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21 août 2013 3 21 /08 /août /2013 07:15

Je suis en train de lire L’insomnie des étoiles, le dernier (fort bon) roman de Marc Dugain (publié en 2010). Dugain est – on s'en souvient – l’auteur de La chambre des officiers. Nous sommes dans l’Allemagne de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Un personnage allemand s’exprime : « Nous avons connu de grandes déceptions quand la Wehrmacht ne nous a pas retenus pour ses uniformes de fantassin juste avant la guerre. Ni les SS qui ont choisi Hugo Boss pour leur confection. »

 

Il paraît que cela était bien connu. Pas de moi, en tout cas, et je sursautai. On n’en aura décidément jamais fini avec la peste brune !

 

Aujourd’hui, Hugo Boss est un groupe international basé en Allemagne, mais dont le propriétaire est le fonds d’investissement privé britannique Permira (valeur capitalistique 20 milliards d’euros). Hugo Boss vend un costume sur six dans le monde, possède 622 boutiques et en franchise 1 000 autres.

 

La société est fondée en 1924 par le tailleur Hugo Ferdinand Boss qui ouvre un atelier de confection au sud de Stuttgart en 1934. Un an plus tard, l’atelier compte 33 employés et produit des chemises d’homme, des vêtements de travail et de sport. La crise économique fait tomber les effectifs à 25 employés qui se concentrent sur les costumes régionaux, les tenues de chasse, les vestes de cuir. Pour préserver l’entreprise, certains des employés acceptent des réductions de salaires.

 

 

 

En 1931, Boss adhère au parti nazi, au moment où cette formation, fondée en 1920, a considérablement élargi sa base populaire aux dépens des partis de droite traditionnels. Cette prise de carte n’a rien d’innocent. 11 millions de citoyens allemands ont adhéré au parti nazi, dont beaucoup de carriéristes et – pour reprendre un mot qui fera florès – d’« opportunistes ». Boss sera condamné comme tel à la fin de la guerre. Si le petit chef d’entreprise ne compte pas parmi les 100 000 Allemands qui ont, selon Annette Wieworka, pris une part active au génocide des Juifs, il a néanmoins été un rouage très conscient de la machine d’oppression et de guerre. Il faut s’arrêter un instant sur ce concept d’opportuniste (Opportunist). Donnons deux exemples célèbres. Le chef d’orchestre Karajan fut membre du parti nazi de 1935 à 1945. Il demanda une première fois la carte du part à Salzburg, en avril 1933, c’est-à-dire deux mois après l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Mais il ne put en bénéficier du fait des restrictions imposées après la victoire électorale du Führer. Il persévéra en Allemagne, en 1935, à l’âge de 27 ans, alors qu’il convoitait le poste de directeur général de la musique à Aix-la-Chapelle. Il n’est pas certain que cette adhésion ait été nécessaire. Disons qu’elle mit de l’huile. Goering, dont l’un des soutiens financiers était juif, aimait à dire qu’il décidait qui était juif et qui ne l’était pas. En particulier pour protéger d’anciens pilotes de la Luftwaffe qui avaient été ses camarades de combat pendant la Première Guerre mondiale. Goering était un homme au pouvoir pour qui l’idéologie importait peu. Karajan fut un opportuniste sans scrupules, fut dénazifié en 1947 par le producteur anglais de musique classique Walter Legge.

 

Il n’y eut de la part de Boss aucune ambiguïté dans son soutien au nazisme. Néanmoins, 68 ans plus tard, c’est ainsi que le guide du parfum Parfumeo réécrit l’histoire pour des lecteurs qui ne risquent pas de l’être, eux, au parfum : « La société sera la principale fabrique de confection de vêtements de l’Allemagne Hitlérienne, ce qui lui vaudra d’être accusé malheureusement « d’opportuniste du Troisième Reich ».

 

 

 

 

De 1933 à 1945, la société Hugo Boss produisit des uniformes pour le régime, ceux de la SS, des jeunesses hitlériennes et de la Wehrmacht.

 

Par des commandes soudain massives, les nazis ont en fait sauvé l’entreprise, qui dut avoir recours à de la main-d'œuvre de travailleurs forcés, français et polonais pour la plupart, ainsi qu'à des déportés en provenance de camps de concentration. L'entreprise de Hugo F. Boss comptait 324 ouvriers en 1944. Après la guerre, Hugo Ferdinand Boss reçut une amende de 80 000 marks et fut privé de ses droits civiques. À sa mort en 1948, la société passa aux mains de son gendre Eugen Holy. Ce sont les deux fils d’Eugen qui firent d’Hugo Boss une entreprise internationale.

 

En 1997, le Washington Post révéla le passé nazi de l’entreprise. Pour se racheter à peu de frais, la société commanda à l’historienne étasunienne Elisabeth Timm une étude sur ses activités pendant la guerre et jusqu'à la fin des années 1990. Mais l’ouvrage ne fut pas publié. En 2000, la société Hugo Boss versa une somme de 500 000 livres sterlings au Fonds d'indemnisation des anciens travailleurs forcés, en compensation du travail effectué pendant la Seconde Guerre mondiale. L'entreprise finança également, les travaux de Roman Köster, historien de l'économie de l'université de l'armée fédérale de Munich. Son travail parut en  2011 : Hugo Boss 1924-1945 – Eine Kleiderfabrik zwischen Weimarer Republik und Drittem Reich (Hugo Boss 1924-1945, L'histoire d'une usine d'habillement pendant la république de Weimar et le IIIe Reich). La thèse de Köster est qu’Hugo Ferdinand Boss « n’a pas rejoint le parti nazi parce qu’il avait décroché la fabrication des uniformes, mais parce qu’il adhérait au national socialisme ». En d’autres termes, l’historien penche plus pour la conviction que pour l’opportunisme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PS : Gwyneth Paltrow, juive pratiquante, est l'égérie des parfums Hugo Boss. C'est comme elle le sent, non ?

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Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
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commentaires

Duff 08/08/2016 12:59

Et alors ? Ca t'empeche de dormir ? T' as qu' a t'habiller chez H&M .

Patrick 05/02/2016 20:35

Je ne pense pas qu'il s'agisse d'opportunisme de la part dHugo Boss. Il serait étonnant que cette entreprise pût fournir des unités si "particulières" que la SS sans une garantie d'adhésion idéologique et "d'arianité". Peut être trop peu de monde fut condamné, notamment au sein des entreprises. Cette faiblesse est née elle aussi d'une forme d'opportunisme...

Pierre Verhas 21/08/2013 08:57

Excellent roman que j'ai dévoré puisque je suis un passionné d'astronomie comme le personnage principal du roman de Dugain. Cela dit, toute l'économie des pays occupés et pas seulement allemande s'est mise de gré ou de force au service de l'effort de guerre du IIIe Reich. Il aurait fallu condamner pas mal de monde...

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