qui, à un âge donné, a cessé de travailler, et qui touche une pension. Cette personne, aux yeux des néo-libéraux, est cause de scandale, puisque payée à ne rien faire (comme lorsqu'elle est en congé de même nom). Ce scandale doit cesser. La retraite est donc associée à des termes comme question, problème, aveuglement, à des expressions comme situation explosive, bombe à retardement (métaphores guerrières), aller droit dans le mur (métaphore routière). L'objet de tout ce tintamarre est de reculer l'âge de départ à la retraite (si possible indéfiniment) et de baisser les pensions (si possible infiniment) afin de promouvoir les fonds de pension (voir ce mot).

 

Sacro-saint : employé ironiquement pour désigner une institution vis-à-vis de laquelle on manifeste un respect exagéré (néanmoins pas aussi fort que tabou, cf. ci-après). Se dit de la durée quotidienne ou hebdomadaire du travail, des congés payés, du salaire minimum, de la retraite par répartition. Ex de phrase : les ouvriers s'accrochent à leur sacro-sainte pause déjeuner. Traduction : ils refusent de travailler 11 heures d'affilée pour saboter le repas de leur patron chez Lasserre.

 

Société civile : curieuse expression qui ne s'oppose ni aux militaires, ni aux ecclésiastiques, mais au personnel politique (en gros, les élus et l'appareil gouvernemental) censés être des parasites sans aucun lien avec la société qui les nourrit. L'expression tend à dévaloriser toute la politique pour ne voir de réalité que dans l'économie, et, pour être plus concret, de promouvoir les entrepreneurs et les financiers.

 

Surréaliste : dans le langage du Chroniqueur économiquement correct, tout ce qui entre en contradiction avec la réalité, définie par les marchés et les chefs d'entreprise. Sont donc surréalistes les 35 h, le SMIG, le droit de regard des syndicats, le Code du Travail, la taxe Tobin, la volonté de démantèlement des paradis fiscaux, etc. Pour le Chroniqueur économiquement correct, Bernard Thibault (secrétaire général de la C.G.T.) est le successeur d'André Breton.

 

 

Vaches sacrées : animaux étiques, sans viande ni lait, qui vaquent paisiblement dans les rues indiennes, immobilisant par caprice toute la circulation sans qu'on puisse les déloger – sauf à se faire lyncher par la population. Par extension, se dit des institutions archaïques (SMIG, Sécurité Sociale, droit de grève, droit à la retraite, congés payés, droit du travail), permettant aux ratés (pauvres, smicards, titulaires du RMI) de narguer les décideurs en bloquant les bolides de l'économie, alors qu'il serait si simple de les faire déguerpir à grands coups de pied dans le bas du dos.

 

Vitesse : le néolibéralisme traduit une perception – et une conception - du temps pour laquelle, plus que jamais, ce dernier est de l'argent. On comprend que la vitesse y tienne une place essentielle : à elle on associe liberté, progrès technique, aventure, puissance, pouvoir, sport, compétition, jeunesse, santé, indépendance. Que dit-on pour louer quelqu'un ? Qu'il vit à 100 à l'heure, qu'il est battant, fonceur, qu'il passe la surmultipliée, qu'il change de braquet, qu'il chausse ses chaussures à crampons, qu'il est dynamique, toutes métaphores liées à la vitesse. Quels termes reviennent le plus souvent dans les chroniques du Chroniqueur économiquement correct? TGV, turbo, super(carburant), Formule 1, booster, bolide, autoroute, dopage, accélération. Tout un programme... Que prophétise Alain Madelin ? « [Qu'à] l'avenir, ce ne seront pas les gros qui mangeront les petits, ce seront les rapides qui mangeront les lents ». Par qui le Conseil Constitutionnel a-t-il été saisi pour invalider la loi Gayssot sur le très grand excès de vitesse ? Par Démocratie Libérale. Qu'est-ce que le livre de Christian Gérondeau (président des Automobile-Clubs de France), intitulé Candide au pays des libéraux, sinon un plaidoyer en faveur du néolibéralisme ? A quoi Pascal Salin (professeur d'économie néo-libéral) consacre-t-il tout un chapitre de son livre Libéralisme ? A pourfendre les limitations de vitesse. De quoi se réjouit Jacques Garello (collègue de Salin, président de l'A.L.E.P.S. ; « boîte à pensée » ultra-libérale) ? De l'annulation par la Cour de Cassation d'un jugement sanctionnant un excès de vitesse. Comment s'appelle, en Suisse, un parti hostile aux limitations de vitesse et favorable au néolibéralisme ? Le parti des automobilistes [sic], etc.

 

... A vous de jouer, Amis de Tours ou d'ailleurs, pour nous aider à compléter, corriger, modifier, élargir. Voir aussi le texte de Gérard Leduc, les deux étant consultables sur le site des Amis du Diplo. Le présent texte est une édition enrichie par rapport au site du Diplo.


Philippe Arnaud,

Amis du Diplo de Tours
Courriel : pjc.arnaud@wanadoo.fr
Courriel de Gérard Leduc yg.leduc@wanadoo.fr 

 

Le texte dans son intégralité.

Partager cet article

Repost 0
Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
commenter cet article

commentaires

Locke 10/06/2013 09:53

Pour ma part, j'aime beaucoup la définition (en creux) de George Orwell :
" Dans ce système - le socialisme - la liberté économique de l'individu et dans une large mesure sa liberté tout court - liberté d'agir, de choisir son travail, de circuler - disparaissent. Ce n'est que tout récemment que l'on a commencé à entrevoir les implications de ce phénomène. Précédemment on n'avait jamais imaginé que la disparition de la liberté économique pourrait affecter la liberté intellectuelle. On pensait d'ordinaire que le socialisme était une sorte de libéralisme augmenté d'une morale. L'Etat allait prendre votre vie économique en charge et vous libérerait de la crainte de la pauvreté, du chômage, etc., mais il n'aurait nul besoin de s'immiscer dans votre vie intellectuelle privée. Maintenant la preuve a été faite que ces vues étaient fausses."

Philippe Arnaud 13/06/2013 22:01

Locke

Dans les pays où la la liberté économique est complète, la liberté individuelle ne vaut pas cher...

  • : Le blog de Bernard Gensane
  • Le blog de Bernard Gensane
  • : Culture, politique, tranches de vie
  • Contact

Recherche